en réponse aux propos tenus par Emmanuel Macron

« Ethnicisation de la question sociale » :
sortez de votre ignorance, monsieur le Président !

publié le 18 juin 2020

Lors de son allocution du 14 juin, Emmanuel Macron a déclaré à propos du refus du racisme : « ce combat noble est dévoyé lorsqu’il se transforme en communautarisme, en réécriture haineuse ou fausse du passé. Ce combat est inacceptable lorsqu’il est récupéré par les séparatistes ». Il a aussi, quelques jours plus tôt, dans des propos rapportés par le quotidien Le Monde, accusé le monde universitaire d’avoir « encouragé l’ethnicisation de la question sociale ». Nous publions ci-dessous la réponse que lui a faite la sociologue Alizée Delpierre dans les colonnes de l’hebdomadaire Alternatives économiques.

« Ethnicisation de la question sociale » :
sortez de votre ignorance, monsieur le Président !

par Alizée Delpierre, publié le 15 juin 2020 par Alternatives économiques
Source

Alizée Delpierre est sociologue, membre du Centre de sociologie des organisations
(CNRS / Sciences Po).

En ces temps d’effervescence autour du meurtre de George Floyd et de l’affaire Adama Traoré, où les contestations anti-racistes et racistes gagnent en visibilité et s’affrontent, le Président a jugé utile, rapporte le journal Le Monde, de pointer du doigt la supposée responsabilité du milieu universitaire dans une « ethnicisation de la question sociale » qui aurait contribué à « casser la République en deux ».

On ne saurait condenser en quelque lignes les millions de pages de réflexion et d’enquêtes écrites sur les mécanismes de racisation à l’œuvre dans les sociétés. On peut toutefois tenter d’expliquer brièvement comment et pourquoi les sciences sociales jugent nécessaire de parler de la « race » (avec des guillemets) dans les travaux qu’elles produisent. Et, partant, pourquoi Emmanuel Macron se fourvoie.

La démarche des sciences sociales

En France, en particulier, le terme « race » choque. Il renvoie à une idéologie de naturalisation et de hiérarchisation des êtres humains selon leurs origines géographiques, et plus directement leur apparence et leur couleur. Cette idéologie, malheureusement présente dans tant de discours de personnalités médiatiques de façon plus ou moins euphémisée, n’est évidemment pas celle qui guide les chercheur.e.s en sciences sociales. S’ils ont repris ce mot issu du langage commun (comme ils l’avaient déjà fait pour le « genre »), ce n’est pas pour classer les gens ou leur assigner une identité, mais au contraire pour mettre en évidence les manières dont les individus se classent et se jugent les un.e.s les autres, à partir d’un certain nombre de caractéristiques individuelles auxquelles ils attribuent des qualités et des aptitudes supposément innées.

Sur la base d’enquêtes empiriques, sociologues, politistes, anthropologues et autres spécialistes rendent ainsi compte des processus de « racisation » (ou d’« ethnicatisation ») qu’elles et ils observent de façon très banale dans de nombreux domaines qu’elles et ils investiguent.

Nicolas Jounin, qui a enquêté sur les travailleurs du bâtiment, a par exemple montré comment ils s’expriment concrètement dans le fait d’attribuer, sur un chantier de construction, des postes différents aux ouvriers selon qu’ils sont dit.e.s noir.e.s, arabes ou asiatiques, à chacune de ces catégories étant supposée correspondre une force physique spécifique. Caroline Ibos, qui a interviewé des mères qui font garder leurs jeunes enfants, met en évidence le fait que les « nounous » noir.e.s sont perçues comme des personnes naturellement « maternelles ». Observant le travail routinier de chargé.e.s de location dans des organismes HLM, Marine Bourgeois relève que les attributions de logement s’appuient sur de nombreux stéréotypes sur les immigré.e.s, supposé.e.s avoir des comportements spécifiques selon leur origine.

Il ne faut donc pas se tromper. Contrairement à ce qu’insinue le président de la République, les sciences sociales ne produisent pas la « racisation » (ou « l’ethnicisation ») des rapports sociaux : elles la dévoilent. Elles révèlent en même temps à quel point la racisation imprègne les discours, les représentations et les pratiques quotidiennes des individus et nourrissent les discriminations, les opinions et les actes racistes.

Vertu scientifique, vertu politique

Le concept de « race » a rencontré de nombreuses résistances avant de se diffuser parmi les sciences sociales françaises du fait notamment de ses connotations dans le vocabulaire commun. C’est aussi pour cela qu’il est parfois euphémisé et remplacé par des termes comme « ethnie ». Comme tout concept, il est imparfait, mais il a toutefois la vertu de permettre de rendre compte des mécanismes racistes en adoptant une démarche compréhensive, et non biologisante, du monde sociale. Dans l’exemple des ouvriers du bâtiment, l’essentialisation de leurs compétences repose sur l’appréciation de leur apparence — couleur de peau — et de leur nationalité par les recruteurs. Il s’agit donc de comprendre à partir de quels critères les individus « racisent » les autres, autrement dit leur assignent une identité fondée sur des critères « raciaux ».

Une telle démarche guide les chercheur.e.s dans leur découverte des faits, mais elle a également une portée éminemment politique. Parler de « race » en tant que concept, c’est tout d’abord lutter contre un grand nombre de préjugés, en montrant que l’attribution d’un trait de caractère à un groupe donné d’individus est de l’ordre de la représentation et non pas de propriétés « innées ». C’est ensuite, et c’est sans doute cela qui gêne le plus notre Président : montrer que certaines personnes, dans la société, sont plus sujettes que d’autres à des discriminations et des actes de racisme, du fait de leur couleur de peau, de leur nationalité, de leur langage. Et une fois un tel constat posé, il est difficile de ne rien faire.

Qui « casse la république en deux » ?

De fait, Emmanuel Macron semble ignorer délibérément les mécanismes de racisation à l’œuvre dans la société française, de peur d’avoir à les combattre véritablement. Il n’est malheureusement pas le seul. L’hypothèse d’un tel dévoilement donnent des poussées d’eczéma à tout un pan du monde politique, intellectuel et médiatique. On y retrouve d’ailleurs souvent les mêmes qui avaient, il y a peu, rejetté le concept de « genre » en niant le fait que les femmes et les hommes sont sujet.te.s à des traitements inégaux. Dans tous les cas, leur seule défense est de brandir de grands mots comme « universalisme » ou « égalité », tels de grands draps venant cacher les corps de tout.e.s celles et ceux qui oseraient porter les marques d’une potentielle déviance à la blanchité.

Et pourtant les faits sont là. Non, ne leur en déplaise, on ne naît pas tout.e.s égales et égaux en France, parce qu’on ne souffre pas tout.e.s des stigmates et des privations liés au fait de ne pas être né.e blanc.he. Et c’est précisément en montrant comment se nourrissent les inégalités raciales que nous tendrons vers la possibilité d’une égalité de traitement.

En attendant, à force d’ignorer que la dynamique de la société française repose structurellement sur des mécanismes de racisation, et de répéter comme un mantra que « la République ne fait pas de différences », les personnes au pouvoir laissent prospérer des discours et des actes de racisme ordinaire.

Le propre du « monde universitaire » (qui n’est pas aussi homogène que le laisse penser le Président), c’est justement de ne pas se contenter d’acquiescer à de beaux principes, mais de prendre à bras le corps les problèmes qui clivent la société, de les étudier et d’en débattre. Avec l’espoir qu’un jour, enfin, ces principes puissent devenir des réalités. Arc-bouté dans son ignorance, et donc décidé à ne pas agir, le président de la République reste du « bon côté », mais c’est bien lui qui « casse la République en deux ».

Les universitaires n’ont donc pas à s’excuser d’avancer plus vite que lui sur le dévoilement de l’« ethnicisation » du monde, comme ils l’ont d’ailleurs fait pour le « genre » auparavant. Et le fait que cela commence, peu à peu, à porter ses fruits, n’est pas le moindre des encouragements à poursuivre dans cette voie.