France-Rwanda : beaucoup de questions, peu de réponses

publié le 7 avril 2010 (modifié le 16 juin 2019)

Après les déclarations de Nicolas Sarkozy, à Kigali le 25 février dernier, la commémoration du génocide du Rwanda se déroule cette année dans un contexte particulier. La visite du président de la République a en effet donné lieu à un début de reconnaissance des responsabilités françaises dans ces événements.

Le communiqué de la Ligue des droits de l’Homme et la pétition que nous reprenons ci-dessous insistent notamment sur deux points :

  • il faut que la lumière soit faite sur le rôle joué par la France avant, pendant et après le génocide [1] ;
  • la justice française doit juger les présumés génocidaires présents sur le territoire français [2].

Communiqué LDH

Paris, le 7 avril 2010

France-Rwanda
Beaucoup de questions, peu de réponses

Pour la première fois depuis le génocide de plus de 600 000 Tutsi au Rwanda et l’assassinat des nombreux Hutu qui ont tenté de s’y opposer, entre le 7 avril et juillet 1994, le président Nicolas Sarkozy, chef de l’Etat français, s’est rendu au Rwanda. Evoquant la politique conduite par la France au Rwanda de 1990 à 1994, il a prononcé un discours dans lequel il a parlé de «  graves erreurs d’appréciations », d’ « erreurs politiques » et d’une « forme d’aveuglement ».

Les faits impliquant la France ont commencé à être dévoilés par la Mission d’information parlementaire française de 1998. Ils ont été approfondis aussi bien par des chercheurs de différentes disciplines, des journalistes, des organisations de défense des droits de l’Homme ou par des instances internationales… Ces travaux font clairement apparaître que les responsabilités françaises vont au-delà de simples « erreurs ».

Comment établir la vérité sur les faits passés ? Comment qualifier ces faits au plan du droit ? Comment expliquer le soutien apporté par les autorités françaises – politiques et militaires – au régime génocidaire alors qu’elles étaient fort bien placées pour connaître le déroulement exact des événements ? Comment expliquer l’attitude de la France dans ce dossier au sein du Conseil de sécurité des Nations unies, conduisant à une réduction des effectifs militaires de la Minuar et au retard de la reconnaissance du génocide ? Comment expliquer la poursuite de la fourniture d’armements malgré l’embargo onusien ?

Il est temps que des réponses claires soient enfin fournies : tant pour les victimes du génocide et les survivants, que pour tous les citoyens qui refusent d’envisager qu’une telle tragédie se reproduise. Faire la lumière sur ces événements serait à l’honneur de notre pays mais contribuerait sans doute aussi à l’établissement d’une véritable démocratie au Rwanda !

Combien d’années faudra-t-il encore pour que notre pays fasse la lumière sur ces événements ? Quand verrons-nous se mettre en place un réel contrôle par nos députés et un droit de regard citoyen sur notre politique étrangère ?

Pour cela demandons aux partis politiques français de s’engager publiquement à faire toute la lumière ! Exigeons la levée du « secret défense », l’ouverture des archives sur les actions de la France au Rwanda depuis 1975, la conduite dans les plus brefs délais des procédures judiciaires engagées en France depuis plus de quinze ans contre des personnes présumées auteurs et/ou complices de génocide.

Nicolas Sarkozy à Kigali, le 25 février 2010 (AFP/Phillippe Wojazer)

Appel citoyen France-Rwanda [3]

Faire toute la lumière sur les “erreurs”

Le 7 avril 2010

Le jeudi 25 février dernier le président Nicolas Sarkozy s’est rendu au Rwanda. C’était la première visite d’un chef de l’Etat français depuis 1994, date du génocide des Tutsis et du massacre des Hutus qui s’y opposèrent.

À l’occasion de cette visite le Président de la République a évoqué de « graves erreurs d’appréciations », des « erreurs politiques » et une certaine « forme d’aveuglement » en parlant de la politique de la France au Rwanda entre 1990 et 1994.

Depuis 1994, ces « erreurs » ont commencé à être décrites et analysées par la Mission d’Information Parlementaire Française de 1998 et précisées par des organisations internationales, des chercheurs, des historiens, des associations de droits de l’homme… Ces travaux font apparaître que les responsabilités françaises vont au-delà de simples erreurs. Il est indispensable de les préciser et d’en comprendre les causes.

Que s’est-il réellement passé ? De quelle nature juridique ces faits doivent-ils être qualifiés ? S’agit-il de fautes ? Y a-t-il eu des crimes ? Comment les autorités politiques et militaires françaises ont-elles pu soutenir, par des conseils militaires, la fourniture d’armes, et l’engagement direct de troupes, un régime qui avait fait du racisme anti-tutsi un point central de son identité et de son action ? Comment ces mêmes autorités, très bien informées par les coopérants militaires restés sur place après le 6 avril 1994 du démarrage du génocide, ont-elles pu appuyer au sein du Conseil de sécurité la diminution des effectifs militaires des Nations Unies et s’opposer à l’utilisation du mot génocide pendant des semaines ? Comment ont-elles pu continuer à organiser la fourniture d’armes au gouvernement génocidaire ?

Il est essentiel d’apporter des réponses claires à ces questions et de préciser la responsabilité de ces autorités, pour les victimes du génocide, et pour nous tous, qui ne voulons pas qu’une telle tragédie se reproduise. Ce travail de compréhension doit nous conduire à revoir le fonctionnement de nos institutions politiques : l’enjeu est de développer le contrôle de la politique étrangère par nos députés ainsi que le droit de regard et d’interpellation des citoyens, en vue d’obtenir une nouvelle orientation de la politique de la France en Afrique fondée sur le respect de la dignité de tout homme.

Au cours de ce printemps où vont se succéder la 16ème commémoration du génocide le 7 avril, puis le sommet réunissant les chefs d’Etats africains et français à Nice du 30 mai au 1er juin, il est essentiel pour notre pays de faire un nouveau pas en avant dans la compréhension du rôle qu’a joué la France au Rwanda à cette époque.

Pour cela :
- Nous demandons à tous les partis politiques de notre pays de prendre une position publique sur la nécessité de faire ce travail historique et de s’engager en faveur d’une recherche de vérité et de justice.
- Nous demandons aux députés et au gouvernement de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour faire la lumière sur le rôle joué par la France avant, pendant et après le génocide. Comme première étape nous demandons l’ouverture des archives et la levée du secret défense sur tout ce qui se rapporte à l’action de la France au Rwanda depuis 1975.
- Nous demandons aux autorités politiques et judiciaires de notre pays de tout mettre en oeuvre afin que les procédures judiciaires concernant des présumés auteurs ou complices de génocide soient conduites rapidement.


Le 25 février 2010, à Kigali...

Le 25 février 2010, les présidents rwandais et français ont donné une conférence de presse commune à Kigali [4]. Avant de répondre aux questions de journalistes, Nicolas Sarkozy a fait la déclaration suivante :

« Monsieur le Président, merci de nous recevoir avec tant de simplicité et tant d’amitié. Cette visite au Rwanda me tenait très à coeur, elle a été préparée par la visite que vous a rendue Bernard Kouchner auparavant. Elle me tenait très à coeur parce que ce qui s’est passé ici, au Rwanda, dans les années 90, c’est une défaite pour l’humanité toute entière. J’ai visité le mémorial. C’est un moment bouleversant. Je dois d’ailleurs dire que le Rwanda a construit ce
mémorial de façon pudique et digne. Ce qui s’est passé ici à laissé une trace indélébile, absolument indélébile. Ce qui s’est passé ici est inacceptable et ce qui s’est passé ici oblige la communauté internationale, dont la France, à réfléchir à ses erreurs qui l’ont empêché de prévenir et d’arrêter ce crime épouvantable.

« On en parlait avec le Président Kagamé, je sais que pour lui, recevoir le Président français, c’est un geste important. Et j’imagine qu’au Rwanda, cela pose débat et question. C’est normal, vous avez tant souffert. Mais j’ai dit au Président Kagamé que pour nous, venir ici, cela fait débat aussi dans mon pays. Mais le devoir des chefs d’Etat, c’est de voir plus loin pour organiser la réconciliation, voir l’avenir. Des erreurs, des erreurs d’appréciation, des erreurs politiques ont été commises ici. Et elles ont eu des conséquences absolument dramatiques. »

A la question de savoir pourquoi « la France parle d’erreur et [...] ne demande pas pardon comme l’ont fait d’autres pays », Nicolas Sarkozy a notamment répondu :


« J’ai dit les choses mais je peux les préciser. Grave erreur d’appréciation. Forme d’aveuglement quand nous n’avons pas vu la dimension génocidaire du gouvernement du Président qui a été assassiné. Erreur dans une opération « Turquoise » engagée trop tardivement et sans doute trop peu. Les mots ont un sens Madame, les mots ont un sens. Voilà. Et on en a parlé très franchement. Alors, vous savez, nous ne sommes pas ici pour nous amuser, pour faire une course au vocabulaire. Nous sommes ici pour réconcilier des nations, pour aider un peuple qui a été meurtri. Le génocide qui a eu lieu ici, là, voilà. C’est pour tourner une page et je crois qu’il est très important que chacun comprenne que le processus que nous engageons est un processus qui évoluera étape par étape. »

Et, questionné à propos des mandats d’arrêt du juge Bruguière, il devait préciser :

« [...] Nous voulons que les responsables du génocide soient retrouvés et soient punis. Il n’y a aucune ambiguïté, je l’ai dit au Président Kagamé. Ceux qui ont fait ça, où qu’ils se trouvent, doivent être retrouvés et punis. [...]

« Nous sommes tenus - il faut que nos amis du Rwanda le comprennent - par l’indépendance de la justice, par son calendrier, par ses procédures. Mais notre volonté, c’est que tous les génocidaires soient punis.

« Pour le reste, deux mots. Que les historiens fassent leur travail. Je ne suis pas historien, j’ai dit un certain nombre de choses de mon point de vue. [...]

« La réconciliation ne peut pas attendre. Le Président Kagamé l’a entamée. Mais le travail des historiens doit suivre sa route. [...]

« Voilà, ce sont des faits qui peuvent construire l’avenir et qui vont tourner la page. Cela n’efface pas la douleur, cela n’efface pas les erreurs, cela n’efface pas les difficultés, mais ça permet d’envisager l’avenir en prenant en compte l’autre. Voilà, c’est ce qu’on essaye de bâtir, je ne dis pas qu’on le fait bien, je ne dis pas que c’est facile. Il y a eu beaucoup de discussions entre nous. Mais voilà où l’on est arrivé et je crois que c’est cela qui est important et qu’il faut continuer ce processus. »

Excuses, regrets et repentir [5]

  • Bill Clinton, président des Etats-Unis, mars 1998 à Kigali : « Nous n’avons pas agi assez vite après le début des massacres. Nous n’aurions pas dû permettre que les camps de réfugiés deviennent des sanctuaires pour les tueurs. Nous n’avons pas immédiatement appelé ces crimes par leur véritable nom : génocide. »
  • Kofi Annan, secrétaire général des Nations unies, mai 1998 à Kigali : « Le monde doit se repentir profondément de cet échec. La tragédie du Rwanda a été une tragédie du monde entier. Nous tous devrions prendre soin du Rwanda, nous tous avons été témoins de sa souffrance, avec le regret de n’avoir pu prévenir le génocide. »
  • Guy Verhofstadt, premier ministre belge, avril 2000 à Kigali : « Au nom de mon pays et de mon peuple, je demande pardon. »


Rwanda : « Un malaise français »

entretien avec Jean-Pierre Chrétien, Sud-Ouest, 17 nov. 2009


L’historien Jean-Pierre Chrétien [6] revient sur la présence en France de médecins rwandais suspectés du génocide des Tutsis. Les propos ont été recueillis par Bastien Souperbie.


  • Il y a un peu moins d’un mois, on découvrait, ou on redécouvrait, la présence en France de médecins rwandais suspectés dans leur pays d’être des génocidaires. Que vous évoquent les positions de la France et du pouvoir rwandais dans cette affaire ?

Une quinzaine de plaintes ont été déposées en France (certaines depuis 1995) contre des exilés suspectés d’avoir participé au génocide des Tutsis en 1994. Elles n’ont été suivies d’aucune action judiciaire réelle. La France a été condamnée en 2004 par la Cour européenne des droits de l’homme pour n’avoir pas respecté « un délai raisonnable » dans le traitement d’un de ces dossiers. Or il y a une contradiction entre la présomption d’innocence invoquée par ces exilés et les refus du titre de réfugié qui ont été opposés par l’Ofpra à plusieurs d’entre eux. Ces affaires demandent donc une clarification. La frustration des rescapés fait ressortir périodiquement la question.

A contrario, l’ordonnance émise en novembre 2006 par le juge antiterroriste Bruguière contre des personnalités du FPR (au pouvoir aujourd’hui à Kigali), dans l’affaire de l’attentat du 6 avril 1994, a été hâtivement suivie de neuf mandats d’arrêt internationaux, qui ont provoqué la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays.

  • Pour quelles raisons est-il si difficile, quinze ans après cette terrible tragédie, de déterminer les responsabilités des uns et des autres ?

Cette difficulté apparente relève d’un malaise français lié à la politique de Paris dans ce pays entre 1990 et 1994. La mission parlementaire de 1998 avait conclu à un aveuglement face au régime « autoritaire, ethnique et raciste » de l’époque. Les enquêtes de la Fédération internationale des ligues de droits de l’homme, les procès tenus à Arusha devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) ou à Bruxelles devant la justice belge et de nombreuses publications ont largement éclairé la préparation, l’organisation et le déroulement de ce génocide, devenu « un fait de notoriété publique », selon les termes du TPIR en 2006.

Comme dans le cas de la Shoah, des questions se posent sur les conditions de sa réalisation, sur les responsabilités des différents acteurs de la guerre civile et des partenaires internationaux. Mais on voit s’exprimer aussi une thèse « négationniste » : les Tutsis du FPR auraient eux-mêmes poussé les Hutus à la faute afin d’arriver au pouvoir. On oublie que les tueries de 1994 n’ont pas été une manifestation spontanée de haine « interethnique », mais la réalisation du programme des formations extrémistes hutues visant à neutraliser l’opposition démocratique intérieure en mobilisant la population contre le bouc émissaire tutsi.

  • L’« ubwenge » dont parlent certains avocats, ou encore le journaliste Pierre Péan, est-il un obstacle à la recherche de la vérité ?

Le mot rwandais « ubwenge » (employé par les Hutus comme par les Tutsis) est traduit, dans les dictionnaires, par « intelligence, habileté, sagesse, finesse, instruction ». Il existe d’autres mots pour désigner le « mensonge ». L’argument pseudo-culturel, repris effectivement par Pierre Péan pour imputer aux Tutsis une « culture du mensonge », est un cliché colonial, ressassé en général contre les « indigènes ». Au Rwanda, il a nourri le discours racial officiel opposant « Hamito-Sémites » tutsis et « Nègres » hutus. Ce stéréotype d’un autre âge sert aujourd’hui à récuser les témoignages des rescapés du génocide.




[1Dans un article d’Anne Jolis, « Génocide rwandais : l’histoire qui n’a pas été dite », le Wall Street Journal du 26 février 2010 révèle la participation de militaires français, en plein génocide, à l’attaque massive contre les 60 000 civils tutsis réfugiés à Bisesero les 13 et 14 mai 1994.

Référence : http://www.genocidemadeinfrance.com... .

[2Il y a un an, le 6 avril 2009, le Collectif des parties civiles rwandaises (CPCR), la Ligue des droits de l’Homme (LDH) et la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH) avaient publié un communiqué exprimant leur inquiétude sur l’état des poursuites engagées en France contre des présumés génocidaires rwandais : http://www.fidh.org/15-ANS-APRES-LE....

[3Pour signer l’appel : http://appel-citoyen-france-rwanda.....

[5Référence : Le Monde du 27 février 2010.

[6Directeur de recherche au CNRS ; auteur de L’Afrique des Grands Lacs. 2 000 ans d’histoire, éd. Flammarion, 2000, et de Rwanda. Les médias du génocide, Karthala, 1995 ; témoin-expert auprès du TPIR en 2002.