Histoire coloniale et postcoloniale

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Avec l’appui d’éditeurs français reconnus

Il y a longtemps que... sévit ce Sévillia

par Emmanuel Alcaraz et Alain Ruscio

mardi 8 janvier 2019

Quand prolifèrent en librairie les pamphlets de Jean Sévillia, chroniqueur au "Figaro Magazine", promoteur de la nostalgie coloniale et pseudo-historien, le mieux serait peut-être de les ignorer. Mais leur publication par des éditeurs français reconnus dans le domaine de l’histoire comme Fayard et Perrin nous incite à rétablir quelques vérités. Nous reprenons ici un article que le chercheur Emmanuel Alcaraz a publié dans "Le Quotidien d’Oran" et un texte de l’historien Alain Ruscio montrant que ce journaliste réactionnaire invoque aussi faussement la liberté d’expression qu’il falsifie allègrement l’histoire.

Les vérités très partiales de Jean Sévillia sur la guerre d’Algérie

par Emmanuel Alcaraz

Emmanuel Alcaraz est docteur en histoire, chercheur associé à l’ISP (Institut des sciences sociales du politique) de l’université de Nanterre et à l’IRMC (Institut de recherches sur le Maghreb contemporain) de Tunis. Il enseigne au lycée Gustave Flaubert de La Marsa à Tunis. Il est l’auteur de Les lieux de mémoire de la guerre d’indépendance algérienne, préface de Aïssa Kadri, Karthala, 2017.

Extraits de son article paru le 22 décembre 2018 dans Le Quotidien d’Oran.

Le journaliste Jean Sévillia vient de publier un essai historique, Les vérités cachées de la guerre d’Algérie, aux éditions Fayard [1]. S’il s’agissait d’un énième ouvrage prétendant réactualiser les thèses de la mémoire des vaincus de l’Algérie française, il serait inutile d’en faire une critique. Mais, ce livre est publié par un des plus prestigieux éditeurs français de livres d’histoire, les éditions Fayard. De surcroit, Jean Sévillia fait partie des intellectuels conservateurs ayant une certaine audience dans l’opinion publique française. Auteur de biographies royales avec le dernier empereur, Charles d’Autriche, 1887-1922 (Perrin, 2009), ce chroniqueur au Figaro Magazine a publié Historiquement correct (Perrin, 2003), grand succès de librairie qui fustige la « pensée unique moralisatrice » orientée à gauche dans le domaine des études historiques. La même critique pourrait d’ailleurs être adressée à Sévillia qui juge le passé par le prisme de ses opinions traditionalistes et nationalistes. Chantre du roman national français, il cherche à réhabiliter l’épopée coloniale en tentant de masquer habilement, grâce à ses qualités indéniables de plume, son entreprise par quelques concessions à certains acquis bien filtrés de la recherche historique récente.

Sur le plan de la méthode, le livre de Jean Sévillia ne fait référence à aucune archive et à très peu d’entretiens. Les nombreux témoignages algériens, pourtant publiés en Algérie chez Casbah Editions, Barzakh, Chihab, sont totalement absents du livre. […]

Pour l’essayiste, l’Algérie avant 1830 n’existe pas. Elle est une création coloniale. Notons au passage qu’il y a fort peu de constructions nationales abouties sur le continent européen en 1830. La thèse de Sévillia est contestable. La Régence d’Alger, qualifiée avec mépris par l’auteur d’« Etat corsaire », était un pouvoir politique autonome au sein de l’Empire ottoman dès le XVIIIe siècle avec la dynastie husseinite. Le sentiment national algérien en lien avec l’islam et la conscience territoriale sont en gestation dès le XVIIe siècle. A l’époque ottomane, les sources se réfèrent au watan al-ja-zâ’ir, « le pays des îles », comme le mentionne l’historien algérien Lemnouar Merouche (Recherches sur l’Algérie ottomane, 2 tomes, Bouchene, 2007).

La Régence d’Alger a participé à la construction d’une entité politique algérienne clairement distincte à l’est de la Régence de Tunis et à l’ouest de l’Empire chérifien alaouite, même s’il n’y avait pas des frontières linéaires, mais des zones d’influence mobilisées pour la collecte de l’impôt. Née de la résistance à l’expansion espagnole, s’appuyant sur les raïs et les janissaires, une caste militaire ayant longtemps inclu des Européens convertis à l’islam, la Régence d’Alger était un pouvoir politique ottoman auquel étaient associées les grandes familles algériennes, pour le contrôle des régions intérieures, notamment par le biais des kulughlî issus d’un métissage entre les Algériens et les Turcs. Sévillia ne parle pas de Hadj Ahmed Bey à la tête du beylik de Constantine. Il était justement l’un d’eux et l’un des plus importants dignitaires de la Régence d’Alger. Il a défendu Constantine jusqu’en 1837 et a résisté aux Français jusqu’en 1848, tout en demeurant fidèle à l’Empire ottoman. Sevillia aurait gagné à se référer à sa biographie écrite par l’historien tunisien Abdeljelil Temimi.

Si l’essayiste reconnait que la conquête a été cruelle tout en faisant référence à la violence des résistances algériennes au XIXe siècle fondées selon l’auteur sur le fanatisme religieux, ce qui témoigne d’une adhésion aux idées traditionalistes catholiques, il refuse de la condamner en disant qu’elle a été une « destruction créatrice ». Pour Sévillia, la conquête arabe a été aussi violente sans susciter de telles condamnations. Toutefois, cette dernière a donné lieu à des métissages aussi bien culturels que par le sang, conférant au peuple algérien son caractère arabo-berbère. Les Berbères se sont convertis à l’islam. Mais, les Algériens après la conquête française ne se sont pas convertis au christianisme à de rares exceptions près comme le montre Oissila Saaidia dans son ouvrage, L’Algérie catholique XIXe-XXe siècles (Editions du CNRS, 2018). La séparation entre colons et colonisés a été la règle juridique dans la société coloniale même si dans certaines sphères sociales, des espaces de contact ont pu exister faites de relations amicales, voire fraternelles, dans certains milieux, à l’instar des syndicats ou des organisations sportives ou à l’occasion de fêtes. Comme pour toute colonisation, un métissage culturel a pu se produire très variable selon les espaces et les sphères sociales. […] Toutefois, la séparation était bien intériorisée dans les esprits et n’avait pas besoin de pancartes pour préciser la place de chacun et la limite à ne pas franchir. […]

Sévillia cherche, à chaque fois, à nuancer la sur-répression menée par la France coloniale contre le mouvement nationaliste algérien. Il le fait de manière habile. Il ne nie pas la sur-répression du 8 mai 1945. Il en impute la responsabilité aux Algériens qui ont massacré une centaine d’Européens suite aux manifestations du 1er mai à Alger et à Oran, du 8 mai à Sétif-Kherrata, à Guelma, à Blida et à Bône (actuel Annaba) ayant fait dans leur première phase des victimes chez les Européens et chez les Algériens. Il oublie de préciser que ces troubles sont causées par le refus du colonisateur d’autoriser les Algériens à manifester alors qu’environ 130 000 d’entre eux ont participé aux campagnes de Tunisie, d’Italie, à la libération du territoire français, et à la campagne Rhin et Danube aux côtés d’ailleurs des Européens d’Algérie comme le montre le livre de Chantal Metzger, Le Maghreb dans la guerre, 1939-1945 (Armand Collin, 2018). […]

Quant au 1er novembre 1954, Sévillia impute le déclenchement de la guerre d’Algérie au FLN qualifié d’organisation terroriste alors que la responsabilité du conflit incombe aux autorités françaises ayant refusé toute réforme pour faire de l’Algérie dite française un des systèmes coloniaux de peuplement les plus fermés et répressifs du monde. La crise interne au sein du parti messaliste et la radicalisation de militants souvent membres de l’OS (Organisation spéciale) expliquent également l’insurrection. Sévillia pointe les atrocités commises des deux côtés cherchant un équilibre qui méconnait les causes fondamentales de la lutte contre les dénis de droits, la dépossession et la répression continue. Mais, à chaque fois, il cherche à mettre en avant la responsabilité du FLN et à minorer celle de la France coloniale.

L’insurrection du Nord-Constantinois du FLN encadrant la paysannerie algérienne, le 20 août 55, a certes causé les tueries d’El Alia et d’El Abid qui hantent la mémoire des nostalgiques de l’Algérie française. Mais, elle est à l’origine de la sur-répression commise conjointement par l’armée et les milices européennes contre les Algériens (12.000 morts à Skikda, chiffre minorée par Sévillia), ce qui a dressé un fossé de sang entre les communautés.

Pour la grande répression de janvier à octobre 1957, l’essayiste note que la campagne d’attentats aveugles lancée par le FLN est antérieure à l’exécution d’Ahmed Zabana et d’Abdelkader Ferradj le 19 juin 1956 et à l’attentat de la rue de Thèbes le 10 août 1956 commis par les activistes, ce qui est faux. Les attentats à la bombe ont commencé fin juin 1956 après la décision de la France coloniale d’utiliser la guillotine comme arme de guerre. Auparavant, les attentats étaient individuels conformément à une directive d’Abane Ramdane datant de février 1956. […]

Les analyses de Sévillia s’en trouvent biaisées et influencées par son idéologie. Pourquoi ne qualifie-t-il pas les exactions de l’armée coloniale de terrorisme à grande échelle commises contre tout un peuple ? Elles sont responsables de la défaite française en ayant entrainé des ralliements massifs au FLN. Sa victoire est visible à Alger lors des manifestations de décembre 1960. En effet, l’armée coloniale pensait avoir éradiqué le FLN dans Alger après la grande répression de 1957. Quel aveuglement !

Un emploi très sélectif de la notion de terrorisme…

Il est inconcevable de qualifier de terrorisme comme le fait Sévillia une lutte de libération nationale dans un contexte de guerre irrégulière très bien étudié au XXe siècle par Gérard Chaliand et plus récemment par Elie Tenembaum (Perrin, 2018). Sévillia utiliserait-il le même qualificatif pour désigner la Haganah et l’Irgoun, les deux organisations sionistes en lutte contre le colonisateur britannique en Palestine et qui sont à l’origine de l’armée israélienne Tsahal ? Pourtant, c’est bien l’Irgoun qui a perpétré l’attentat contre l’hôtel King David à Jérusalem en 1946 tuant des militaires et des civils.

Sévillia ne parle pas du viol employé comme arme de guerre par l’armée française traité par Raphaëlle Branche et de toutes les autres violences sexuelles de la France coloniale étudiées dans le livre dirigé par Todd Shepard et Catherine Brun, La guerre d’Algérie, le sexe et l’effroi (Editions du CNRS, 2017). S’il parle de la violence anthropologique des Algériens avec les parties génitales coupées et les corps mutilés des jeunes appelés, pourquoi ne parle-t-il pas de la gégène pratiquée sur les parties génitales des Algériens jusqu’à l’impuissance du prisonnier et de toutes les attaques à caractère sexuel perpétrées contre la culture algérienne fortement marquée par l’honneur familial et communautaire ? La torture, comme l’écrit Sévillia, n’est pas qu’un simple interrogatoire poussé. Est-il tout à fait honnête lorsqu’il cherche à réhabiliter l’honneur perdu de l’armée coloniale en traitant de la politique de pacification menée par les SAS (Sections administratives spécialisées), forme modernisée des Bureaux arabes du XIXe siècle, alors qu’elles avaient surtout un but de renseignement ?

Pour l’essayiste, les historiens de la guerre d’Algérie ont oublié des pans majeurs de cette histoire en ne traitant pas de certains aspects du conflit, ce qui est faux. Le livre collectif Histoire de l’Algérie coloniale, dirigé par Abderrahmane Bouchene, Jean-Pierre Peyroulou et Sylvie Thénault en est un démenti. La guerre civile entre le FLN et les messalistes est abondamment traitée chez Gilbert Meynier, Mohammed Harbi et Benjamin Stora. Quant à l’affaire Si Salah, l’ouvrage de Rabah Zamoum, le neveu d’Ali Zamoum, frère de Si Salah, a été publié en Algérie, Si Salah, mystères et vérités, chez Casbah Editions. Gilbert Meynier et Mohammed Harbi ont publié les documents relatifs à ce dossier (Le FLN : documents et histoires, 1954-1962, Fayard). Sur les purges d’Amirouche dans la wilâya 3 en Kabylie et sur celles du colonel M’Hamed Bougara dans la wilâya 4 dans l’Algérois dont Sévillia ne parle pas, ces questions sont abordées dans des mémoires comme Du militant politique au dirigeant militaire d’Ali Kafi (Casbah Editions, 2002) et des ouvrages historiques comme l’Histoire intérieure du FLN de Gilbert Meynier (Fayard, 2004). Les luttes internes au sein du FLN sont abondamment traitées dans les témoignages publiés et dans l’historiographie, y compris bien sûr l’assassinat d’Abane Ramdane abordé par Mohammed Lebjaoui, Khalfa Mameri et Mohammed Harbi. […]

Pour Sévillia, l’anticolonialisme a été le monopole d’intellectuels de gauche, de porteurs de valise et de « pieds rouges » engagés pour l’émancipation de pays du Sud, ce qui est caricatural. Comme le mentionne Fouad Soufi, le maire du Telagh, Henri Quièvreux de Quiévrain, monarchiste et catholique, a été assassiné par l’OAS le 22 février 1962 pour son soutien au FLN. Des rues portent son nom en Algérie.

Au final, Sévillia se trompe en disant que le FLN a mené une guerre religieuse même si par moment il a pu faire appel au djihâd pour mobiliser la paysannerie. En Tunisie, le laïc, ou du moins très libéral sur le plan de la religion, Habib Bourguiba, a aussi fait appel au djihâd en 1952 pour mobiliser les Tunisiens contre le colonisateur. Le FLN a certes voulu refaire de l’Algérie une terre musulmane comme annoncé dans la déclaration du 1er novembre 1954. Mais, le pouvoir algérien indépendant n’a jamais voulu mettre en place la charia en Algérie et ne l’a pas fait après 1962. De 1954 à 1962, le FLN a mené une lutte de libération nationale. Plus grave, Sévillia écrit dans sa conclusion que l’Algérie n’est jamais sortie de la violence depuis 1962 à cause des violences du FLN, ce qui est faux. La mémoire revancharde des nostalgiques de la colonisation pousse Sévillia certainement à faire le lien entre guerre d’Algérie et guerre civile algérienne dans les années 1990. Mais, c’est historiquement incorrect. Si le lien peut être fait, c’est par le biais du trauma colonial qui a déstructuré la société algérienne comme le montre le livre de Karima Lazali paru récemment aux éditions La Découverte

L’intégralité de l’article d’Emmanuel Alcaraz dans "Le Quotidien d’Oran"

Un pourfendeur du « terrorisme intellectuel » : Jean Sévillia

par Alain Ruscio

Après la publication, en 2000, par Jean Sévillia de Le terrorisme intellectuel. De 1945 à nos jours, par la Librairie académique Perrin, Alain Ruscio a publié un article intitulé « Les guerres coloniales sont-elles finies ? L’activité mémorielle des réactionnaires, nostalgériques, anciens OAS, militants d’extrême-droite… » [2], dont nous reprenons le passage le concernant. Ce livre de Sévillia a été réédité par Perrin en 2004, augmenté d’une postface, dans sa collection de poche "Tempus". Il a été traduit en hongrois en 2005, en roumain en 2007 et en portugais au Brésil en 2009. Jean Sévillia a publié ensuite, en 2014, chez le même éditeur, le pamphlet réactionnaire, Historiquement correct. Pour en finir avec le passé unique.

Il y a quelques années, un petit livre-pamphlet de Jean Sévillia, dénonçant le terrorisme intellectuel, avait bénéficié d’une couverture médiatique exceptionnelle [3].

Terrorisme : rien que cela. Evidemment, de gauche ; pour l’auteur, rédacteur en chef adjoint du Figaro Magazine, la gauche commençait là où se terminait son propre territoire idéologique, ce qui faisait pas mal de monde…

Intellectuel : certes, pour Sévillia, ses tenants ne pouvaient plus envoyer leurs adversaires politiques au Goulag, mais ils avaient un accès prioritaire, voire unique, aux moyens d’expression ; ils y imposaient leurs vérités, qui étaient tout sauf des vérités. La thèse n’avait rien de bien original. Vieille antienne réactionnaire.

Loin de nous l’idée de reproduire, en l’inversant, ce schéma. L’explication des mouvements d’opinion par les manœuvres de lobbies, occultes ou pas, n’est pas convaincante. Il n’en reste pas moins qu’il est assez troublant de constater combien certaines thèses se répètent à l’infini, d’un discours à l’autre, d’un support à l’autre.

Ainsi de la question coloniale.

Jean Sévillia ne le cède en rien en attachement monarchiste à son collègue Jean Raspail. Lauréat, comme lui, du Prix Hugues Capet (1997), il ne cache pas son émotion lors de la cérémonie de remise du prix : « Au cours du XX è siècle, toutes les valeurs qui fondent notre civilisation auront été mises en cause. Mais la fin de partie se joue aujourd’hui : après l’échec des idéologies, notre époque déboussolée cherche ses repères. Il est bon alors qu’un prix littéraire récompense des biographies royales. Parce que l’aventure dynastique forme un pan de la mémoire européenne, elle constitue aussi un signe pour l’avenir ».

Les chapitres qu’il consacre à la question coloniale dans ses pamphlets valent d’être étudiés.

Passons, par pure charité, sur des erreurs factuelles. La plus significative est l’attribution de la signature de l’accord du 6 mars 1946 à un « Vietnam du Nord »… qui n’eut d’existence qu’en 1954, après la fin de la guerre ; simple erreur de huit années. Sévillia, grand pourfendeur de « terrorisme intellectuel », est mis KO par le terrorisme de la chronologie. Passons également sur des affirmations péremptoires, assénées comme des évidences, sans aucune preuve, sans aucune référence. Ainsi : « au moment le plus intense » de la guerre d’Indochine, « 40 % du matériel » militaire auraient été sabotés par les ouvriers communistes en France. Or, ce chiffre n’était jamais apparu auparavant, même dans les écrits des militaires les plus accusateurs. Quatre armes sur dix sabotées ! Imagine-t-on un instant, si ce chiffre avait été vrai, que la France entière ne l’aurait su ni durant la guerre, ni depuis 50 années ?

Passons également sur les polémiques faciles. L’ouvrage dirigé par Marc Ferro Le Livre noir du colonialisme est un mélange de « marxisme, tiers-mondisme, haine du capitalisme et de la civilisation occidentale »... Les seuls historiens fréquentables, hors de sa famille, sont Jacques Marseille et Daniel Lefeuvre. Cet hommage n’ajoutera rien à la réputation de nos collègues.

Ce qui frappe le plus, dans ces chapitres, est l’obstination mise à nier en bloc des faits avérés.

Commençons par l’Indochine. Sévillia signale la campagne menée en 1949 – déjà ! – contre l’usage de la torture par l’armée française. Il s’indigne contre les campagnes d’alors, notamment dans Témoignage Chrétien. Comment ne pas voir que l’armée française était porteuse de pacification, alors que son adversaire était cruel ? Or, un comble : « C’est l’armée française qui est clouée au pilori, non l’humaniste Viet Minh ». En oubliant de préciser que c’est Paul Mus, pas du tout une grande âme, mais un scientifique scrupuleux, membre de l’Ecole française d’Extrême-Orient, un homme de terrain, un vietnamophone, qui a porté à bout de bras le dossier, jusqu’à imposer un débat à l’Assemblée nationale. Si, vraiment, il s’agit d’une calomnie, comme Sévillia a l’air de le suggérer, pourquoi a-t-il recours à une pirouette, non à une démonstration ?

L’auteur prend évidemment position dans le débat sur la torture durant la guerre qui a suivi, celle d’Algérie. Les conclusions de la thèse de Raphaëlle Branche sont balayées par des formules définitives : « tri sélectif des sources (…), faux témoignages ». Sévillia précise qu’elle a eu la mention “très bien“ à l’IEP de Paris : ce qui, de compliment, se transforme en flèche empoisonnée sous sa plume : décidément, ces universitaires sont d’incurables partisans.

Torture ? Le mot gêne d’ailleurs Sévillia. Il préfère la formule « Il a parfois fallu arracher des aveux ». Dieu, que la langue française est jolie ! « Il a fallu… » : on était bien obligés, ces salauds d’Algériens ne se confiaient pas spontanément... « …parfois… » : ce n’est donc pas si grave…. « …arracher des aveux »… mais à qui la faute ? les vrais coupables, que le « terrorisme intellectuel » oublie, étaient bien entendu les poseurs de bombes, non ceux qui les traquaient… Il procède de la même façon avec Maurice Audin. Pour tous les historiens, cette affaire est désormais un assassinat avéré. Sous la plume de Sévillia, cela rend : « Maurice Audin, militant communiste enrôlé dans les rangs du FLN, est appréhendé et disparaît mystérieusement. L’affaire est exploitée contre toute l’armée ». Deux phrases, vingt-et-un mots : une erreur, une nouvelle pirouette et, surtout, une infamie. L’erreur (non innocente) : Audin, effectivement communiste, n’était pas pour cela militant FLN. La pirouette : ce sale bonhomme de Vidal-Naquet et son comité ont eu l’indécence d’« exploiter » cette affaire « contre toute l’armée ». L’infamie : comment peut-on encore oser parler de « mystère » de la disparition en 2000 ? Jean Sévillia pourrait-il répéter ce mot en regardant la veuve du martyr, Josette, dans les yeux ?

Décidément, la frange extrême de la droite est une pépinière d’hypocrites.

Alain Ruscio


[1Jean Sévillia, Les vérités cachées de la guerre d’Algérie, Fayard, 2018.

[2Alain Ruscio, « Les guerres coloniales sont-elles finies ? L’activité mémorielle des réactionnaires, nostalgériques, anciens OAS, militants d’extrême-droite… », in Histoire de la Colonisation. Réhabilitations, Falsifications, Instrumentalisations, ouvrage collectif sous la direction de Sébastien Jahan et Alain Ruscio, Paris, Éd. Les Indes Savantes, 2007.

[3Le terrorisme intellectuel. De 1945 à nos jours, Paris, Libr. Académique Perrin, 2000 ; rééd. augmentée d’une postface, 2004 ; rééd. 2004 coll. Tempus (collection de poche des éditions Perrin). Traduction en hongrois (2005), en roumain (2007) et en portugais, Brésil (2009).