Françoise Vergès et l’identité française

publié le 13 septembre 2007 (modifié le 11 octobre 2019)

Un groupe de citoyens d’origines diverses, mais partageant la conviction qu’un gouvernement n’a pas à légiférer pour définir l’identité de notre pays, vient de créer un site internet Identités Nationales. Refusant de considérer l’immigration comme un problème en soi et contestant la politique symbolisée par la création d’un ministère de l’immigration et de l’identité nationale, ils ont pour objectif de créer un espace de réflexion et d’échange.

Professeure d’Histoire et vice-présidente du Comité pour la Mémoire de l’Esclavage [1], Françoise Vergès a accepté de répondre à leurs questions.

  • Lors de la campagne des présidentielles, Nicolas Sarkozy a annoncé son intention de créer un ministère de l’identité nationale et de l’immigration. Quelle a été votre réaction à ce moment-là ? Qu’avez-vous pensé de cette proposition ?

Le désir de lier l’identité nationale à l’immigration n’est pas nouveau. Il répond au besoin de retracer la frontière entre le « national » et « l’étranger ». La figure de l’étranger est convoquée pour resserrer les liens d’un national perçu comme menacé. Ce discours ne tient aucunement compte de l’aspect fictif et imaginaire du national, de sa lente composition et des nécessités rituelles de sa recomposition. Il fait comme si l’identité pouvait être fixée et figée une fois pour toutes et comme si le processus qui y amenait était lisse et linéaire.

Pourtant de nombreux historiens ont montré combien l’identité nationale française est une construction qui se renouvelle, avec des mythes et des représentations qui changent au cours de l’histoire. Ainsi, l’historien Eugen Weber a montré le lent cheminement pour faire de « paysans », avec une diversité de langues et de cultures, des « Français » partageant « une » langue et « une » culture [2]. La place de l’étranger dans la construction de la nation a aussi été étudié. La Révolution française accueille l’étranger si elle rejette l’immigré qui désigne alors l’aristocrate. Mais il faut avant tout accepter une autre histoire de la Nation et de ce qui la constitue. Dès que la France colonise et qu’elle accepte qu’il y ait des personnes qui ont été capturées dans des pays souverains pour être vendues, soient achetées et déportées sur le sol de ses colonies, elle introduit de l’Autre. Il existe ainsi très tôt une altérité au cœur de la France et que pourtant elle dénie. La géographie du national telle qu’elle continue à s’imposer enferme le territoire du national entre des frontières étroites de l’hexagone. Elle excluait hier l’empire colonial qui faisait pourtant « la gloire de la Nation », et elle exclut aujourd’hui les territoires dit d’outre-mer. Cette fermeture nie les échanges, les circulations aux frontières, et les vagues d’immigration.

L’étranger/immigré est constitutif de l’élaboration du politique, de la cité soit comme repoussoir soit comme ami. Cependant, cette présence n’est pas reconnue dans l’imaginaire français. Si aux Etats Unis, la place de l’immigré reste au centre de ce qui fonde la démocratie américaine (ce qui ne signifie pas qu’il n’y ait pas de xénophobie aux Etats-Unis), en France, cette place reste un sujet de controverses.

On nous dit qu’il suffit « d’aimer la France » pour en faire partie ; on nous dit aussi que la France « n’a pas à avoir honte d’elle-même ». Les deux propositions peuvent être entendues si l’on s’entend sur les termes. Quelle France dois-je aimer ? et que signifie « l’aimer » ? Qui décide des critères de cet amour ? Qui décide qui en est l’ennemi et l’ami ? Suis-je autorisée à aimer d’autres pays ou alors cet amour est exclusif et jaloux ? Ne pas avoir « honte » : ne doit-on pas cependant être prêt à envisager qu’il y ait eu des moments honteux ? Quel est ce narcissisme qui ne peut souffrir de reconnaître ses erreurs ? Est-il bon qu’un peuple croit ne jamais avoir fait d’erreurs, ne jamais avoir été complice d’actes discriminatoires ? Invoquer que « d’autres l’auraient fait et parfois pire » est-il digne d’une attitude réfléchie ?

En France, la place marginale qu’occupe l’histoire coloniale, esclavagiste et post-esclavagiste, comme histoire de spoliation, de massacres, d’inégalités, de rendez-vous ratés, autorise un aveuglement qui explique en partie l’incompréhension de nombre de Français devant des demandes d’inscription dans le récit national d’événements qui font cependant partie de l’histoire nationale. On oublie qu’une ligne de couleur a tracé une frontière dans l’histoire de la citoyenneté. En effet, si l’histoire de la lente inclusion de groupes perçus comme ne pouvant faire partie de la communauté des égaux — femmes, ouvriers, marginaux, paysans — révèle que la nation n’accepte pas automatiquement comme citoyens de plein droit celles et ceux qui « aiment la France », l’inclusion de celles et ceux qui n’appartiennent pas à la communauté « blanche » révèle que les différences de genre et de classe ne suffisent pas à expliquer ce refus. La ligne de couleur a séparé les citoyens en « Blancs » et « Non Blancs ». Le récit sur la constitution de l’identité nationale doit prendre en compte ces hésitations, ces refus. On perçoit alors qu’il ne s’agit ni de manque d’amour ni de vouloir faire honte mais de prendre les choses comme elles furent : conflits, échanges, solidarité. Une entreprise de renarcissisation du national qui s’appuierait encore sur le refus d’appréhender cette histoire témoigne du désir jamais assouvi d’écrire une histoire mythique. La France n’échappe à pas à ce désir et l’immigration sert aujourd’hui de terrain « contre » : contre lequel s’adosserait une « vraie » France. Mais cette tendance à la purification s’enracine de plus loin, elle resurgit sous de nouvelles formes avec de nouvelles figures du « menaçant ».

Lors de la campagne présidentielle, la proposition de créer un ministère de l’identité nationale et de l’immigration ne m’a donc pas particulièrement étonnée. Elle est symptomatique de ce qui travaille la France, comme d’autres sociétés dans cette période de reconfiguration des cartographies du monde (nouvelles régions, nouveaux territoires au côté de territoires anciens, parfois millénaires).


  • Diriez-vous qu’il y a aujourd’hui crise de l’identité nationale en France ?

Il y a crise autour de : qui est Français ? Que signifie aujourd’hui être Français ? Quels sont les mythes, les représentations qui soutiennent cette identité ? Mais déjà faudrait-il s’entendre sur la notion d’identité. Les sociologues, les psychologues, les anthropologues soulignent à la fois la fragilité de cette construction et sa capacité à fixer l’individu, à l’assigner à une place. Fragilité car une catastrophe, des mutations brutales peuvent mettre en cause les fondements de l’identité que je me suis donnée. Pour certains sociologues, les assauts d’une mondialisation accélérée ont accentué la fragilité des identités. Zygmun Bauman parle à ce sujet des identités liquides  : « Les liens humains sont véritablement fragiles, » dit-il, « et, dans une situation de changement constant, on ne peut pas s’attendre à ce qu’ils demeurent indemnes. Se projeter à long terme est un exercice difficile et peut de surcroît s’avérer périlleux, dès lors que l’on craint que les engagements à long terme ne restreignent sa liberté future de choix. D’où la tendance à se préserver des portes de sortie, à veiller à ce que toutes les attaches que l’on noue soient aisées à dénouer, à ce que tous les engagements soient temporaires, valables seulement « jusqu’à nouvel ordre » ». Cependant, la force d’assignation reste forte. Et le discours sur l’identité nationale tente de redonner de l’importance à cette force d’assignation. N’oublions pas cependant que les peuples, les groupes et les individus ont régulièrement voulu secouer ces règles qui les assignaient à des catégories fixes et fixées car ces dernières prennent souvent la forme de pratiques de purification d’un corps vécu comme menacé par des « virus » étrangers.

Au terme d’identité, je préfère le terme d’identification. Quels sont les processus d’identification qui font que je « sens » française ? Quels sont les aspects de la France que j’aime, qui me nourrissent ? Je me souviens quand j’étais petite à l’île de La Réunion, ce qui nous venait de France était très médiocre. Il y avait très peu de librairies et les livres qui y étaient vendus étaient nuls ; les films : rien de la Nouvelle Vague, rien du cinéma italien ou américain de qualité, que des péplums et des films de guerre. Et pourtant nous étions un département français ! Tous les mouvements artistiques, intellectuels, philosophiques qui agitaient la France dans les années 1970 ne parvenaient pas à La Réunion. Il y avait un filtre, le pouvoir considérait que nous n’étions pas « prêts » à recevoir ces choses. Ainsi Z de Costas Gavras fur interdit. Ce que je veux dire là, c’est qu’il y a plusieurs « France » : toutes ces France constituent l’histoire de France, pas question de sélectionner les meilleurs moments, mais j’ai la liberté de choisir parmi les héritages ce qui me semble plus fructueux pour que de l’histoire advienne.

  • Quels sont selon vous les piliers de l’identité française ?

Je préfère le terme d’héritage, au sens où Jacques Derrida l’entendait : quelque chose que je n’ai pas choisi, qui m’a chois en quelque sorte mais sur lequel je peux agir en décidant de privilégier ceci, d’abandonner cela, de valoriser cette autre chose, etc. Une littérature, une pensée, des paysages si « cultivés ». Je suis chaque fois frappée de l’aspect « jardin » de la France, une petite rivière là, un petit village ici, un bosquet, une forêt…On sent tellement l’action humaine. Et sans doute en héritage, une vision critique de son récit sur la liberté, l’égalité et la fraternité. Je dis bien critique.

  • Comment concilier identité et diversité, identité nationale et représentation de la diversité ?

Il y a toujours une tension entre ces termes et c’est inévitable. Il y a toujours un « Autre » qui arrive et met en cause un arrangement qui convenait à une majorité. De nouveau, savoir que cette identité « nationale » n’est pas naturelle, qu’elle se configure et se reconfigure par des mécanismes d’inclusion et d’exclusion redonne à cette question une dimension plus dynamique. Les réponses sont diverses et on peut voir tout un spectre allant de l’apartheid à la ségrégation, au multiculturalisme bien pensant, au clanisme… Le processus d‘interculturalité, de créolisation me semble le plus intéressant : processus d’échange, d’emprunts, de perte et de création de formes nouvelles. Ce qui unit est alors une éthique de la solidarité, le refus d’un relativisme abstrait, la fin de l’innocence, l’acceptation que l’on n’est pas le « meilleur », que l’on n’est pas « choisi », mais que l’on partage le même sol avec des gens que l’on n’est pas obligé « d’aimer » mais qui sont nos concitoyens.

  • L’identité nationale doit-elle être un enjeu politique ?

Je ne sais pas si elle « doit » l’être mais elle l’est. C’est donc une réalité avec laquelle il faut se confronter.

  • D’où venez-vous ? Avez-vous des propositions pour favoriser le “mieux vivre ensemble” ?

Le « d’où je viens » n’est pas très important, c’est plutôt ce « qui m’a faite » : mémoires, récits, souvenirs, héritages, langues. Donc, une enfance sur une île qui n’était pas habitée avant sa colonisation par les Français, pas de passé précolonial donc, qui a connut l’esclavage pendant deux siècles puis un siècle de statut colonial et à peine soixante ans de démocratie postcoloniale. Une société très multi-religieuse, aux origines très diverses : France, Chine, Madagascar, Inde dravidienne et musulmane, socialement très inégalitaire mais d’une culture immatérielle vernaculaire très riche. J’ai observé la brutalité et la violence des inégalités, d’une société très « machiste ». J’ai aussi vécu en Algérie, au Mexique, aux Etats-Unis, en Angleterre et en France. Je parle plusieurs langues. Ma famille est une famille d’intellectuels. C’est sans doute pour cela, et pour des tas d’autres raisons, que le « d’où venez-vous » n’est pas fait de « racines » mais de rencontres, de remises en cause.

Des propositions ? Faire connaître leur histoire à tous ces jeunes dont les parents sont issus de l’empire colonial français et qui sont des citoyens français ; valoriser les contributions de tous ces individus, de ces groupes dans les champs de la pensée et de la culture ; faire comprendre aux « Français » que c’est aussi leur histoire, cette histoire de l’esclavage, de la colonisation, et de la postcolonie. Admettre qu’il existe des discriminations d’ordre racial qui s’ajoute aux discriminations de genre, de sexe et de classe. Comprendre comment et pourquoi la « race » comme structure, comme discours, comme source de référents, travaille la nation française. Combattre les inégalités, ne pas se satisfaire de sélectionner quelques « bons » éléments parmi les Français « non Blancs », admettre que ces exceptions puissent être des « alibis », des médiocres, ne pas s’enfermer dans la représentation, savoir que ce n’est qu’une étape, rester attentif aux inégalités, aux injustices. Dans Peau noire, masques blancs, Frantz Fanon disait que le « Noir » n’existe pas, pas plus que le « Blanc ». C’est cette démocratie post-raciale qu’il faut construire.

[1Françoise Vergès est actuellement professeur de sciences politiques à l’université de Londres.
Elle est l’auteure de La mémoire enchaînéee, questions sur l’esclavage, 2006, éd. Albin-Michel.

Le site internet du Comité pour la Mémoire de l’Esclavage.

[2Voir : Peasants Into Frenchmen : The Modernization of Rural France, 1880-1914 (1976).