France-Algérie : les retrouvailles ?

publié le 27 juillet 2004 (modifié le 5 août 2019)

Nous publions ici quelques extraits du discours prononcé par Jacques Chirac devant le Parlement algérien, lundi 3 mars 2003, lors de sa visite d’État en Algérie.
Ils sont suivis d’un article du quotidien La Tribune donnant un point de vue algérien sur la portée de l’annonce d’un traité d’amitié franco-algérien.

« Les retrouvailles » d’après Plantu, 2 mars 2003

« Assumer ensemble notre passé commun » [1]




Ci-dessous quelques extraits du discours prononcé par Jacques Chirac devant le Parlement algérien, lundi 3 mars 2003, lors de sa visite d’État en Algérie


Quelle émotion pour moi de voir aujourd’hui les parlementaires algériens m’accueillir au Palais des Nations, à quelques kilomètres de cette baie de Sidi Ferruch où, il y a 173 ans, a commencé la présence française. Quelle preuve de notre volonté d’assumer ensemble notre passé commun ! Nos deux histoires ont été liées pendant 132 ans. C’est pourquoi je souhaite ici rendre solennellement hommage à tous ces enfants d’Algérie qui, en 1914-1918, puis en 1939-1945, ont participé, en sacrifiant leur vie, à la défense et à la victoire finale de la France, de ses alliés et du monde libre. [...]

Oui, nos deux peuples ont une histoire commune, avec ses ombres et ses déchirures, mais aussi avec ses pages de vie et d’harmonie. [...] Ce passé complexe, douloureux, nous ne devons ni l’oublier, ni le renier. [...]

[Nos] liens sont également ceux de l’Islam, la deuxième religion en France. Je voudrais dire combien nous partageons la vision d’un Islam tolérant, ouvert aux autres religions, attentif aux églises chrétiennes d’Algérie, avec lesquelles vous avez su préserver des liens de confiance, de respect, d’amitié. En visite dans votre pays, je veux saluer les musulmans d’Algérie, mais aussi, bien sûr, les musulmans de France. Ils savent que la France tient au respect des consciences et à la sérénité des lieux de culte. A toutes ces femmes et tous ces hommes qui vivent leur foi au travers d’un islam ouvert sur le monde, j’adresse un message d’amitié, d’estime et de respect. [...]


Dans notre monde secoué par les crises, traversé par le doute et l’incertitude, où certains sont tentés par le repli sur soi, le refus de l’autre et de la violence, puissent l’Algérie et la France faire entendre leur voix. Puisse leur volonté obstinée leur permettre de délivrer un message de solidarité et de paix tout autour de la Méditerranée et au-delà !


Cinquante ans après novembre 54, le traité d’amitié, base de la refondation

par Chaffik Benhacene [La Tribune (Alger), 24 Juillet 2004]



L’été 2004 sera-t-il finalement celui de retrouvailles algéro-françaises toujours évoquées comme exorcisme de passions du passé, d’un côté comme de l’autre des deux rives, et jusque-là essentiellement contrariées par les pesanteurs de tous ordres quand ce n’était pas par une conjoncture pour le moins complexe ?

Les signes sont de plus en plus nombreux qui accréditent au moins l’idée que les choses commencent à bouger, dont le plus spectaculaire demeure la succession de déplacements à Alger de ministres français de haut rang -celui de l’emblématique ministre des Finances Sarkozy, du ministre des Affaires étrangères Michel Barnier et surtout de Mme Alliot-Marie, ministre de la Défense- et dont on aura d’abord retenu le franchissement, d’une certaine manière, d’une tacite ligne rouge relative à la coopération dans le domaine militaire. Ceux qui -comme le président algérien- avaient fait d’une audacieuse redéfinition des rapports entre les deux Etats la pierre angulaire de la reconfiguration stratégique d’un ensemble euro-méditerranéen se trouvent aujourd’hui d’autant plus fondés dans leurs choix qu’ils ont eu largement le temps de douter et de s’interroger sur la réelle disponibilité du partenaire français. Les observateurs gardent sans doute en mémoire le remarqué « Je repars les mains vides », en juin 2000, du président de la République qui relativisera crûment la portée d’un déplacement pourtant dûment compris -même en France- comme une opportunité sérieuse de remise à niveau de rapports aussi difficiles que nécessaires.

Que ce soit sur le terrain -jugé prioritaire par les dirigeants algériens- des investissements et du partenariat ou sur celui du mouvement des populations -la lancinante question de délivrance de visas- et plus généralement de coopération dans divers domaines à l’exemple de celui de la lutte antiterroriste. Alger pouvait, à raison, estimer n’être pas payé de retour. L’évaluation objective des résultats de missions du patronat français ou de représentants des collectivités locales françaises sinon même de responsables politiques confirmait le sentiment d’un décalage entre les intentions affichées par le gouvernement français et les effets concrets sur le terrain. A bien y regarder, c’est sur fond d’un discret mais réel franco-scepticisme que se déroule la visite d’Etat de Jacques Chirac en Algérie et là encore, c’est peu dire que les dirigeants algériens, et au premier chef le président de la République, ont tout fait -au point même d’incommoder ou de heurter une partie de l’opinion nationale- pour garantir au déplacement le caractère exceptionnel d’une rencontre avec le peuple.

L’accueil autant de la capitale -avec la charge symbolique délibérée de la présence de deux figures de la bataille d’Alger- que d’Oran a sans doute pesé ou à tout le moins donné plus de légitimité aux termes de ce qu’il est convenu de nommer « la Déclaration d’Alger » et à la projection retenue par les deux présidents de lui assurer la profondeur stratégique d’un traité d’amitié. C’est à cela d’ailleurs que s’est attelé le Conseil des ministres restreint -le second du genre- convoqué par le président Chirac qui a eu à examiner l’état de la coopération dans divers secteurs et qui indique que l’orientation, spectaculairement affichée à Alger, par le ministre français de la Défense et les ouvertures annoncées dans le domaine sensible -et par la force de l’histoire fortement connoté- de la défense, constituent une inflexion notable et probablement durable de l’action de l’Etat français tant vis-à-vis de l’Algérie que, sans doute, de la région même.

Si les termes d’une coopération exemplaire entre l’Algérie et la France, définis par les Accords d’Evian, avaient tôt été frappés d’obsolescence par la spectaculaire évolution des événements et au-delà même de périodes de réelle tension - celle ayant notamment suivi la décision de nationalisation des hydrocarbures-, les dirigeants algériens ont constamment inscrit la coopération sinon même l’entente avec l’ancienne puissance coloniale au titre des principes d’une action diplomatique prenant en charge autant les données de proximité historique et géographique que le facteur humain d’une forte présence de nationaux en France. Les dispositions françaises à réaménager des rapports sereins et utiles avec l’Algérie ont été, avec régularité, un enjeu politique, voire un fonds de commerce pour une extrême droite soucieuse de rentabiliser les sentiments de frustration de rapatriés et, sur un autre registre, pour une gauche socialiste, lourde d’une indiscutable responsabilité dans la guerre et la torture en Algérie, dans un rôle gratifiant de censeur vigilant des atteintes aux libertés et aux droits de l’Homme en Algérie.

La décantation s’est alors faite, dans la société française et peu à peu dans les milieux dirigeants, à la faveur, d’une part, de la spectaculaire relance dans l’espace public français de la question de la responsabilité de la République française dans les faits de torture et plus largement vis-à-vis des acteurs -appelés du contingent, harkis- de la guerre d’indépendance algérienne ; d’autre part, à la suite du dramatique renversement de l’évaluation de la donne terroriste islamiste après le 11 septembre. Au demeurant, les responsables politiques français -eussent-ils été longtemps aveuglés ou politiquement intéressés par l’affaiblissement de l’Etat algérien soumis sans nuance à l’inquisition du « qui tue qui ? »- ne pouvaient pas ne pas prendre acte du quitus de plus en plus clairement accordé à la résistance algérienne au terrorisme islamiste, notamment à la réévaluation stratégique, par les Américains, de la position de l’Algérie sur l’échiquier de la lutte contre le nouvel « axe du mal ».

Quand bien même -pour d’évidentes raisons- la diplomatie française s’essaierait-elle à une manière de « linkage » à propos de la question du Sahara occidental, il paraît évident que, pour l’Europe, en train de se chercher, notamment pour la partie latine d’entre elle, plus ou moins résignée à une manière de tutelle allemande sur les marchés de l’Est européen, l’invention d’une profondeur de champ sudiste est une garantie d’équilibre tragiquement confortée par les attentats de Madrid du 11 mars dernier. Autant le rôle que la place de la France -ancienne tutrice de la région- que celle de l’Algérie, redevenant l’historique Maghreb central, acquièrent dans cette configuration une portée décisive à laquelle l’Algérie, du fait même des choix stratégiques de sa diplomatie et probablement d’une si solitaire dénonciation du terrorisme islamiste, ne peut être indifférente. Il reste aussi l’adhésion des sociétés aux choix raisonnés des pouvoirs publics. Sur ce terrain, si, en France, le succès aussi large qu’imprévisible des manifestations de l’« Année de l’Algérie en France » constitue un atout réel, il n’est pas sûr qu’il en soit aussi facilement de même dans une Algérie officiellement aux portes de la célébration du cinquantenaire de l’insurrection de Novembre 54.

Entre le nécessaire devoir de mémoire et le diplomatique contournement de sujets qui fâchent, l’opinion encore tétanisée par un été caniculaire aura jusqu’à l’automne pour se féliciter du traitement des visas directement à Alger ou de la réouverture de centres culturels français. Les plus sceptiques -il n’en manquera peut-être pas et pas uniquement dans les rangs des anciens moudjahidine- penseront sans doute « Au secours, la France revient » et c’est aussi cette partie de l’opinion qu’il conviendra de convaincre du bien-fondé et de la sincérité du nouveau cours des relations entre les deux pays.