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Sortie en France, en janvier 2019, de

"Fahavalo, Madagascar 1947",
un film sur l’insurrection
et sa répression

lundi 24 décembre 2018

"Fahavalo, Madagascar 1947", film de Marie-Clémence Andriamonta-Paes, sort dans les salles en janvier 2019. Depuis 30 ans, elle et César Paes recueillent des éléments de la culture orale malgache. Son film nous fait rencontrer les derniers témoins de l’insurrection menée, à partir du 27 mars 1947, par les indépendantistes contre l’Etat colonial français. Des femmes et des hommes se souviennent de cette période qui ensanglanta la partie orientale de l’île. L’historien Alain Ruscio, qui dirige l’"Encyclopédie de la colonisation française" publiée par les Indes savantes, nous retrace le déroulement de cet épisode parmi les plus sombres de notre histoire coloniale.

À Madagascar en 1947, les rebelles insurgés contre le système colonial sont appelés « fahavalo », « ennemis de la France ». C’est un épisode oublié. Les derniers témoins évoquent leurs longs mois de résistance dans la forêt, armés seulement de sagaies et de talismans. Les images d’archives inédites filmées dans les années 1940 dialoguent avec les scènes de la vie quotidienne dans les villages aujourd’hui. Les récits des anciens et la musique hypnotique de Régis Gizavo nous transportent dans le passé pour découvrir cette histoire refoulée.


La bande annonce du film :


Retrouver le dossier de présentation et la revue de presse
sur le
site officiel du film


L’insurrection de Madagascar et sa répression

par Alain Ruscio

Il n’y avait aucune raison pour que l’effervescence qui bouleversa les pays colonisés, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, épargnât Madagascar. Le mouvement national ne s’y était jamais éteint, depuis la déposition de la monarchie. Les sociétés secrètes entretenaient la flamme de la révolte. En 1946, le mouvement se structure légalement avec la fondation du Mouvement démocratique de Rénovation malgache (MDRM).

En mars 1947 éclate une insurrection qui atteint bientôt toute l’île. Elle traduit l’exaspération des populations face à l’immobilisme de la politique française, le maintien de la situation coloniale avec son cortège d’arbitraire. S’ajoute à cet affrontement une profonde division ethnique - dont la puissance occupante jouera - entre les Hovas, ou Mérinas, dominants au sein du MDRM, et les Côtiers (Tanindrana) et descendants d’esclaves affranchis (Mainty), plus enclins à faire confiance à un autre parti, dit des deshérités (PADESM).

L’historiographie contemporaine a mis en cause deux mouvements ultra nationalistes, la Jina et le Parti nationaliste malgache (PANAMA), fonctionnant comme des sociétés secrètes, ayant probablement infiltré le MDRM et commis un certain nombre de provocations.

Une répression, l’une des plus dures de l’histoire coloniale – même si les chiffres de victimes sont aujourd’hui encore controversés – s’ensuit. Le mouvement nationaliste malgache sera de fait décapité jusqu’à l’indépendance, en 1960. Ce qui permettra à ce moment de transmettre les attributs de la souveraineté à des « amis de la France ».

Le MDRM avant le printemps 1947

Le 18 novembre 1945, deux députés malgaches, Joseph Raseta et Joseph Ravoahangy, tous deux anciens élèves des écoles protestantes, sont élus à l’Assemblée constituante française. En février 1946, associés à Jacques Rabemananjara, poète, ancien séminariste, ils fondent le Mouvement démocratique de rénovation malgache MDRM). Le but affiché est modéré, l’ambition est d’agir au sein des institutions de l’Union française. Cette adhésion est-elle sincère ou opportuniste ? En août, les hommes politiques malgaches rencontrent, à Paris, Ho Chi MInh [1]. L’homme politique vietnamien, à l’aura naissante, mais certaine, chez les colonisés, leur conseille d’agir à l’intérieur du système, afin de « vider l’Union française de toute visée impérialiste » [2]. Le 9 du même mois, le MDRM dépose au bureau de l’Assemblée une proposition de loi visant à reconnaître Madagascar comme « un État libre, ayant son gouvernement, son parlement et son armée, au sein de l’Union française », formule complétée par les mêmes mots que ceux de l’accord du 6 mars précédent entre France et République démocratique du Viêt Nam (dit Sainteny-Ho Chi Minh). Le 17 septembre, les dirigeants MDRM convoquent une conférence, de presse, à l’Hôtel Lutétia, et réaffirment cette politique.

Sur place, à Madagascar, l’audience du MDRM est immédiatement immense, comme le prouvent les résultats des élections de novembre 1946, où ses candidats raflent les trois sièges avec 71 % des suffrages [3]. Les élections pour les Assemblées provinciales qui suivent, en janvier 1947, confirment cette tendance : dans 4 régions sur 5, le MDRM devient majoritaire, à Tamatave et à Tananarive, il rafle même tous les sièges. Mais le PADESM n’est pas effacé de la vie politique locale.

L’administration coloniale a parfaitement compris que le MDRM a enclenché un mouvement qui risque d’aboutir à la remise en cause, à terme, de la domination française. Elle a la réponse habituelle en situation coloniale : si les députés sont, à ce moment, protégés par l’immunité, les arrestations de militants, ou supposés tels, se multiplient. Début 1947, les prisons de l’île sont pleines. Le ministre de la France d’outre-mer, le socialiste Marius Moutet — le même qui à ce moment couvre de son autorité la généralisation de la guerre en Indochine — n’hésite pas encourager les représentants de la France dans la Grande île, au premier rang desquels le gouverneur de Coppet, membre du même parti, à utiliser tous les moyens pour briser le MDRM. C’est même une idée fixe chez lui, bien avant l’insurrection. Instructions en date du 30 septembre 1946 : « Il apparaît urgent aujourd’hui de réagir contre cette influence et d’entreprendre une lutte méthodique contre le mouvement hova, afin de lui ôter cette apparence de caractère national qu’il s’efforce de se donner » [4]. Le 3 janvier 1947, il invite ses services à faire des « enquêtes approfondies » sur le Mouvement, afin de « prendre à l’égard du MDRM les mesures qui s’imposeront » [5]. Bien qu’ayant alors d’autres soucis (l’Indochine), il persiste et, pour la première fois, à la mi-janvier 1947, il dit à ses collègues du Conseil des ministres : « J’aurai vraisemblablement à vous demander la dissolution du Mouvement » [6]. Cette mesure répressive est donc envisagée deux mois et demi avant l’insurrection.

Les divisions ethniques entre Hovas et Tanindrana et Mainty, réelles, sont une arme de choix de cette politique. Moutet le dira d’ailleurs lui-même, devant les députés : l’île ne doit pas être « sous la direction et la domination, je ne dis pas d’une seule race, mais peut-être d’une seule caste ». Interrompu par Marcel Cachin (« Diviser pour régner ! »), Moutet justifie son hostilité au MDRM par la protection des minorités : « Sous prétexte de ne pas diviser, devons-nous laisser certains, qui possèdent des moyens de commande, se faire passer pour les représentants de la totalité des populations, lorsque cela n’est pas vrai et lorsque souvent ils ne font que reprendre, sous une autre forme, une ancienne puissance qu’ils regrettent et voudraient aujourd’hui reconquérir ? » (9 mai 1947). En juin 1946, la création du PADESM, sans être ouvertement pilotée par Paris et / ou le Gouverneur général, va dans le sens des intérêts français. L’un des membres fondateurs du PADESM se nomme Philibert Tsiranana, plus tard premier Président de la République, en accord avec la France.

L’insurrection

Dans la nuit du 29 au 30 mars 1947, à Moramanga, à l’est du pays, des insurgés attaquent la garnison française, tuant des officiers et des soldats français. Dans d’autres lieux de l’île, des éléments des sections locales du MDRM s’attaquent à divers centres habités par les colons et massacrent plusieurs d’entre eux. Les insurgés réussissent à s’introduire dans le camp militaire de Moramanga, à y tuer les officiers français et quelques tirailleurs (dits) Sénégalais, avant d’être repoussés au petit matin. D’autres victimes, plus nombreuses, sont à déplorer au sein de la population malgache : des membres du PADESM, considérés comme collaborateurs. Volonté de marquer les esprits ou retour de pratiques ancestrales, les insurgés se livrent à une « monstrueuse tuerie » : acharnement sur des cadavres, parfois mutilations, corps déchiquetés livrés aux chiens, dans certains cas personnes enterrées vivantes… (Jacques Tronchon [7]). L’usage d’armes rudimentaires, en particulier des sagaies, ajoute à l’effroi qui s’empare alors du monde blanc de l’île. D’autant qu’évidemment, c’est cette violence qui est, la première, colportée et dénoncée par la presse.

Complot savamment organisé avec comme objectif de se rendre maître de toute l’île ? Dans ce cas, ses initiateurs ont été de bien piètres organisateurs. « C’est un mythe que de croire un parti, si ramifié soit-il, de déclencher une révolte à la taille de Madagascar » [8]. En fait, dans les grandes villes (Tananarive, Diego-Suarez, Fianarantsoa), les insurgés sont vite repoussés. Ailleurs, dans les campagnes, ils peuvent un temps se rendre maîtres de quelques zones. Mais la disproportion des forces est éclatante. La plupart des combattants ne disposent pas d’armes à feu, seulement des arcs, des flèches et des sagaies. L’organisation relève plus des sociétés secrètes à l’ancienne que de celle d’un parti politique moderne : serments devant la Bible, absoption d’eau sacrée, mots de passe, signes de reconnaissance, etc. Même si, plus tard, la propagande française exagéra le phénomène, les sorciers jouent un rôle important, certains prétendant changer les balles en eau ou encore faire boire aux combattants des potions d’invincibilité [9].

La répression

La révolte de mars a été le prétexte d’un déchaînement de violence contre les partisans du MDRM, ou supposés tels, arrêtés immédiatement en masse, et, au delà, contre les populations. Les forces de maintien de l’ordre, de l’ordre de 5.000 hommes en armes, commencent les ratissages. Dès le 16 avril, de premiers renforts (des parachutistes et des tirailleurs africains venus de Djibouti) débarquent. S’ensuivra un flot continu d’arrivées de militaires, Légionnaires, soldats venus de métropole, d’Algérie ou d’AOF (les tirailleurs dits sénégalais [10]. Voir Amadou Ba, Les “Sénégalais“ à Madagascar. Militaires ouest-africains dans la conquête et la colonisation de la Grande Île (1895-1960), L’Harmattan, Coll. Études africaines, 2012.]], particulièrement craints de la population), jusqu’à atteindre 18.000 combattants, effectif triplé par rapport au début de l’insurrection, auxquels il faut ajouter les effectifs de gendarmerie et ceux de la police. En tout, une force de répression de 30.000 hommes. Surtout, ce Corps expéditionnaire est pourvu de moyens très modernes, dont l’aviation. C’est, un temps, une véritable guerre. Le mot est même employé par un officiel, le ministre Moutet, souvent cité ici : « On peut bien parler de “police“, on sait bien que c’est tout de même une guerre » [11]. Oui, mais on l’a vu, à armes inégales. L’armée, dirigée par le général Garbay, procède à des bombardements, ratisse des zones entières, avec razzias et incendies de villages à la clé. Le 5 mai 1947, un train de prisonniers malgaches, arrêté en gare de Moramanga, est délibérément mitraillé. Il y a 95 morts. Les rescapés sont laissés quelques jours de plus en prison, puis fusillés sans aucune procédure judiciaire, le 8 mai. Un seul, Rakotoniaima, réussit à s’échapper [12]. Si la pratique de bombardements aériens sur les villages n’a pas été l’objet d’études historiographiques complètes (Jacques Tronchon n’évoque que l’emploi de « plusieurs junkers ») [13], deux autres pratiques sont attestées. En particulier l’exécution de prisonniers précipités vivants d’avions. Cette pratique fut connue, et évidemment dénoncée dès 1947. À la tribune de l’Assemblée nationale, le député MTLD Ahmed Mezerna, en permanence interrompou et invectivé, cita le quotidien France-Soir : « Les représailles ont été effrayantes ; des prisonniers malgaches ont été chargés en avion et lâchés vivants au-dessus des villages dissidents, comme “bombes-démonstratives“ » (Journal officiel, Débats parlementaires, 8 mai 1947). Ce qui était la stricte vérité. Par contre les études historiques les plus récentes ont mis en cause la dénonciation de la généralisation de cette pratique. Jacques Fremigacci, au terme d’une enquête rigoureuse, a décrit un seul exemple, dû à un officier aviateur français, Guillaume de Fontanges, dans la région de Mananjary, début mai 1947 [14].

Les personnes arrêtées sont, quasiment sans exception, torturées, certaines sont purement et simplement assassinées. Un homme acquiert à cette occasion une bien triste réputation : le chef de la Sûreté, Marcel Baron, véritable homme-orchestre de la torture. « Le greffier d’instruction Rabelan affirmait que les inculpés étaient “bien amochés“ lorsqu’ils étaient conduits de la Sûreté au cabinet d’instruction. Des plaintes pour coups et blessures furent déposées par de nombreux inculpés qui affirmaient n’avoir signé leurs déclarations à la police que sous la contrainte des violences subies. Ces plaintes mettaient en cause des policiers nommément désignés. Jamais elles ne firent l’objet même d’un commencement d’instruction… » (témoignage de Me Pierre Stibbe) [15]. Un député socialiste, Gaston Defferre, accomplit ensuite une mission sur place, en juin et juillet 1947. Dans son rapport, il utilisera lui aussi le mot torture [16]. Son collègue André Philip se déclare « convaincu (…) qu’il y a eu des tortures, que les premiers aveux des inculpés sont été obtenus par des procédés dignes de nos ennemis, mais intolérables pour la France » [17].

Des échos parviennent en France, on l’a vu. Contrairement à une idée reçue, la répression a été connue, même si la majorité des journaux ont présenté la seule version officielle française. Mais, en privé, le président de la République, Vincent Auriol, s’en inquièta : « Il y a eu évidemment des sévices par la police et on a pris des sanctions. Également, il y a eu également des excès dans la répression. On a fusillé un peu à tort et à travers et sans jugement », note-t-il dans son journal le 10 juillet 1947 [18].

Les opérations militaires, évidemment devenues épisodiques et ponctuelles, ne cesseront véritablement qu’à la fin de l’année 1948. L’état de siège dans les régions les plus touchées à l’origine par l’insurrection ne sera levée qu’en 1956.

Alain Ruscio.



[1Venu en France pour négocier des accords de paix. On sait que sa mission échouera.

[2Cité par Jacques Tronchon, L’insurrection malgache de 1947. Essai d’interprétation historique, François Maspero / CNRS, 1974.

[3Jean Fremigacci, « Madagascar novembre 1946, les élections, étape décisive vers l’insurrection », in Jacques Weber (dir.), Les élections législatives et sénatoriales outre-mer, Les Indes Savantes, 2010.

[4Citées par Alain Specensky, « Regards sur l’évolution politique malgache 1945-1966 », Revue française de Science politique, n° 17 (2), 1967 (Persée).

[5C’est Moutet lui-même qui, toujours le 9 mai 1947 à l’Assemblée nationale, cite ce texte, afin de se disculper des critiques d’imprévoyance et de laxisme émises par la droite.

[6Cité dans le même discours.

[7Op. cit.

[8Françoise Raison-Jourde, « Le soulèvement de 1947 : bref état des lieux », in Francis Arzalier & Jean Suret-Canale, (dir.), Madagascar 1947. La tragédie oubliée, Actes du Colloque organisé par l’AFASPA, Université Paris VIII-Saint-Denis, octobre 1997, Ed. Le Temps des Cerises, 1999.

[9Jean-François Zorn, « L’insurrection malgache de 1947. Implications et interprétations protestantes », Revue Histoire & Missions chrétiennes, n° 14, 2, 2010 (CAIRN Infos).

[10Ces tirailleurs envoyés sur la Grande Île étaient en fait le plus souvent [[Guinéens

[11Conseil de la République, 24 juillet 1947. Moutet ajoute qu’il s’agit d’une « guerre civile ». Évoque-t-il les rivalités MDRM / PASDEM ou bien un affrontement entre deux peuples de l’Union française ?

[12On lui doit ce récit. Voir Jacques Tronchon, op. cit.

[13Op. cit.

[14« L’insurrection de 1947 à Mananjary », 3 ème partie, Tsingy, revue du Centre d’Histoire de l’Université de La Réunion, Études des sociétés de l’Océan indien, n° 14, 2011.

[15« Le mécanisme de la répression politique », Esprit, septembre 1953.

[16Voir le compte-rendu de sa mission, fait par lui-même, devant ses collègues de l’Assemblée nationale (séance du 22 septembre 1948).

[17Même séance.

[18In Journal du Septennat, année 1947, Paris, Armand Colin, 1970.