Harkis : un crime d’État

publié le septembre 2001 (modifié le 10 septembre 2007)

Une double justice doit être rendue aux harkis : reconnaître le crime d’Etat dont ils ont été victimes, et la discrimination dont ils sont encore aujourd’hui l’objet.
par Michel Tubiana, président de la LDH [septembre 2001]

[Libération - lundi 10 septembre 2001]

La République a commis en 1962, en Algérie, un crime d’Etat. En laissant les supplétifs algériens qu’il avait employés, le gouvernement français les a sciemment exposés aux massacres qui ont été commis. Nul n’ignorait que la violence de la guerre d’Algérie ne pouvait qu’engendrer de tels comportements : cette chronique annoncée d’un massacre met en évidence la responsabilité conjointe de ceux qui l’ont perpétré mais aussi de ceux qui l’ont autorisé.

Il importe peu de savoir si ceux que l’on nomme les « harkis » ont trahi ou non : nombre d’entre eux en sont arrivés à s’engager auprès de l’armée française sous la contrainte. Tous ont cru aux assurances qui leur avaient été données, rien ne peut justifier qu’ils aient fait l’objet de ces massacres à grande échelle.

Comment s’étonner, alors que nul n’a encore reconnu la réalité, que huit d’entre eux déposent une plainte pour crime contre l’humanité? Le débat juridique sera difficile, voire déjà tranché, mais cela ne doit pas conduire à se taire sur les faits et les responsabilités.

Il ne suffit pas que la République ait instauré une journée dédiée à la reconnaissance des harkis (il a fallu attendre 1974 pour que leur qualité d’anciens combattants soit reconnue), il faut, comme à l’égard des crimes commis par une partie de l’armée française, que la République reconnaisse sa responsabilité publiquement. Et celle-ci est d’autant plus lourde qu’après le massacre est venu, pour les survivants, le temps de la discrimination institutionnelle. Peut-on imaginer que pendant des années, ceux qui avaient échoué en France ont été parqués, cachés, discriminés? Qu’est-ce qui peut justifier ces baraquements sordides, ces écoles au rabais et cet exil intérieur auquel on a contraint des citoyens français?

Près de 40 ans après la guerre d’Algérie, plusieurs milliers de personnes portent encore les stigmates d’un traitement honteux qui, appliqué à d’autres, n’aurait pas été revêtu de la chape de plomb qui l’a entouré.

Une double justice doit être rendue aux harkis : reconnaître le crime d’Etat dont ils ont été victimes, et la discrimination dont ils sont encore aujourd’hui l’objet. Et ceci relève de la responsabilité du président de la République et du gouvernement.


Ahmed Rifai, ancien harki.

Quand est-ce qu’on sera français ?
Jamais !
Après nous, il y a les fils de Harkis,
et après eux,
ceux de la troisième génération,
qu’est-ce qu’ils sont ?
Des petits fils de Harkis
ou
quoi d’autre ?

Photo : Julien Chapsal. D’autres portraits de Harkis sont accessibles sur le site de Julien Chapsal.


Justice pour les harkis par Dominique Schnapper [1]


[extraits d’un texte paru dans Le Monde- le 4 novembre 1999]

Ceux que l’on appelle les harkis ne sont pas un groupe ethnique. On n’est pas harki de génération en génération. Ce sont des citoyens français. Mais ils ont été des victimes de l’histoire, ils ont été les prisonniers d’un piège historique. C’est ce destin particulier qui les a constitués en une collectivité historique.

Certains d’entre eux ont fait l’expérience douloureuse de la trahison et de l’injustice, d’autres, la plupart d’entre eux, maintenant que les années ont passé, ont hérité du souvenir de la blessure qui a été infligée à leur père ou à leur grand-père. Si l’on n’est pas harki de génération en génération, il n’en est pas moins vrai que le souvenir du malheur, lui, se transmet de génération en génération.

Or, que nous apprennent les travaux de Mohand Hamoumou, qui fut mon étudiant et dont les travaux m’ont sensibilisée au drame des harkis, et d’autres travaux historiques ? Que le choix en faveur de la France au cours de la guerre d’indépendance, qui fut aussi une guerre civile, fut souvent lié à l’adhésion à la France et aux droits de l’homme, parfois au hasard de la guerre et des liens familiaux, parfois au refus du terrorisme du FLN.

La vérité n’est jamais simple. Mais, supplétifs recrutés par l’armée ou cadres de l’administration coloniale, tous sont devenus des victimes, constitués en collectivité historique par ce destin tragique. Ce que nous apprennent aussi les travaux des historiens, c’est que le chef de l’Etat [le général de Gaulle] ne s’embarrassait pas de considérations morales.

Lorsque furent signés les accords d’Evian, malgré les engagements pris et après quelques semaines pendant lesquelles rien ou presque rien ne se passa, beaucoup d’entre eux (100 000, 150 000 ?) furent massacrés par le FLN victorieux. Les autorités militaires avaient reçu de Paris l’ordre de ne pas intervenir. C’est en désobéissant aux ordres du pouvoir politique qu’un certain nombre d’officiers, qui ne pouvaient pas accepter de renier leur parole, sauvèrent certains d’entre eux et les rapatrièrent en France. Il y furent mal accueillis, pour parler en termes neutres.

C’est que leur existence même gênait pour relire glorieusement l’histoire de la guerre. Par leur seule existence, ils empêchaient d’oublier la sale guerre qui avait été menée en Algérie. [...] Les défenseurs des harkis n’étaient pas dans le bon camp, et toutes les victimes n’ont pas droit à la même solidarité.

L’installation de la majorité des familles dans des camps ne faisait qu’illustrer le refus de la France d’assumer son passé colonial. Quant au FLN, dans l’Algérie indépendante, il racontait son histoire sur le modèle de la Résistance française au nazisme et il attribuait une fois pour toutes le rôle de collaborateurs aux harkis. Le FLN, d’un côté, la France gaulliste de 1962, de l’autre, ont donc gagné aux dépens des harkis la bataille de la mémoire. [...]

II ne faut pas sombrer dans un misérabilisme plus ou moins intéressé [...] ; de nombreux enfants de harkis, par leur volonté et leurs efforts, soutenus par leurs parents, par l’action obscure et modeste des instituteurs, des travailleurs sociaux et de quelques-uns de leurs amis [...] se sont silencieusement intégrés dans la société française.

Et pourtant, tout n’est pas réglé. La blessure morale, elle, n’est pas guérie. La France s’est mal conduite. Elle n’a pas respecté sa parole pour des raisons politiques. Elle a abandonné à la vengeance de ses ennemis ceux qui étaient engagés pour elle. Elle n’a pas su accueillir sur son territoire ceux qu’elle avait recrutés pour mener la guerre. Elle n’a pas su reconnaître que, patriotes et victimes, les harkis devaient être d’abord pleinement reconnus comme citoyens français - et pas seulement au moment des élections, quand il s’agit d’obtenir leurs voix.

Les juifs resteront toujours reconnaissants à Jacques Chirac, président de la République, qui a reconnu la responsabilité de la France dans le statut des juifs d’octobre 1940 et dans les déportations. Jacques Chirac a compris que les fautes refoulées et les mensonges empoisonnent la vie de la démocratie. Ce que les juifs ont demandé et obtenu, les enfants de harkis le demandent.

Nous sommes tous heureux que les gouvernements algérien et français rapprochent aujourd’hui politiquement ces deux peuples qui ont été et sont toujours restés si proches. Veillons à ce que cette politique de réconciliation ne renouvelle pas le pacte honteux des deux mémoires nationales, qui se sont construites en 1962 en déniant l’existence et le destin de ceux qui s’étaient engagés aux côtés de l’armée française. Veillons à ce que cette réconciliation ne se réalise pas aux dépens de la vérité et des droits d’une partie des citoyens français.

La réconciliation entre l’Algérie et la France ne sera jamais complète si elle s’établit sur un déni de justice. C’est l’histoire qui a constitué les harkis et leurs familles en tant que collectivité historique, c’est en tant que collectivité historique qu’ils réclament la vérité.

Depuis 1962, les harkis ont été aidés et assistés, même si cela a souvent été de manière insuffisante. Mais ce n’est pas l’assistance qu’ils demandent aujourd’hui, c’est la reconnaissance, dans tous les sens du terme. Comme tous les citoyens d’une société démocratique, autant que tous les autres, ils ont droit à la vérité et à la justice.

Pour en savoir plus : les harkis, qui étaient-ils ?.

[1Dominique Schnapper était alors Directrice d’études à l’EHESS.