En 2000, l’enquête de Florence Beaugé dans « Le Monde », l’Appel des douze et la thèse essentielle de Raphaëlle Branche

Il y a vingt ans, la redécouverte
par la société française
de la torture dans la guerre d’Algérie

publié le 1er février 2021 (modifié le 15 février 2021)

Au lendemain de la remise du rapport de Benjamin Stora, la journaliste Florence Beaugé raconte dans un article du 26 janvier 2021 dans Le Monde son enquête sur la torture par l’armée française durant la guerre d’Algérie. Nous le reproduisons ci-dessous, ainsi que l’Appel des douze publié le 31 octobre 2000 par l’Humanité qui demandait la reconnaissance officielle de « ce mal absolu » qu’est la torture. Comme en témoigne un article de Libération, la presse française rendit aussi largement compte de la soutenance de thèse de l’historienne Raphaëlle Branche, suivie de l’édition d’un livre chez Gallimard. C’est en réaction à ce retour mémoriel, qui suivait celui opéré peu avant sur le massacre du 17 octobre 1961, que commença à être formulée la notion de « repentance » pour disqualifier toute vision critique de la colonisation, notion très présente aujourd’hui dans le débat public.

Massu, Aussaresses, Le Pen :
quand Le Monde réveillait les mémoires sur la guerre d’Algérie

par Florence Beaugé, publié dans Le Monde le 26 janvier 2021.

Source

Florence Beaugé est l’auteure d’Algérie, une guerre sans gloire. Histoire d’une enquête (Calmann-Lévy, 2005).

La reporter Florence Beaugé revient sur plusieurs années d’enquêtes, publiées dès 2000, et largement citées dans le récent rapport de Benjamin Stora.

Récit. Tout commence en juin 2000. Dans l’édition datée du 20 paraît à la une du Monde un bref article. « J’étais allongée nue, toujours nue. (…) Dès que j’entendais le bruit de leurs bottes dans le couloir, je me mettais à trembler. Ensuite, le temps devenait interminable. (…) Le plus dur, c’est de tenir les premiers jours, de s’habituer à la douleur. Après, on se détache mentalement. C’est un peu comme si le corps se mettait à flotter. »

Celle qui parle, c’est Louisette Ighilahriz, une indépendantiste algérienne. Grièvement blessée après être tombée dans une embuscade de l’armée française, la jeune fille a été transférée dans l’un des baraquements de la 10e division parachutiste du général Massu, sur les hauteurs d’Alger. On est en septembre 1957. Pendant trois mois, elle sera torturée et violée par un certain capitaine Graziani. Le général Massu et le colonel Bigeard, deux figures de l’armée française, viennent régulièrement aux nouvelles. Les jours passent. Un soir, un inconnu entre dans son box. Horrifié par son état, il la fait évacuer à l’hôpital Maillot de Bab el-Oued et la sauve. De lui, Louisette Ighilahriz ne retient que le nom : commandant Richaud. Et sa fonction : médecin.

Le haut de la « une » du Monde daté du 20 juin 2000
qui révèle le témoignage de l’Algérienne indépendantiste Louisette Ighilahriz,
torturée et violée en 1957 par l’armée française.


Quand je rencontre cette ancienne indépendantiste pour la première fois à Alger, en avril 2000, elle me supplie de l’aider à retrouver son sauveur. Voilà plus de quarante ans qu’elle le cherche pour lui dire merci. Faute d’y parvenir, j’écris un article. Contre toute attente, ce papier va être le point de départ d’une extraordinaire aventure, personnelle et professionnelle. Et le catalyseur d’un retour de mémoire inattendu des deux côtés de la Méditerranée.

« La torture, on pourrait très bien s’en passer »

Deux jours après l’histoire de Louisette, Massu m’accorde une interview. A 92 ans, l’ancien vainqueur de la « bataille d’Alger » de 1957 garde bon pied bon œil. Le nom de Richaud lui dit-il quelque chose ? « Et comment ! C’était le médecin chef de la 10e division parachutiste, l’un de mes bons amis. Un humaniste », s’exclame-t-il. Ainsi, c’est par Massu que Louisette va apprendre qui était son sauveur… Richaud est décédé deux ans plus tôt. Mais je ne suis pas au bout de mes surprises. Alors que nous quittons le cas de Louisette pour aborder celui de la torture, Massu déclare : « Quand je repense à l’Algérie, cela me désole. La torture, on pourrait très bien s’en passer. Elle faisait partie d’une certaine ambiance. On aurait pu faire les choses différemment. »

L’interview sort le 22 juin 2000 et déclenche un véritable tumulte. Massu regrette ! C’est un tournant. Ses propos sont repris partout, en France comme à l’étranger. Le vieux général n’a pas de remords – ce qui supposerait un sentiment de culpabilité – mais des regrets. Jusque-là, il assumait sans état d’âme l’utilisation de la torture, tout en se gardant bien de prononcer le mot.

Bigeard s’exprime le même jour dans Le Monde, mais ses propos paraissent totalement décalés. Il nie avoir jamais pratiqué la torture, qualifie le témoignage de Louisette Ighilahriz de « tissu de mensonges » et me prévient qu’il sait « encore mordre ».

Les regrets de Massu et les dénégations de Bigeard ouvrent une vanne. Sous la houlette d’Edwy Plenel, le directeur de la rédaction de l’époque, le journal débute un exercice de vérité et de mémoire qui durera six ans. Ce travail journalistique bénéficiera de la formidable caisse de résonance qu’est Le Monde, obligeant les autres journaux et les politiques à suivre le mouvement, parfois à contrecœur.

En France, comme en Algérie, la parole se libère. En réalité, il s’agit d’une découverte-redécouverte. Historiens, intellectuels et journalistes (André Mandouze, Francis Jeanson, Claude Bourdet, notamment, puis Henri Alleg, Pierre Vidal-Naquet…) avaient déjà tout dit, et presque tout écrit, dès les années 1940-1960. Mais les années 2000 apportent une différence majeure : ce sont des acteurs de premier plan, et non des moindres, qui reconnaissent publiquement ce que d’autres s’étaient évertués à dénoncer. A ceux qui font valoir, aujourd’hui encore, que la torture et les « corvées de bois » (exécutions sommaires) ont été « un mal nécessaire », imposé par les « fellaghas » qui menaçaient de faire sauter Alger en 1957, on ne rappellera jamais assez que ces méthodes étaient monnaie courante depuis le début de la colonisation, en 1830.

« Les morts me font moins de mal que les vivants »

Au rythme d’une enquête tous les deux mois en moyenne, Le Monde va donc remettre le dossier guerre d’Algérie à l’ordre du jour. Parmi celles-ci : le malaise des anciens appelés d’Algérie, arrivés à l’âge de la retraite et ravagés par leurs souvenirs. Bernard Gerland, comédien, tente d’évacuer par le théâtre le poids qui lui comprime le cœur depuis plus de quarante ans. André Brémaud se qualifie de « salaud », mais souhaite « parler plutôt que de demander pardon ». Georges Fogel rêve de retourner en Algérie, « ce pays merveilleux où je n’ai pas vu que des saloperies ». La peur des embuscades, la peur des abominations commises par l’autre camp, l’alcool, la solitude, l’effet de groupe… Tout cela les a fait basculer ou se taire. Avoir eu 20 ans et n’avoir pas su réagir, c’est la tragédie de ces « blessés de l’âme ».

L’histoire de Mohamed Garne, ce « Français par le crime » comme il se définit, fera date. Garne est né d’un viol collectif commis par des soldats français sur sa mère âgée de 14 ans, Kheira, en août 1959, dans le camp de détention de Theniet El-Had, tenu par l’armée française. Au moment où Le Monde s’en fait l’écho, Kheira vit dans un cimetière d’Alger. D’une tombe, elle a fait sa maison. « Les morts me font moins de mal que les vivants », dit-elle. Ce récit sera le prélude à une longue enquête sur les viols commis pendant la guerre d’Algérie. Un traumatisme aussi lourd que celui des « disparus », et qui se transmet de génération en génération. Tu par les victimes algériennes, sous-estimé ou ignoré par les historiens des deux bords, il est totalement occulté par les responsables français. Or les viols faisaient partie du système de répression et d’intimidation mis en place par la France, et cela avant même la guerre d’indépendance.

Le haut de la « une » du Monde daté du 23 novembre 2000.


A l’automne 2000, un vieux général à l’œil bandé sort de l’ombre : Paul Aussaresses, 82 ans. Cet ancien résistant, médaillé de la Légion d’honneur, va susciter l’étonnement, parfois l’hilarité, mais surtout faire trembler ses pairs par ses révélations. « Ni regrets ni remords », tel est son credo. Au fil des entretiens – un ou deux petits déjeuners, chaque semaine, à la cafétéria du Monde pendant un mois et demi –, il révèle les pires aspects de la guerre d’Algérie : tortures systématiques, massacres, disparitions, et souligne que le pouvoir civil « connaissait et approuvait » toutes ces méthodes. Quatre mois plus tard, il publiera un livre, Services spéciaux, Algérie 1955-1957, dans lequel il confirme ses propos et, surtout, reconnaît que l’avocat Ali Boumendjel et Larbi Ben M’Hhidi, l’un des principaux chefs du FLN, considéré à Alger comme « le Jean Moulin algérien », ne se sont pas suicidés mais ont été assassinés sur son ordre.

Au même moment, Massu accorde au Monde une nouvelle interview. La dernière de sa vie, prévient-il. La torture en Algérie a été « généralisée et institutionnalisée », reconnaît l’ancien chef de la 10e DP, avant de renouveler ses regrets. Sur Maurice Audin, le mathématicien torturé et exécuté par l’armée française en 1957 à Alger, Massu semble hésiter un moment à me parler, mais il finit par se retrancher dans le silence. Déception.

Les deux interviews sortent à la « une » du Monde du 23 novembre 2000, sous le titre : « L’aveu des généraux » et font l’effet d’un coup de tonnerre. Stupeur, consternation, joie de voir la vérité enfin reconnue. L’historien Pierre Vidal-Naquet avoue, les larmes aux yeux : « Jamais je n’aurais pensé voir cela de mon vivant, même si je n’ai cessé de le souhaiter » et évoque le « retour du refoulé ». Le facteur « passage de générations » est essentiel pour comprendre ce réveil de mémoire, souligne de son côté l’historien Benjamin Stora.

Jean-Marie Le Pen et la « torture à domicile »

Les années qui suivent sont l’objet de nouveaux rebondissements. En avril 2002, Jean-Marie Le Pen arrive aux portes de l’Elysée. Exit le candidat socialiste, Lionel Jospin, au soir du premier tour de l’élection présidentielle. L’onde de choc franchit la Méditerranée et secoue l’Algérie tout entière. Depuis le premier de mes reportages en Algérie, j’entends beaucoup parler de Le Pen et de ses « faits d’armes » de janvier à fin mars 1957, en tant qu’engagé volontaire avec le grade de lieutenant. Une autre histoire revient fréquemment : celle d’un poignard oublié dans la Casbah d’Alger par Jean-Marie Le Pen, à l’issue d’une nuit de terreur.

Révélations sur Jean-Marie Le Pen et la torture en Algérie en page 6 du Monde daté du 4 mai 2002, à la veille du second tour de la présidentielle qui doit opposer le président du Front national à Jacques Chirac.


Edwy Plenel décide que, en dépit des lois d’amnistie, Le Monde a le droit et même le devoir de dévoiler le passé algérien du chef du Front national. Je repars en Algérie, retrouve plusieurs rescapés de la « torture à domicile » pratiquée par Le Pen à Alger, ainsi que le fameux poignard. La famille Moulay le détient depuis la nuit du 2 au 3 mars 1957.

Il est environ 22 heures, ce soir-là, quand une vingtaine de parachutistes conduits par Jean-Marie Le Pen font irruption au 7, rue des Abencérages, une ruelle au cœur de la Casbah. Devant sa femme et ses six enfants rassemblés, Ahmed Moulay est torturé, puis mis à mort. Il n’a pas parlé. En partant, Le Pen oublie son poignard dans le couloir. Il revient le lendemain et le surlendemain, met la maison à sac pour le retrouver. En vain. L’aîné des six enfants, Mohamed, 12 ans, l’a trouvé, la nuit de la mise à mort de son père, et caché dans le compteur électrique. Voilà quarante ans que la famille Moulay garde cette pièce à conviction dans le buffet de la salle à manger.

Mon enquête sort en deux temps, à la veille du second tour de la présidentielle, puis des législatives. Le Pen parle de « machination immonde » réalisée « avec la complicité des services secrets de M. Bouteflika ». Il annonce engager une procédure en justice contre Le Monde. Je vais vivre avec ce poids sur les épaules jusqu’en mai 2003, date du procès en première instance, puis jusqu’en juin 2004, celle de la procédure en appel. Je ferai sortir le poignard d’Algérie, dans des conditions rocambolesques, pour le présenter aux audiences. Pierre Vidal-Naquet et Henri Alleg viendront témoigner en personne. A la barre, l’auteur de La Question dira : «  Le Monde a fait davantage avec ses articles pour rapprocher la France et l’Algérie que quarante ans de diplomatie franco-algérienne.  » Le Pen perdra ses procès, jusqu’en cassation. L’enquête du Monde sera qualifiée de « particulièrement sérieuse et approfondie » par la justice, et « la bonne foi » du journal reconnue.

De nouveaux témoignages de personnes torturées par Jean-Marie Le Pen en Algérie sont publiés dans le Monde daté du 4 juin 2002, à la veille des législatives.


Quelques années plus tard, je rapporterai le poignard en Algérie, comme je m’y étais engagée. Il est aujourd’hui exposé au Musée national du moudjahid, à Alger. En acier trempé, long de 25 centimètres, c’est un couteau des Jeunesses hitlériennes fabriqué à quelque douze millions d’exemplaires par des couteliers allemands de la Ruhr, entre 1933 et octobre 1942. Le manche est partiellement recouvert de bakélite noire, incrusté d’un losange dont l’écusson – une croix gammée de couleur noire sur fond rouge et blanc – est tombé dans les années 1970, à force d’avoir été manipulé par les enfants Moulay. Sur le fourreau de ce poignard nazi, on peut lire distinctement : « J.M. Le Pen, 1er R.E.P ».

Le couteau de Jean-Marie Le Pen, oublié dans la Casbah d’Alger, dans l’appartement de la famille Moulay, dont le père a été torturé et assassiné dans la nuit du 2 au 3 mars 1957 par une vingtaine de parachutistes conduit par le lieutenant Le Pen.
Photo Raphael Dallaporta pour Le Monde.


En 2003, les médias français commencent à se désintéresser de la guerre d’Algérie. Pour ma part, je souhaite abandonner ce dossier. Trop lourd, trop douloureux. De petits rebondissements ne cessent cependant d’entretenir la tension jusqu’en 2004. Ceux qui devraient se taire se mettent sur le devant de la scène. Ceux qui devraient parler se terrent, terrorisés ou défaitistes.

« L’école des supplices »

Certains anciens tortionnaires, eux, n’ont rien perdu de leur morgue. Ils s’imaginent que les lois d’amnistie leur donnent tous les droits. La lame de fond lancée en juin 2000 poursuit sa course et menace de les engloutir tous, à commencer par le général Maurice Schmitt, l’ancien chef d’état-major des armées françaises. Les « témoins humiliés dans l’ombre », selon l’expression de Paul Teitgen, l’ancien secrétaire général de la préfecture d’Alger, finissent par relever la tête. Dans un livre de 76 pages, une certaine Esmeralda dévoile le passé de tortionnaire du général Schmitt. Laisser ces révélations sans suite ? Impossible, estime la direction du Monde. Schmitt n’est pas n’importe qui.

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« L’accès aux archives est central pour que les jeunes Algériens et Français s’approprient leur passé ».


Je repars à Alger et en rapporte une série de témoignages accablants. Ils sortent dans Le Monde du 19 mars 2005, jour anniversaire du cessez-le-feu entre la France et l’Algérie. Le cas d’Ourida Meddad est peut-être le plus marquant. Cette jeune fille de 19 ans s’est jetée, ou a été jetée, nue, en août 1957, du premier étage de l’école Sarouy, après avoir été torturée. L’établissement scolaire avait été réquisitionné, cet été-là, par l’armée française comme centre d’interrogatoire et de tortures. A la tête de cette « école des supplices » ? Schmitt. Tous les survivants décrivent celui qui était alors lieutenant comme « le chef d’orchestre des tortures », qui « jouissait particulièrement quand l’un de nous était humilié ». Le général Schmitt refuse de réagir dans les colonnes du Monde, mais quelques jours plus tard, il qualifie sur France-Inter ces accusations de tortures de « pure affabulation ».

« On m’a rendue à la vie, mais en lambeaux », dit encore aujourd’hui Louisette Ighilahriz, celle qui fut à l’origine de ce retour de mémoire inespéré. Si le pouvoir, à Alger, a fait du passé colonial et des exactions commises par la France une rente de situation, il n’en va pas de même de la population algérienne. Celle-ci ne demande, dans son immense majorité, ni repentance ni excuses, mais une simple reconnaissance des faits.



« L’Appel des douze »
à la condamnation de la torture durant la guerre d’Algérie

L’Appel des douze, paru dans l’Humanité le 31 octobre 2000, à Jacques Chirac, président de la République, et à Lionel Jospin, premier ministre, pour condamner la torture par une déclaration publique.

Des deux côtés de la Méditerranée, la mémoire française et la mémoire algérienne resteront hantées par les horreurs qui ont marqué la guerre d’Algérie tant que la vérité n’aura pas été dite et reconnue.

Ce travail de mémoire appartient à chacun des deux peuples et aux communautés, de quelle qu’origine que ce soit, qui ont cruellement souffert de cette tragédie dont les autorités françaises portent la responsabilité essentielle en raison de leur obstination à refuser aux Algériens leur émancipation.

Aujourd’hui, il est possible de promouvoir une démarche de vérité qui ne laisse rien dans l’ombre. En France, le nouveau témoignage d’une Algérienne, publié dans la presse, qui met en accusation la torture, ne peut rester sans suite ni sanction. Le silence officiel serait ajouter au crime de l’époque une faute d’aujourd’hui. En Algérie, se dessine la mise en cause de pratiques condamnables datant de la guerre et surtout lui ayant survécu commises au nom de situations où « tout serait permis ». Il reste que la torture, mal absolu, pratiquée de façon systématique par une « armée de la République » et couverte en haut lieu à Paris, a été le fruit empoisonné de la colonisation et de la guerre, l’expression de la volonté du dominateur de réduire par tous les moyens la résistance du dominé.

Avec cette mise à jour il ne s’agit pas seulement de vérité historique, mais aussi de l’avenir des générations issues des diverses communautés qui vivent avec ce poids, cette culpabilité et ce non-dit.

Pour nous, citoyens français auxquels importe le destin partagé des deux peuples et le sens universel de la justice, pour nous qui avons combattu la torture sans être aveugles aux autres pratiques, il revient à la France, eu égard à ses responsabilités, de condamner la torture qui a été entreprise en son nom durant la guerre d’Algérie. Il en va du devoir de mémoire auquel la France se dit justement attachée et qui ne devrait connaître aucune discrimination d’époque et de lieu.

Dans cet esprit, et dans cet esprit seulement, tourné vers un rapprochement des personnes et des communautés et non vers l’exacerbation de leurs antagonismes, nous demandons à Monsieur Jacques Chirac, président de la République et, à Monsieur Lionel Jospin, premier ministre, de condamner ces pratiques par une déclaration publique. Et, nous invitons les témoins, les citoyens à s’exprimer sur cette question qui met en jeu leur humanité.

Signataires : Henri Alleg, ancien directeur d’Alger républicain, auteur de La Question ; Josette Audin, épouse de Maurice Audin assassiné par ses tortionnaires ; Simone de Bollardière, veuve du général Pâris de Bollardière, opposé à la torture et condamné à deux mois de forteresse ; Nicole Dreyfus, avocate de Baya Hocine et Djohor Akrou ; Noël Favrelière, rappelé, déserteur ; Gisèle Halimi, avocate de Djamila Boupacha ; Alban Liechti, rappelé, insoumis ; Madeleine Rebérioux, historienne, secrétaire du Comité Audin ; Laurent Schwartz, mathématicien, président du comité Audin ; Germaine Tillion, ethnographe, résistante, auteur de L’Afrique bascule vers l’avenir ; Jean-Pierre Vernant, historien, résistant ; Pierre Vidal-Naquet, historien, auteur de La Torture dans la République.




L’appel des onze

Le 12 mai 2004, les cosignataires de l’appel à la condamnation de la torture durant la guerre d’Algérie, signent (sans Laurent Schwartz, décédé le 4 juillet 2002) un nouvel appel.

Texte reproduit le 4 février 2006 sur le blog Tinhinane

Dans notre appel du 31 octobre 2000, nous demandions que toute la vérité soit dite sur la torture, ce mal absolu, pratiquée par une armée de la République, pendant la guerre d’Algérie. De très nombreux témoignages, venus de tous les horizons, en particulier d’anciens soldats, mais aussi celui d’un général revendiquant la torture, les exécutions sommaires et leur ampleur, l’émotion soulevée, et le débat qui n’a plus cessé, font que la réponse à cette demande est désormais attendue par le pays.

Notre requête, à ce stade, porte sur des points précis :

1. Il est urgent que la condamnation de la responsabilité des gouvernants d’alors intervienne sous forme d’une déclaration officielle des plus hautes autorités. Sans cela, demeure une équivoque sur la raison d’État dont se recommandent toujours les tortionnaires.

2. La vérité sur les faits doit être établie avec rigueur. Les pouvoirs publics ont à charge d’en susciter les moyens, notamment grâce au concours des historiens, avec l’ouverture publique des archives, des témoins, des victimes, des élus.

3. L’enseignement de la guerre d’Algérie appelle une mise à jour en particulier concernant la colonisation. Il doit répondre à l’intérêt qui se manifeste aujourd’hui dans la jeunesse.

4. Grâce à ce travail de vérité, grâce à la prise de conscience du crime qu’est la torture, la France en condamnant solennellement les actes incriminés, donnerait un exemple salutaire. Cela ne pourrait, par ailleurs, que favoriser l’accès à la connaissance du côté algérien et la réconciliation des deux peuples.

5. Nous souhaitons vivement enfin qu’une délégation des Douze puisse être reçue le plus rapidement possible par le président de la République ainsi que par le premier ministre afin de procéder à un échange de vue sur ces propositions.



Torture en Algérie : 1 211 pages d’histoire
La première thèse universitaire sur le sujet a été soutenue hier.
Eloges du jury

par Jean-Dominique Merchet, publié dans Libération le 6 décembre 2000. Source

Pur hasard de calendrier. En pleine controverse sur la torture en Algérie, une jeune universitaire, Raphaëlle Branche, a soutenu hier, à Paris une thèse sur ce sujet.


Il s’agit du premier véritable travail scientifique de grande ampleur sur « l’armée et la torture en Algérie », qui devrait être rapidement publié aux éditions Gallimard.


Au terme de quatre années de recherches, cette thèse a été couverte d’éloges par le jury, au premier rang duquel figurait l’historien Pierre Vidal-Naquet.

Emotion

Dans une petite salle de Sciences-Po envahie par le public où les étudiants côtoyaient de grandes figures, tels l’historien Raoul Girardet ou le père Alain Maillard de la Morandais, la jeune femme est assise en face de celui qui dénonça « la torture dans la République ». Troublant face-à-face, lorsque Raphaëlle Branche raconta comment, en classe de première, la lecture du livre de Pierre Vidal-Naquet, comme le spectacle de Muriel, un film d’Alain Resnais sur le traumatisme de la torture, l’engagea dans une voie qui la conduit hier, à recevoir l’hommage de ses maîtres. Emu, Pierre Vidal-Naquet jugea même que la soutenance de cette thèse consacrée à la « face cachée de la République » était « un des grands moments de sa vie ».

« Lorsque vous êtes venue me voir à l’automne 1996, ce sujet n’était vraiment pas sous les feux de la rampe », rappela son directeur de thèse, l’historien Jean-François Sirinelli. Les choses ont changé et l’université dut pourtant s’en tenir à juger, selon ses canons, un travail scientifique, où l’on ne recherche pas « le scoop, mais le vrai ». Le style retenu de Raphaëlle Branche s’y prêtait parfaitement.

L’historienne a eu accès à de nombreux cartons d’archives du Service historique de l’armée de terre, à Vincennes. Des archives consultables au terme de trente ans ou par dérogation accordée par le ministère de la Défense. Toutefois, d’autres dossiers restent inaccessibles et leur communication lui a été refusée. Au final, la simple référence des sources utilisées représente à elle seule 43 des 1211 pages de la thèse. La chercheuse a également réalisé de nombreux entretiens avec des témoins, dont certains ont préféré garder l’anonymat.

Pouvoir

Qu’a-t-elle appris ? « La torture ne servait pas qu’à faire parler les prisonniers mais également à rappeler qui avait le pouvoir », affirme-t-elle, mettant ainsi en cause l’explication de la « recherche du renseignement » avancée par les militaires. « Je ne dis pas qu’il s’agissait d’une politique de terreur décidée en haut lieu », répond-elle au jury qui l’interroge. « Il est faux d’affirmer que la torture a été systématique, si l’on entend par là que tout Algérien arrêté aurait été torturé », ajoute-t-elle. Mais, précise-t-elle, « il existait au sein de l’armée un contexte incitatif produit par une certaine vision du monde, des Algériens et de la guerre ». A ce titre, ce « crime par obéissance » peut être considéré comme l’« élément d’un système ». Ce contexte de « brutalisation », selon l’expression d’un membre du jury, Stéphane Audoin-Rouzau, trouve son origine dans la guerre d’Indochine et la théorie de la « guerre contre-révolutionnaire », mais surtout dans le racisme et le « contexte colonial ».

« Réverbération »

Les archives civiles et militaires françaises ne peuvent pas tout dévoiler. On continue ainsi d’ignorer combien d’Algériens ont été torturés par l’armée. « Des centaines de milliers » (sur une population de 8 millions, ndlr), avance-t-elle un peu gênée par cette imprécision. « Ce peut être 200 000 comme 900 000. Cela ne veut peut-être rien dire », concède-t-elle.

« Votre thèse n’est pas consacrée à la « torture en Algérie », mais à « l’armée et la torture » », lui fait remarquer l’historien Jean-Charles Jauffret, professeur à l’école militaire de Saint-Cyr. « Vous n’avez donc pas parlé de l’autre bord, qui n’était pas triste non plus. » Son collègue Stéphane Audoin-Rouzau note que « les pratiques de l’ennemi » ont eu un effet de « réverbération permanente » sur les méthodes de l’armée française. Raphaëlle Branche s’en tient à ses sources qui lui permettent d’« historiciser ». Ainsi, elle précise n’avoir fouillé ni les archives de la police, ni celles de la gendarmerie, pourtant largement impliquées dans la torture, mais hors de son sujet.

Sa rigueur, jamais pincée, impressionne. « Vous serez cataloguée », l’avertit amicalement Jean-Charles Jauffret. La République et son armée ne sortent en effet pas grandies de cette thèse.



Sur le site Canal U la conférence donnée par Raphaëlle Branche
le 7 mars 2002, intitulée
« L’armée, la torture et la République »