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assassinée « pour l’exemple », comme Fernand Iveton, Henri Maillot et peut-être Maurice Audin

Faire vivre le souvenir de
Raymonde Peschard
par Mohamed Rebah

mardi 26 novembre 2019

Mohamed Rebah, ancien élève de Maurice Audin à qui il donnait des leçons particulières de mathématiques, nous a adressé cet article, tout en signalant qu’à Alger, le vendredi 21 novembre 2019, le portrait de Raymonde Peschard a été arboré, place Maurice Audin, par un groupe de femmes. On l’a vu, pour la première fois, en plein centre d’Alger, aux côtés de celui d’autres martyres de la guerre d’indépendance. Raymonde Peschard a été assassinée par les militaires français qui l’avait faite prisonnière, pour dissuader les communistes du PCA à s’engager dans la lutte armée, comme ont été assassinés, « pour l’exemple », dans la même période, Fernand Iveton, Henri Maillot et peut-être pour les mêmes raisons Maurice Audin.

Faire vivre le souvenir de Raymonde Peschard

par Mohamed Rebah

Le 26 novembre 1957, à 10 heures du matin, tombait au champ d’honneur, en Kabylie, la jeune algérienne communiste, Raymonde Peschard. Elle avait 30 ans. Elle portait le nom de Taous au maquis.

Militante du Parti communiste algérien (PCA) depuis son jeune âge, elle rejoignit l’Armée de libération nationale (ALN) suite aux accords PCA-FLN du mois de juillet 1956 sur l’intégration au FLN des membres de la branche armée du PCA — les Combattants de la libération (CDL) dont la création, en juin 1955, marqua l’entrée effective du PCA dans la lutte armée.

Raymonde Peschard faisait partie d’un groupe de maquisards en route vers la Tunisie. Ils quittaient le maquis de la wilaya 3 (Kabylie) sur instruction du commandant Amirouche. Ils étaient sans armes. Des éléments de l’armée française les interceptèrent à Draa Errih, un lieu au relief nu, dans le djebel Moutène, à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Medjana, chef-lieu de la commune mixte des Bibans. L’opération militaire, conduite par le colonel Sagalbe, était commandée par le commandant du secteur Hodna-Ouest, le colonel Buils, qui avait fixé son PC à Bordj Bou Arreridj.

Ligotée, le visage écrasé au sol, la jeune combattante communiste, reçut une balle dans la nuque, tirée à bout portant par le colonel lui-même. Avant de mourir, elle avait traité les soldats français de criminels, de barbares et de nazis au vu des corps criblés de balles de ses compagnons d’arme, Arezki Oukmanou, Si Moh, les étudiants Rachid Belhocine et Redjouani.

Le corps de Raymonde Peschard

Raymonde Peschard fut hâtivement enterrée sur place. Identifié au cours de l’interrogatoire des autres prisonniers, les militaires français sont retournés pour prendre le corps. « Les conditions dans lesquelles a été découvert le corps de Raymonde Peschard demeurent troublantes. Pourquoi n’est-ce qu’à 24 heures après le combat que des unités françaises reçoivent l’ordre de retourner sur les lieux, déterrer le corps de Raymonde Peschard, tuée d’une balle derrière la tête » écrit Robert Lambotte dans l’Humanité du 2 décembre 1957. » Un être que nous avons bien connu » avait-il écrit à l’annonce de sa mort.

« Le cadavre de Raymonde Peschard a été inhumé vendredi matin (29 novembre 1957) au cimetière de Bordj Bou Arréridj, déclara le colonel-colonel Marey, adjoint au commandant du secteur Alger-Sahel, au cours de la conférence de presse tenue le jour-même. J’étais arrivé à Bordj le jeudi soir et j’ai été immédiatement mis en présence du corps de la mystérieuse femme blonde. Je l’ai aussitôt reconnue. Raymonde Peschard avait été touchée d’une balle qui, ayant pénétré derrière la tête, était ressortie par la joue gauche… Ce n’est que jeudi matin qu’un détachement fut envoyé sur les lieux du combat pour récupérer le corps. Le terrain avait été abandonné par nos troupes qui y avaient déjà passé une nuit. Mais cette nouvelle opération nous a coûté deux spahis, car en arrivant sur le piton rocheux, les militaires furent accueillis par un feu nourri de hors-la-loi très bien retranchés, désireux sans doute de reprendre le cadavre avant nous. Il fallut engager quatre compagnies pour déloger les rebelles. Enfin le corps fut exhumé et chargé par une ambulance qui, elle aussi, fut mitraillée sur le chemin du retour. Le véhicule porte d’ailleurs de nombreux points d’impact ».

Dans son édition du samedi 30 novembre 1957, Le Journal d’Alger écrit : « Le cadavre de Raymonde Peschard a été exhumé du cimetière européen de Bordj Bou Arréridj en présence des autorités civiles, militaires et judiciaires. Il a été formellement identifié par trois membres de sa famille :
-  Madame Veuve Peschard, née Khowald, 53 ans, domiciliée à Constantine
-  M. Grumau Michel, 49 ans,
-  son père Raymond Peschard, 54 ans, mari de la précédente
Depuis l’indépendance, Raymonde Peschard repose au cimetière de Constantine dans la tombe de son oncle Edouard.

Portrait de Raymonde Peschard par Mustapha Boutadjine

Une vie militante exaltante

Raymonde Peschard est née le 15 septembre 1927, dans la banlieue d’Alger, à Saint Eugène (Bologhine), dans une maison individuelle, au 24 rue Lavigerie (Abdennour Laleg), face à la baie d’Alger. Une vue imprenable. Son père, Raymond, né en 1903, était ouvrier à la compagnie des Chemins de fer d’Algérie (CFA). Il a milité au syndicat CGT d’entreprise. A la mort de sa mère, Raymonde est recueillie par son oncle paternel, Edouard, préparateur en pharmacie à Constantine.

Edouard Peschard, militant communiste depuis les années 1930, a été prisonnier au camp de Djenien Bourezg de 1940 à 1943. De 1943 à 1945, il assuma la responsabilité de trésorier à la direction régionale du PCA de Constantine. Infatigable lutteur, il mourut en avril 1949. Raymonde Peschard reçut une bonne instruction qui lui permit d’exercer la fonction d’infirmière au lycée d’Aumale (Reda Houhou) de Constantine (1947-1947). Elle commença à militer au mouvement des Jeunesses communistes (J.C.) aux côtés des frères Mazri, Reinette Zaoui (future épouse de Georges Raffini, mort au maquis des Aurès), Edith Zerbib (futur belle-sœur de William Sportisse qui m’a fourni un témoignage). Elle passa à l’Union de la jeunesse démocratique algérienne (UJDA) dès sa création en 1946. Celle-ci eut pour base les structures du mouvement des JC.

Recrutée en 1947 par un organisme des œuvres sociales de l’EGA (Sonelgaz aujourd’hui), géré par les syndicalistes de la CGT, elle passe une formation d’assistante sociale dont elle fera sa profession. « La profession qui prédispose à mieux connaître les problèmes de la vie quotidienne des gens, d’être ainsi plus à leur écoute… » Raymonde Peschard est à l’écoute des familles des travailleurs de l’entreprise d’électricité et de gaz (EGA) qui l’emploie. Militante du PCA, elle est à l’écoute des gens des quartiers défavorisés de Constantine. Militante de l’Union des femmes d’Algérie (UFA), on la trouve en 1950 aux côtés des familles des détenus politiques arrêtés lors de la découverte du réseau de l’Organisation Spéciale (branche paramilitaire) du parti nationaliste MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques). Expulsée du département de Constantine, elle rejoignit Alger en 1955 après un passage par Paris et Oran.

Elle travailla à l’EGA et reprit ses activités militantes. Au mois de novembre 1956, recherchée par la police après l’arrestation de Fernand Iveton, elle entre dans la clandestinité. Chafika Mesli lui trouva des refuges. Poursuivie par les parachutistes du général Massu, elle quitte Alger et rejoint le maquis de la Kabylie où elle intègre une unité de combat de l’ALN.

Descendante d’immigrés européens, Raymonde Peschard intégra ainsi la nation algérienne dans le combat quotidien. Comme l’ont fait ses camarades de parti : Fernand Iveton, guillotiné le 11 février 1957, Henri Maillot, assassiné par l’armée française le 5 juin 1956, Maurice Audin, mort sous la torture le 21 juin 1957, …

Mohamed Rebah


Quelques compléments de Mohamed Rebah

* Des noms :

Les camarades du syndicat de l’EGA de Constantine qui contribuèrent à la formation syndicale de Raymonde Peschard :
- Francis Coulet, Hocine Messad, Abdelkader Belkhodja, Hamza
- Au mois de mai 1950, Raymonde Peschard présida le Comité provisoire de lutte contre la répression composé de : Marie-Rose Solert (CGT) secrétaire générale ; Mohamed Salah Sfaxi (UDMA), Azzeddine Mazri (PCA), Cheikh Hamani (Oulémas), vice-présidents ; Hasnaoui (UDMA), Soufi (UJDA). Ce comité, élargi quelques jours après, sera présidé par Cheikh Hamani.

- En 1952, Raymonde Peschard fut membre du comité régional de Constantine du PCA aux côtés de Mohamed Guerrouf, Slimane Timezouert, Sadek Chebchoub, Amor Smaïla, Belkacem Beriala, Bachir Boulif, des paysans pauvres originaires des Aurès et du sud- constantinois. Bachir Boulif était secrétaire du premier syndicat des ouvriers agricoles des Territoires du Sud. Il habitait au village Mahdia dans la région d’Oued Ghir.

* Des lieux :

Avant d’arriver à Draa Errih où elle trouva la mort, Raymonde Peschard et ses compagnons d’armes étaient partis de Semaoun (Chemini) pour suivre un itinéraire passant par : Taslent de la zaouia Oboulaoud (repos de trois jours), puis la ferme Oulaaladj, traversée de l’oued Soummam, village Ouizrane, dans les Ait Abbas, puis la piste de Guendouza, puis contournement d’Ighil Ali.
Ils étaient munis d’une décision du commandant Amirouche signée le 23-X-1957.
*A Constantine, depuis l’indépendance, une grande une artère porte son nom.

* Les éléments de l’armée française qui ont participé à l’opération :

- 49 ème bataillon d’infanterie
- 3-57 ème régiment d’infanterie
- 11 ème bataillon de tirailleurs algériens
- Escadron de gendarmerie mobile
- Unité du 8ème régiment de spahis algériens

Le poste français de Tourirte Oubla n’était pas loin de Draa Errih.
La région était le fief de Bellounis, chef MNA rallié à la France.


L’article de Mohamed Rebah a été publié également dans l’Humanité des 21-24 novembre 2019, accompagné de quatre « repères chronologiques » dont le dernier renvoit à l’assassinat de Maurice Audin : « 11 juin 1957 ; le jeune mathématicien communiste Maurice Audin est enlevé par les troupes parachutistes ». Il a été aussi publié le 26 novembre 2019 dans Le Quotidien d’Oran.