la France s’honnorerait à panthéoniser cette grande personnalité

Gisèle Halimi au Panthéon
Lettre ouverte à la co-fondatrice de l’association
« Harkis et droits de l’Homme »

publié le 1er juillet 2022 (modifié le 4 juillet 2022)

La demande du transfert des cendres de Gisèle Halimi au Panthéon est forte dans le pays. L’historien Benjamin Stora l’a reprise opportunément parmi les préconisations du rapport que le président de la République lui a demandé et c’est une demande que, parmi d’autres, la Ligue des droits de l’Homme soutient fermement. La mise en cause aux Etats-Unis du droit des femmes à l’avortement a contribué à relancer l’interpellation du président de la République, puisque ce droit a été une des causes que Gisèle Halimi a incarnée. Ci-dessous, la lettre ouverte à Fatima Besnaci-Lancou, co-fondatrice de l’Association Harkis et droits de l’Homme, que lui adresse un historien qui a collaboré avec elle à de nombreuses publications durant une quinzaine d’années.

Gisèle Halimi en 1975.
(Gilbert Uzan/Gamma-Rapho. Getty Images)


Gisèle Halimi au Panthéon :
Olivier Faure interpelle Emmanuel Macron,
l’Elysée affirme y travailler encore

par Victor Boiteau, publié par Libération le 27 juin 2022.
Source

Le patron du Parti socialiste réclame la panthéonisation de l’avocate et militante féministe, après la décision de la Cour suprême américaine de revenir sur le droit à l’avortement au niveau national. De son côté, l’Elysée indique qu’il s’agit de « processus de temps long ».

Il n’allait pas laisser passer l’occasion. Le patron du Parti socialiste, Olivier Faure, a profité de la décision historique de la Cour suprême des Etats-Unis de torpiller le droit à l’avortement pour remettre la pression sur l’exécutif. « Monsieur le Président, il est temps de faire entrer Gisèle Halimi au Panthéon, a écrit le député de Seine-et-Marne sur Twitter. Face au signal envoyé par la cour suprême américaine, la France doit s’adresser au monde et rappeler que lorsqu’il s’agit de la liberté et de la santé des femmes aucune régression n’est acceptable. »

Sollicité par Libération, l’Elysée répond que le processus préparatoire à une éventuelle entrée était toujours en cours. Mais se refuse, dans le même temps, d’accoler cette réflexion aux seuls combats de l’avocate pour les droits des femmes et le droit à l’avortement. « La proposition formulée par Benjamin Stora vise d’abord le rôle joué par Gisèle Halimi lors de la guerre d’Algérie », explique un conseiller de l’Elysée, rappelant que la proposition de faire entrer cette figure du féminisme au Panthéon avait été formulée par l’historien chargé d’un rapport sur la mémoire de la guerre d’Algérie.

L’Elysée estime en creux que l’actualité et la lutte pour les droits des femmes ne doivent pas dicter l’agenda mémoriel. « Même si la lutte pour les droits des femmes est indissociable de l’ensemble de sa vie publique », défend ce même conseiller. Qui ajoute : « Il faut que tout soit lié. » Si panthéonisation il y a, cela doit « déboucher au terme du processus de réconciliation des mémoires ouvert depuis janvier 2021 » et la remise du rapport Stora, avance le même conseiller.

« Un processus de temps long »

Or l’idée de faire entrer l’avocate de militants du FLN durant la guerre d’Algérie a cristallisé les controverses. La facette de la militante féministe, signataire du manifeste des 343 réclamant la légalisation de l’avortement en 1971, est plus consensuelle. Son entrée aux côtés de Marie Curie, Pierre Brossolette ou Félix Eboué est « un processus de temps long », assure ce même conseiller. Qui estime toutefois que l’entrée au Panthéon de Gisèle Halimi « prendra moins de temps » que celui de Joséphine Baker, en novembre 2021. Cela aurait pris une dizaine d’années, explique-t-on autour du chef de l’Etat.

Reste que l’Elysée se garde bien de donner une date. Un an après la disparition de l’avocate, Emmanuel Macron avait annoncé en août 2021 qu’un hommage serait rendu à la militante féministe « début 2022 aux Invalides ». En janvier, l’entourage de Macron assurait déjà que les discussions étaient toujours en cours. Depuis, la famille a exprimé ses craintes de voir le chef de l’Etat renoncer à sa promesse. Auprès du Monde, en décembre dernier, l’avocat Jean-Yves Halimi, l’aîné des trois garçons de Gisèle Halimi, confiait son « inquiétude » : « Il est possible qu’ils aient décidé de ne rien faire, et de n’en rien dire. »



Fatima Besnaci-Lancou, historienne, co-fondatrice de l’association Harkis et droits de l’Homme, était l’invitée de l’émission « C ce soir » le mardi 18 mai 2021 sur France 5.
Elle était interviewée sur la question de l’entrée éventuelle de Gisèle Halimi au Panthéon.







Mediapart a invité le 13 novembre 2020 les historiens Fatima Besnaci-Lancou et Gilles Manceron à son émission « Écrire l’histoire France-Algérie », intitulée « Harkis, une mémoire à vif ».

Voir l’émission sur Mediapart


Cette émission peut aussi s’écouter en version audio.





Gilles Manceron
Lettre ouverte à la co-fondatrice de l’Association
« Harkis et droits de l’Homme »


A Fatima Besnaci-Lancou,
co-fondatrice de l’Association
Harkis et droits de l’Homme.



le 1er juillet 2022.



Chère collègue,

Nous avons collaboré à plusieurs ouvrages depuis la publication en 2003 de ton livre Fille de harki (Éditions de l’Atelier), écrit après avoir été révoltée par les propos du président algérien Abdelaziz Bouteflika comparant les supplétifs enrôlés par l’armée française durant la guerre d’Algérie, les harkis, avec les collaborateurs des nazis en France durant la Seconde guerre mondiale. Ayant travaillé sur l’histoire de la colonisation [1], je mesurais combien ces deux phénomènes sont dissemblables et j’ai trouvé ton indignation légitime. Elle s’inscrivait dans le prolongement de ce qu’avait écrit Pierre Vidal-Naquet, secrétaire du Comité Maurice Audin, dans Le Monde du 11-12 novembre 1962.

Par la suite j’ai apprécié ton travail pour combatte les idées fausses sur ce sujet et aider à l’historicisation de ce phénomène du recrutement par l’armée française durant cette guerre, de nombreux ruraux autochtones comme auxiliaires civils strictement subordonnés à un commandement « français de souche ». Parmi ces autochtones, l’armée ne voulait l’incorporation en son sein comme « appelés de souche nord-africaine » (FSNA) qu’un nombre limité d’hommes de la classe d’âge concernée, contrairement aux jeunes hommes d’origine européenne, les « appelés de souche européenne » (FSE), qui étaient tous incorporés. Il ne fallait pas que les « indigènes » apprennent massivement le maniement des armes, beaucoup d’anciens combattants de l’armée d’Afrique qui a contribué à libérer la France en 1944 sont devenus ensuite des combattants de l’ALN, trois d’entre eux figurent même parmi les fondateurs du FLN. Mais elle a voulu recruter des supplétifs qu’elle surveillait de près, dans un cadre informel et précaire, personnels auxiliaires dont elle définissait les tâches, qu’elle pouvait armer, désarmer et abandonner à sa guise et qui restaient des civils même si l’armée voulait leur faire croire qu’ils étaient des militaires. C’est ce statut civil qui a rendu possible leur abandon puisqu’au départ de l’armée tous les militaires français ont été rapatriés.

Tes différents livres ont montré la complexité du phénomène du recrutement de ces hommes, dénommés notamment goumiers, moghaznis ou harkis, à l’opposé du discours simpliste et mensonger de l’extrême droite jusqu’au-boutiste de l’Algérie française, qui veut faire croire qu’il s’agissait d’Algériens favorables à la colonisation française, alors que, dans leur grande masse et sauf exceptions, il s’agissait de ruraux non francophones dont les raisons du recrutement, imposé ou volontaire, étaient extrêmement multiples et souvent dictées avant tout par leur volonté de la survie et de la protection de leur famille. Ton patient travail pour recueillir les récits de femmes de ces supplétifs, de ces hommes et de leurs enfants, dont la plupart sont passés ensuite par un internement scandaleux dans des camps ou des hameaux de forestage sur notre territoire, a documenté cette analyse qui va à contre-courant d’une doxa d’extrême droite qui s’est malheureusement largement diffusée en France depuis 1962 [2].

J’ai suivi avec intérêt la fondation en 2004, à laquelle tu as contribué, de l’association Harkis et droits de l’homme, et, pendant une quinzaine d’années, collaboré avec toi à plusieurs ouvrages, dont Les Harkis dans la colonisation et ses suites (Éditions de l’Atelier, 2008), à des expositions et de nombreuses rencontres. Les massacres d’anciens supplétifs et de membres de leur famille qui ont eu lieu à partir de 1962 sont un fait historique incontestable, qui interpelle les institutions françaises, comme les historiens français et les Algériens d’aujourd’hui. En même temps, la Ligue des droits de l’Homme a pris avec ton association l’initiative d’une rencontre importante en 2008, de plusieurs appels aux plus hautes autorités de la République pour qu’elles reconnaissent les discriminations et l’abandon dont les harkis ont été l’objet. Notre site a consacré, depuis 2004, des centaines d’articles à ce drame, notamment concernant le traitement discriminatoire de ceux qui ont été transférés ou qui sont parvenus à rejoindre la France, et aussi les injures proférées par certains hommes politiques à leur égard. On peut les retrouver facilement en inscrivant le mot « harkis » dans la fenêtre « Rechercher » qui figure sur sa page d’accueil. Il a fait état des demandes adressées par la Ligue des droits de l’Homme aux autorités de la République, comme en 2014 au président François Hollande.

J’ai apprécié aussi ton travail au sujet du camp de Rivesaltes, où tu as vécu enfant à ton arrivée en France, un travail que tu as poursuivi jusqu’à ton livre, Harkis au camp de Rivesaltes – La relégation des familles – Septembre 1962-décembre 1964 (Éditions Loubatières, 2019), qui reprend notamment les témoignages de femmes et d’hommes relégués dans ce camp, qui racontent leur vie cernée de barbelés, les pénuries d’eau, le manque d’hygiène et de soins, les maladies, les femmes accouchant sous des tentes, les morts, notamment d’enfants en bas âge.

Notre site a fait écho de manière nuancée à la journée journée d’« hommage aux harkis » du 25 septembre 2018 à l’occasion de laquelle la légion d’honneur t’a été attribuée et il a salué la publication de ton livre Prisons et camps d’internement en Algérie. Les missions du Comité international de la Croix-Rouge dans la guerre d’indépendance 1955-1962, publié en mai 2018 aux Editions du Croquant et préfacé par le sociologue algérien Aïssa Kadri, qui partage totalement le contenu de la présente lettre ouverte que je t’adresse.

Les publications de Fatima Besnaci-Lancou


Fille de harki, préface de Jean Daniel et Jean Lacouture, postface de Michel Tubiana, Éditions de l’Atelier, 2003.

Nos mères, paroles blessées - Une autre histoire de harkis, préface de Claude Liauzu, Éditions Zellige, 2006.

Treize chibanis harki, préface de Gilles Manceron, postface d’Amar Assas, éd. Tiresias, 2006.

• Avec Gilles Manceron (dir.), Les harkis dans la colonisation et ses suites, préface de Jean Lacouture, Éditions de l’Atelier, 2008.

• Avec Abderahmen Moumen, Les harkis, Le Cavalier Bleu, collection « idées reçues », 2008.

• (dir.), Des vies - 62 enfants de harkis racontent, éd. de l’Atelier, préface de Boris Cyrulnik, 2010.

• Avec Benoit Falaize, Gilles Manceron (dir.), Les harkis, histoire, mémoire et transmission, préface de Philippe Joutard, Editions de l’Atelier, 2010.

• « Les harkis, une histoire déformée par des récits officiels », in Association des 4ACG (anciens appelés en Algérie et leurs amis contre la guerre), Guerre d’Algérie, guerre d’indépendance : Paroles d’humanité, Paris, L’Harmattan, 2012.

Des harkis envoyés à la mort. Le sort des prisonniers de l’Algérie indépendante (1962-1969), préface de Todd Shepard, Editions de l’Atelier, 2014.

• « Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) - Un témoin singulier dans la guerre d’Algérie et ses suites », in Aïssa Kadri, Moula Bouaziz et Tramor Quemener (dir.), La guerre d’Algérie revisitée - Nouvelles générations, nouveaux regards, éd. Karthala, 2015.

Prisons et camps d’internement en Algérie : les missions du Comité international de la Croix-Rouge dans la guerre d’indépendance, 1955-1962, préface de Aïssa Kadri, éd. du Croquant, 2018.

Harkis au camp de Rivesaltes – La relégation des familles – Septembre 1962-décembre 1964, préface de Olivier Dard, Éditions Loubatières, 2019.

Gisèle Halimi, une personnalité exceptionnelle

Mais je dois te dire mon désaccord total et mon incompréhension par rapport à ta prise de position contre la panthéonisation de Gisèle Halimi. C’est une demande que porte un nombre très important de citoyennes et de citoyens de France et d’ailleurs, que l’historien Benjamin Stora a reprise opportunément parmi les préconisations du rapport que le président de la République lui a demandé et une demande que soutient fortement la Ligue des droits de l’Homme.

Comme toi, je ne partage pas la position qu’a exprimée Gisèle Halimi au sujet des harkis — probablement dictée par son indignation devant les viols et les tortures que certains harkis ont infligées à de jeunes algériennes qu’elle a défendues et avec lesquelles elle a éprouvé une empathie et une solidarité profondes — et j’ai regretté qu’elle ne veuille pas se joindre aux appels que la Ligue des droits de l’Homme a lancés au sujet de la demande de reconnaissance par la France du tort fait aux harkis et à leurs familles. Mais de nombreux engagements de la vie de Gisèle Halimi justifient qu’elle soit donnée en exemple au monde et inhumée au Panthéon. Comme j’ai eu l’occasion de te le dire, dans l’ensemble des paroles et des écrits des plus grandes personnalités inhumées au Panthéon, de Victor Hugo à Jean Moulin, d’Alexandre Dumas à Emile Zola, on pourra sûrement trouver des propos regrettables. Et quand tu me réponds qu’on a donc eu tort de les honorer ainsi et qu’il ne faut pas, à cause de paroles de Gisèle Halimi que je regrette comme toi, la panthéoniser, je trouve qu’une telle quête de perfection absolue — conviens-en — est inhumaine et sans issue.

C’est l’adhésion de Gisèle Halimi à la cause de l’indépendance algérienne qui suscite l’hostilité de l’extrême droite à sa panthéonisation. Si telle n’est pas la raison qui anime en l’occurrence ton opposition et celle de l’Association Harkis et droits de l’Homme à la demande que cet hommage de la nation soit rendu à cette avocate courageuse, il serait logique que ton association condamne les initiatives de l’extrême droite nostalgique de la colonisation française, dont récemment à Perpignan.

Il y a quinze ans, tu étais présente à Perpignan, le 24 novembre 2007, parmi les opposants au « Mur des disparus » et au « Centre de la mémoire » que la municipalité de droite de l’époque avait financé et offert aux nostalgiques de l’OAS du Cercle algérianiste. Tu t’étais exprimée contre ces projets, aux côtés de Michel Tubiana, président d’honneur de la Ligue des droits de l’Homme, et de Jean-François Gavoury, fils d’un commissaire de police assassiné par l’OAS et président de l’Anpromevo, l’association qui défend la mémoire des victimes de cette organisation terroriste. Cette politique de la droite locale a conduit logiquement à l’accession de l’extrême droite à la mairie de Perpignan. Le 26 juin 2022, le collectif d’association pour une histoire franco-algérienne non falsifiée qui s’était constitué il y a une quinzaine d’années contre la propagande mensongère du Cercle algérianiste et de l’extrême droite a manifesté de nouveau. Mais, cette fois, ni toi ni l’association Harkis et droits de l’Homme n’était présente.

Beaucoup, parmi les enfants de harkis en France, pensent que cette nouvelle position de ton association n’est pas fidèle à celle qui avait présidé à sa fondation. Qu’elle fait du tort à la cause qu’ils défendent, aux côtés de tout ceux qui combattent les discriminations de toutes sortes au sein de la société française. Et qu’une telle opposition n’est plus de mise alors que nous allons fêter, en France et en Algérie, les soixante ans de la fin de la colonisation française de ce pays, l’Algérie, qui a eu le mérite de revendiquer à la face du monde son droit à disposer de lui-même, et qui, en 2022, est bien décidé à le défendre encore contre tout ce qui porte atteinte aux droits et aux libertés.

Ils comptent dire que cette position que tu a prise contre la panthéonisation de Gisèle Halimi est préjudiciable à leur combat. Laissons-les s’exprimer.

De mon côté, je tenais à t’écrire que, comme le pensais Michel Tubiana, disparu en 2021, et comme le pense la Ligue des droits de l"Homme, il est temps que tu rectifies cette position regrettable.

Bien cordialement,

Gilles Manceron.