Henri Marrou : France, ma patrie

publié le 11 septembre 2005 (modifié le 26 février 2019)

Texte de Henri Irénée Marrou [1], publié comme Libre opinion dans Le Monde du 5 avril 1956.

Je ne suis ni journaliste professionnel ni homme politique ; je témoigne ici en simple citoyen que sa conscience tourmente et qui constate n’être pas le seul à éprouver cette lourde gêne, cette inquiétude, cette angoisse. [...]

Il n’est pas nécessaire d’aller chercher bien loin des raisons de s’indigner ; laissons le passé et les occasions perdues ; le présent suffit bien à notre angoisse. Je ne prononcerai que trois mots, assez chargés de sens : camps de concentration, torture et répression collective. Je ne veux scandaliser personne et ne prononcerai pas à la légère les noms sacrés de Dachau et Buchenwald ; il me suffira, hélas ! d’en prononcer un autre, déjà bien lourd à porter : nous, Français, avions déjà sur la conscience le camp de Gurs, et nous savons, n’ayant pas d’excuse, de quelles abominations, de quelles souffrances, au surplus toujours politiquement inutiles, s’accompagnent le recrutement de « suspects » et leur abandon aux démences concentrationnaires.

Passant à la torture, je ne puis évidemment parler de « Gestapo » ; partout en Algérie, la chose n’est niée par personne, ont été installés de véritables laboratoires de torture, avec baignoire électrique et tout ce qu’il faut, et cela est une honte pour le pays de la Révolution française et de l’affaire Dreyfus : je ne puis sans frémir penser au jour où je fus chargé de représenter le gouvernement de la République à une exposition organisée au musée Galliera, par l’Unesco, en l’honneur de la Déclaration des droits de l’homme ; il y avait là tout un panneau consacré à l’abolition, et non, ô hypocrisie, au renouveau de la torture judiciaire.

Et que dire enfin de la répression collective, car de quelque nom qu’on la décore - ratissage, démonstration aérienne « qui fait plus de peur que de mal » (bien sûr les victimes ne se chiffrent que par dizaines, ce n’est pas Hiroshima !) - l’opération consiste toujours à frapper indistinctement innocents et coupables, combattants et désarmés. On ne « venge » pas un assassinat par de tels crimes, car ce sont là des crimes. [...]

Oui, la grandeur française est en péril. Je m’adresse à tous ceux qui, comme moi, professeur, sont des éducateurs, qui, comme moi, ont des enfants et des petits-enfants : il faut que nous puissions leur parler, sans être couverts d’humiliation, d’Oradour et des procès de Nuremberg. [...]

Oui, avant qu’on soit engagé plus avant dans le cycle infernal du terrorisme et des représailles, il faut que chacun de nous entende au plus profond, au plus sincère de son coeur, le cri de nos pères : « La patrie est en danger ! »

A la suite de la publication de ce texte, Henri Marrou a eu droit à des perquisitions de la DST à son domicile et à l’ironie du ministre de l’Intérieur, Bourgès-Maunoury, sur les « chers professeurs ».

[1Henri-Irénée Marrou (1904 - 1977), historien, spécialiste de l’Antiquité chrétienne - les Pères de l’Église, particulièrement saint Augustin.

Ami d’Emmanuel Mounier, il collabore dès 1933 à la revue « Esprit ».
Pendant la seconde guerre mondiale, il s’engage dans la Résistance avec « Témoignage Chrétien ». Pendant la guerre d’Algérie il dénonce l’usage de la torture et œuvre pour la paix.