elle a travaillé en France, dans la Caraïbe, en Algérie, au Congo, en Angola…

Hommage à la cinéaste anticolonialiste
Sarah Maldoror

publié le 19 avril 2020 (modifié le 24 avril 2020)

La cinéaste Sarah Maldoror est morte le 13 avril 2020 victime de la pandémie du coronavirus. Née en 1929, cette femme de théâtre et réalisatrice de nombreux films s’est impliquée dans les luttes de libération en Afrique et a partagé la vie du fondateur du Mouvement populaire pour la libération de l’Angola (MPLA), l’écrivain angolais Mario De Andrade, avec qui elle aura deux filles. Son premier film, Monangambé, portait sur la torture et été réalisé en 1969 en Algérie. Elle a tourné aussi en Guinée-Bissau, au Cap-Vert, au Congo et sur la guerre de libération de l’Angola. Ci-dessous, une évocation de son parcours, l’hommage que lui ont consacré ses filles, Annouchka De Andrade et Henda Ducados, et l’entretien qu’elle avait accordé en 1997 à Africultures.com.

Sarah Maldoror, cinéaste anticolonialiste

RFI, le 14 avril 2020.

Sarah Maldoror s’est éteinte lundi 13 avril 2020 à Paris, des suites du coronavirus, à l’âge de 90 ans. Cinéaste, elle a réalisé de nombreux films sur l’histoire de l’Afrique et elle a participé aux luttes des indépendances sur le continent africain, notamment en Algérie, en Guinée et Guinée-Bissau.

Sarah Maldoror naît en 1929 dans le Gers (sud-ouest de la France), d’un père guadeloupéen et d’une mère métropolitaine. La jeune Sarah Ducados, comme indique son nom de baptême, grandit à Toulouse. Très tôt, elle se passionne pour le théâtre. Installée à Paris, elle intègre une École de théâtre et après avoir lu Les Chants de Maldoror du Comte de Lautréamont, elle adopte le nom de « Maldoror », en hommage à l’écrivain.

Une femme de théâtre

Sarah Maldoror est souvent engagée pour interpréter de petits rôles et prend conscience des difficultés que rencontrent les comédiens noirs dans le milieu. En 1956, avec trois de ses amis — la chanteuse haïtienne Toto Bissainthe, l’Ivoirien Timité Bassori et le Sénégalais Ababacar Samb —, elle crée la Compagnie africaine d’art dramatique Les Griots. La troupe, composée d’acteurs africains et caribéens, interprète des pièces comme La Tragédie du Roi Christophe d’Aimé Césaire, Les nègres de Jean Genet, ou encore No Exit de l’écrivain Jean-Paul Sartre.

C’est dans la capitale française que la comédienne prend conscience de la situation en Afrique. Elle rencontre et écoute des militants anticolonialistes, dont elle comprend la justesse du combat.

Sarah Maldoror sur le tournage de
« Des fusils pour Banta », 1970.

Engagée dans les luttes de libération en Afrique

En 1961, elle obtient une bourse de l’Union soviétique pour étudier le cinéma à Moscou. Elle s’y s’investit car elle considère que le cinéma est un outil idéal pour éveiller la conscience politique des masses et pour décoloniser la pensée.

Sarah Maldoror s’implique dans la lutte des mouvements de libération en Afrique. Elle partage sa vie avec le leader membre fondateur du Mouvement populaire pour la libération de l’Angola (MPLA), l’écrivain angolais Mario de Andrade, avec qui elle aura deux filles. Parmi ses camarades de lutte : Agostinho Neto, qui deviendra président de la République populaire d’Angola ; ou encore Almicar Cabral, fondateur du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert.

Le maquis en Guinée-Bissau, dénonciation de la torture en Algérie

La cinéaste soutient aussi des militants noirs américains des Blacks Panthers et ceux luttant contre la ségrégation raciale aux États-Unis. La Guadeloupéenne s’engage même dans le maquis en Guinée-Bissau.

En 1969, elle réalise son premier film sur les tortures en Algérie : Monangambé. Sarah Maldoror tourne également des fictions et des documentaires en Guinée-Bissau, au Cap-Vert, ou au Congo. En 1972, elle y tourne Sambizanga un film sur la guerre de libération de l’Angola.

Portraits de grandes figues littéraires et artistiques

Alors qu’elle compte à son actif plus d’une trentaine de films, elle a aussi réalisé des portraits des grandes figures de la littérature comme Aimé Césaire, Léon Gontran Damas et René Depestre. Mais également celui de Toto Bissainthe, du poète français Louis Aragon et du peintre et sculpteur espagnol Joan Miró.

Sarah Maldoror a été récompensée par de très nombreux prix pour ses films. Elle s’est vu décerner le prix du meilleur réalisateur par le Festival de Carthage ou le prix de l’Office catholique... La cinéaste a également reçu l’ordre national du Mérite par le gouvernement Français en 2011. La Guadeloupéenne Sarah Maldoror a aimé passionnément l’Afrique, où elle a vécu et s’est engagée corps et âme.

Filmographie de Sarah Maldoror


Monangambee, (30 min - fiction), Algérie, 1969.
• Des fusils pour Banta (90 min - fiction), Guinée-Bissau, 1970.
Sambizanga, (102 min - fiction), Brazzaville, Congo, 1972.
Saint-Denis sur Avenir (45 min - documentaire), 1973.
Et les chiens se taisaient (13 min), 1974.
• Aimé Césaire - un homme une terre (52 min – documentaire), Martinique, 1977.
• Un carnaval dans le Sahel, (23 min - documentaire), Cap-Vert, 1979.
Fogo, île de feu (23 min - documentaire), 1979.
• Carnaval en Guinée-Bissau (13 min - documentaire), 1980.
Miró - peintre (5 min - documentaire), 1980.
Le cimetière du Père-Lachaise (5 min - documentaire), 1980.
Paris, La Basilique Saint-Denis (5 min - documentaire), 1980.
• Un Dessert pour Constance, (52 min - fiction diffusée sur France 2) d’après une nouvelle de Daniel Boulanger, avec Cheik Doukouré, Sidiki Bakaba, Jean Bouise, 1981.
• L’Hôpital de Leningrad (52 min - fiction diffusée sur France 2) d’après une nouvelle de Victor Serge avec Roger Blin, Anne Wiazemsky, Rudiger Vogler, 1982.
Un Sénégalais en Normandie (10 min - documentaire), 1983.
Paris, La littérature tunisienne de la Bibliothèque Nationale (5 min), 1983.
Toto Bissainthe - chanteuse (5 min - documentaire), 1984.
Robert Lapoujade - peintre (5 min - documentaire), 1984.
Alberto Carlisky - sculpteur (5 min - documentaire), 1984.
Le racisme au quotidien (5 min - documentaire), 1984.
Robert Doisneau - Photographe (5 min - documentaire - exposition au musée d’art et d’histoire de Saint-Denis), 1984.
Le passager du Tassili (90 min - fiction diffusée sur France 2) d’après le roman d’Akli Tadjer avec : Anne Caudry, Lounès Tazaïrf, Smaïn, 1984.
René Depestre - poète (5 min - documentaire), 1984.
Aimé Césaire - Le masque des mots (52 min – documentaire), 1987.
Louis Aragon - un masque à Paris (13 min - documentaire), 1987.
Emanuel Ungaro - couturier (5 min - documentaire), 1987.
Vlady - Peintre (23 min - documentaire), Mexique, 1989.
Aimé Césaire, The Strength To Face Tomorrow, 1994.
Léon Gontran Damas (23 min - documentaire), Guyane, 1995.
L’enfant cinéma (23 min - fiction), Paris, 1997.
Alain Séraphine - La tribu du bois de l’é (18 min - documentaire), Ile de La Réunion, 1998.
Scala Milan A.C. (26 min fiction), 2001.
La route de l’esclave (27 min – documentaire), Haïti – Martinique, 2003.
• Voisins, voisines, actrice, 2005.
Les oiseaux mains (30 s – clip, animation), 2005.
Eia pour Césaire, 2008.
Ana Mercedez Hoyos - peintre, Colombie, 2009.


Derrière le nuage : Sarah Maldoror


par Annouchka De Andrade et Henda Ducados, publié sur Africultures.com le 13 avril 2020 Source

La voix des persécutés et des insoumis, la cinéaste Sarah Maldoror, pionnière du cinéma panafricain s’est éteinte le 13 avril 2020 des suites du coronavirus. Son œuvre cinématographique lumineuse de plus de 40 films, est le reflet d’une vaillante combattante, curieuse de tout, généreuse, irrévérencieuse, soucieuse de l’autre qui porta glorieusement le poétique au-delà de toutes frontières.

Née le 19 juillet 1929, d’un père guadeloupéen (Marie Galante) et d’une mère du Sud-Ouest (Gers), elle choisit le nom d’artiste de Maldoror en hommage au poète surréaliste Lautréamont. Toute sa vie, ses actes et ses choix seront un écho à ce premier geste.

Après des débuts au théâtre elle fonde en 1956, Les griots, première troupe composée d’acteurs africains et afro-caribéens « pour en finir avec les rôles de servante » disait-elle et « faire connaître les artistes et écrivains noirs ». L’affiche de leur première mise en scène, Huis clos, est signée de l’artiste cubain Wifredo Lam. Suivront des pièces de Aimé Césaire, La tragédie du Roi Christophe, et de Jean Genet Les nègres, mis en scène par Roger Blain. Cette dimension théâtrale et son désir de transmission d’autres cultures, seront au cœur de sa conception de la création.

En 1961, Sarah Maldoror se rend à Moscou pour étudier le cinéma, sous la direction de Mark Donskoï. Elle y apprendra la conception du cadre, le travail en équipe et une disponibilité constante pour l’imprévu : « Toujours être prêt à saisir ce qui peut être derrière le nuage » disait-elle.

Après ce séjour soviétique elle rejoindra les pionniers de la lutte des mouvements de libération africains, en Guinée, Algérie et Guinée-Bissau aux côtés de son compagnon Mario de Andrade, poète et homme politique angolais, qui fut le fondateur du Mouvement pour la libération de l’Angola (MPLA) et son premier président. De cette union naîtront deux filles Annouchka à Moscou et Henda à Rabat.

Cette dimension politique occupe une place centrale dans son œuvre. Elle aimait à répéter que « Pour beaucoup de cinéastes africains, le cinéma est un outil de la révolution, une éducation politique pour transformer les consciences. Il s’inscrivait dans l’émergence d’un cinéma du Tiers Monde cherchant à décoloniser la pensée pour favoriser des changements radicaux dans la société ».

Elle fit ses débuts cinématographiques à Alger, aux côtés de Gilo Pontecorvo sur La bataille d’Alger (1965), puis de William Klein pour le Festival panafricain d’Alger (1969). Son premier film Monangambee (1969), adaptée de la nouvelle de Luandino Vieira, Le complet de Mateus, traite de l’incompréhension entre le colonisateur et le colonisé. Sublimé par la musique du Chicago Art Ensemble, ce coup de maître se voit décerner plusieurs prix, dont celui de meilleur réalisateur par le Festival de Carthage. Dans Sambizanga (1972), scénario de Maurice Pons et Mario de Andrade, elle dresse à travers le trajet politique d’une femme dont le mari se meurt sous la torture en prison, la lutte du mouvement de libération angolais. Ce film, vivement récompensé, est une des œuvres majeures du cinéma africain et assoit sa réputation internationale d’artiste engagée.

Installée à Paris, elle privilégie alors le format du documentaire qui lui permet de définir au travers de portraits d’artistes (Ana Mercedes Hoyos), de poètes (Aimé Césaire, Leon Gontran Damas), de précurseurs (Toto Bissainthe), l’horizon nécessaire à la réhabilitation de l’histoire noire et de ses figures les plus marquantes mais pas seulement. Ses portraits de Miro, Louis Aragon ou Emmanuel Ungaro témoignent de son brillant éclectisme. Fréderic Mitterrand dit « qu’elle aura fortement contribué à combler le déficit d’images de femmes africaines devant et derrière la caméra ».

Sarah Maldoror a mis l’acuité de son regard au service de la lutte contre les intolérances et les stigmatisations de tous types, (Un dessert pour Constance, d’après une nouvelle de Daniel Boulanger) et accorda une importance fondamentale à la solidarité entre les opprimés, à la répression politique, et à la culture comme unique moyen d’élévation d’une société. Lors de sa dernière intervention publique au Musée Reina Sofia (Madrid, mai 2019) qui lui rendait hommage, elle répéta combien les enfants devaient aller au cinéma, lire de la poésie dès leur plus jeune âge, pour construire un monde plus juste.

Révoltée au franc-parler, humaniste résolue, Sarah Maldoror célébra l’engagement de l’artiste et l’art comme acte de liberté.

Son ami le poète Aimé Césaire, lui écrivit ces mots : « A Sarah Maldo… qui, caméra au poing, combat l’oppression, l’aliénation et défie la connerie humaine. »

Nous resterons toujours attentifs au nuage, promis !


Voir le film : Et les chiens se taisaient (1974)


13 minutes. Enregistrement d’extraits de la pièce d’Aimé Césaire où le rebelle s’exprime dans un long poème douloureux face à la mère, criant sa révolte contre l’esclavage de son peuple.

Les deux comédiens, Gabriel Glissant et Sarah Maldoror, jouent dans les réserves du Musée de l’Homme consacrées à l’Afrique noire, intégrant dans leur jeu trois personnes spectatrices, témoins silencieux. Quelques images de statues de bois et de masques des réserves, ainsi que des échappées sur des paysages martiniquais, ponctuent le film.

Auteur scientifique : Sarah Maldoror.
Réalisation : Bernard Favre, Sarah Maldoror.
Producteur : CNRS AV (SERDDAV) Films de l’homme.



Voir le film : Un dessert pour Constance (1981)


52 minutes. Fiction diffusée sur France 2, d’après une nouvelle de Daniel Boulanger, avec Cheik Doukouré, Sidiki Bakaba, Jean Bouise.


Le Passager du Tassili (1984)




Entretien d’Olivier Barlet avec Sarah Maldoror


publié par Africultures.com le 1er septembre 2002 Source

Le contexte historique de mes débuts exigeait un cinéma militant qui aujourd’hui me reste collé à la peau : j’ai, comme tout le monde, beaucoup de difficultés à travailler. Révolutionnaire et féministe : une image aujourd’hui négative que je suis obligée de gommer parfois pour arriver à faire des films. Le fait d’avoir fait Sambizanga (1972) et d’avoir été dans les maquis fait croire encore aujourd’hui que j’ai trois bombes dans les poches…

Filmer la poésie

Je travaille en ce moment à un sujet pour RFO sur les Frères Lumière. On m’a dit : « Ne venez pas nous dire qu’ils ont collaboré pendant la guerre etc. » J’ai répondu que ce qui m’intéressait était qu’ils avaient inventé le cinéma parce qu’ils avaient assisté à une cérémonie vaudou ! C’est comme ça que ça a marché : c’est un clin d’œil aux Frères Lumière, quelque chose d’humoristique. Tout le monde a fait des films sur les Frères Lumière, pourquoi pas nous ? Si on fait du cinéma, c’est pour faire de la fiction ! Ce qui m’amuse le plus, c’est quand on me dit : « Mais est-ce que c’est vrai ? » J’hésite un peu et plutôt que de répondre que c’est faux, je dis : « A vous de trouver ! Quand vous aurez vu le film, vous verrez. »

Je suis bien sûr pour des films réalistes mais le cinéma n’est pas la vie quotidienne. Cela ne peut être le quotidien que s’il y a de la poésie, ce quelque chose qu’on ne perçoit pas…

Une France désintéressée

Je vais également tourner un film au Sénégal sur un sculpteur qui me fascine et parce que j’aime bien les gens qui créent ainsi à partir de rien. Et j’ai un projet de long métrage sur un héros guadeloupéen qui s’est révolté contre la colonisation. Or, en France, vous pouvez parler de l’avenir ou d’aujourd’hui, mais surtout ne parlez pas de la colonisation, c’est sacré ! Vous voyez les Américains faire des films sur leur passé, positifs ou négatifs : ils n’en ont pas peur. La France, elle, est très frileuse là-dessus. Le scénario est écrit et je le ferai avec les Américains…

Les Noirs américains peuvent apprendre leur métier car ils sont partout et peuvent maintenant avoir les principaux rôles. En France, on est encore condamnés à une certaine marginalité. Ni les Français, ni les réalisateurs, ni la télévision ne sont prêts à s’ouvrir à l’Autre alors que c’est la seule chose qui compte aujourd’hui parce qu’on ne s’en sortira pas autrement. Ma petite fille se dit Européenne d’origine africaine mais dans vingt ans, elle dira : « Je suis Européenne », tout simplement. Comme aux Etats-Unis ! Et en Afrique, ce devrait être la même chose, sinon on va se taper dessus ! Les Français n’y sont pas encore prêts. L’Amérique est raciste, certes, mais différemment. Le Français n’aime pas qu’on lui dise qu’il est raciste car il est persuadé qu’il ne l’est pas. L’Américain sait qu’il l’est mais les Noirs ont accès à des postes importants un peu partout. Vous voyez un maire noir dans une grande ville française ? L’absence d’intérêt est totale alors même que l’audimat détermine tout. Quant au financement des films africains, il permet éventuellement de faire des films mais pas de les voir !

Il arrive que ça marche : j’ai proposé un nouvelle de Victor Serge, un auteur que j’aime beaucoup, et la 2 l’a accepté. Je l’ai tourné aux Invalides. On avait dressé des portraits géants de Lénine et Staline dans la grande cour. Quand le commandant est arrivé, il voulait tout faire arrêter ! Quand il a voulu voir le réalisateur, il ne croyait pas que c’était moi. Je lui ai dit que la couleur ne fait pas la fonction… Il était furieux. J’ai tenu bon puisque nous avions une autorisation donnée sur présentation du scénario. Il arrive qu’on rigole bien !

Une autre vision

En filmant, je cherche à quitter la vie quotidienne et à introduire le rêve. Je pars de la lumière d’un tableau, de Rembrandt par exemple parce que si on a peur, on ne peut pas avoir une lumière éclatante. Je veux qu’il y ait du vrai mais avec un petit espoir. La réalité est trop triste…

Quand j’ai présenté Sambizanga en Suède, Ingrid Bergman m’avait dit : « Pourquoi cette beauté ? » J’ai répondu qu’elle n’avait pas à être laide. Pourquoi une paysanne n’aurait-elle pas cette dignité ? L’Afrique doit être pauvre et sale, et quand un Africain touche un bout de bois ou aujourd’hui un bout de ficelle, ce doit être une œuvre d’art ! On me reprochait de faire un film trop personnel dans un contexte militant et pourtant, c’est ce film qui reste ! Sortons du « cinéma calebasse » : nous sommes proches de l’an 2000 ! Plongeons-nous dans le futur plutôt que de nous poser tout le temps le problème de savoir pourquoi il n’y a pas d’eau, etc. Cela ne veut pas dire ne pas réfléchir sur son passé ! Il faut connaître son passé pour comprendre l’avenir. Mais ayons une autre vision.

Montrer une autre culture

Filmer en Afrique demande de s’adapter au soleil, à l’ombre, à la verdure, à la poussière et au rythme des gens. Je suis très sensible au bruit africain qu’on ne trouve nulle part ailleurs : respectons le son africain, ainsi que l’espace du continent qui le caractérise si fort. Un baobab ne sera jamais un cerisier. On ne peut avoir en Afrique une vision européenne du temps, de la lumière, du son.

Tous les sujets traditionnels sont possibles, mais c’est le comment qui se pose, pour aller à l’encontre des images bornées qu’ont les gens de l’Afrique. Mes tournages sont assez rapides mais je les prépare énormément. Je me demandais par exemple de quelle façon faire rentrer le sculpteur de La Pirogue éclatée dans la maison des esclaves. Je lui pose la question en lui envoyant le scénario et il me répond : « Je rentre comme tout le monde par la porte ! »

Il faut prendre le temps d’écouter ! J’ai eu le coup de foudre en le rencontrant, mais j’aurais dû rédiger le scénario et retourner le voir pour en discuter avec lui. On veut toujours aller trop vite. Il me faudra le laisser parler pour lui laisser exprimer cette simplicité qui cache une grande sagesse. Ce n’est qu’ainsi qu’on peut montrer qu’il existe une autre culture, une autre sagesse.

Primauté du cinéma

Il nous faut montrer l’Afrique telle qu’elle est. Dans ses beaux décors comme dans sa misère, même si la désillusion est grande de voir qu’on s’est tant battu pour en arriver là. L’Afrique est paradisiaque mais elles est aussi terrible. Je ne supporte plus qu’on me dise que cela ne vient que de la colonisation. Que faire aujourd’hui ? L’absence de projets est patente. Après avoir réalisé un film sur la Guadeloupe, j’aimerais en faire un sur ces enfants qui ont participé à la guerre, que j’ai filmé et qui sont maintenant des hommes cassés de leur passé et d’avoir été confrontés à tant de mensonges.

Je me souviens durant un tournage en Guinée Bissau avoir rencontré des femmes qui apportaient de l’huile pour les échanger contre des tissus. Elles tâtaient le tissu et faisaient le tri en disant : « Celui-ci vient de Russie, il n’est pas bon. On cherche les tissus suédois. » J’ai été surprise car elles savaient déjà : je comprenais ce qu’Amilcar Cabral voulait dire quand l’indépendance n’était plus qu’une question de jours et qu’il s’écriait que c’était maintenant que les difficultés allaient commencer ! Tous ces gens formés à l’Est et qui allaient revenir, ces intellectuels pour demain, étaient nécessaires mais les combattants qui avaient tant lutté n’auraient rien. Voilà ce que j’aimerais montrer en filmant l’Afrique d’aujourd’hui dans ses espoirs et sa misère.

Le cinéma est indispensable : les livres sont encore absents, la pénurie omniprésente dans l’éducation. L’école et la culture sont primordiales. Ainsi que le respect de la culture de l’autre pour éviter la barbarie !

Paris, 1997.


Sarah Maldoror aux Écrans du Tout-Monde (Avignon, 2012)