Edgar Morin : « l’importance accordée à la question des foulards est démesurée »

publié le 18 décembre 2003 (modifié le 13 juin 2019)

Dans un entretien accordé le 18 décembre 2003 au journal Le Monde le sociologue estime que :
« L’importance accordée à la question des foulards est démesurée par rapport à d’autres problèmes. Les conflits entre élèves ne naissent pas du port de signes religieux. »

Redéfinir la laïcité vous semble-t-il une priorité dans la France d’aujourd’hui ?

La laïcité a été instituée par la France républicaine du début du XXe siècle en séparant l’Eglise et l’Etat et en expulsant l’Eglise de l’école publique. Le conflit a été très dur entre la République et une Eglise très réactionnaire à l’époque, d’où le caractère radical qu’a gardé la laïcité scolaire à la française. Depuis, l’Eglise s’est ouverte et la situation n’est plus celle de 1900.

Le foulard islamique ne pose-t-il pas aujourd’hui une question d’ordre public ?

Cette affaire de foulard a été extraordinairement gonflée. Les cas restent assez peu nombreux et je suis pour le maintien de ces jeunes filles au sein de l’école laïque afin de leur permettre d’évoluer. On a utilisé un marteau pilon pour casser un œuf. On est passé insensiblement du problème du foulard islamique à celui des signes ou insignes de toutes religions, puis du caractère férié des fêtes religieuses. Autant je comprends qu’on inscrive l’étude du phénomène religieux à l’école, autant je répugne à l’obsession du religieux.

La proposition sur les fêtes ne visait-elle pas à adapter la laïcité ?

L’idée d’introduire l’Aïd el-Kébir et Yom Kippour correspond au souci compréhensible de reconnaître une France multiethnique et multiconfessionnelle. Mais elle conduirait à donner un accent religieux à des identités qui ne sont pas principalement religieuses. Les juifs étaient en grande partie des libres penseurs, comme le sont aujourd’hui bien des gens d’origine maghrébine. Enfermer les uns et les autres dans la religion d’origine, c’est comme si on définissait la majorité des Français comme chrétiens. De fait, le judaïsme, qui est intégré depuis longtemps, n’a jamais revendiqué pareille mesure. Les absences scolaires des juifs et musulmans pieux n’ont guère posé de problèmes. Que l’on donne des autorisations de chômer à ceux qui veulent pratiquer leurs fêtes religieuses.

Sur cette question, je vois que la tendance en France, en Italie et en Espagne est de dénationaliser les fêtes religieuses. Comme sur la question du foulard, je défends une position de tolérance sauf, évidemment, s’il y avait un déferlement de foulards, si les conflits se multipliaient dans les classes. Ainsi, il y a à sauvegarder l’ordre public dans des périodes de crise où des luttes politiques, ethniques ou religieuses pénètrent dans les cours d’école, ce qui risque de se produire en ce moment.

Ce n’est pas déjà le cas ?

Les élèves se bagarrent parce qu’ils se connaissent comme juifs ou comme musulmans, et non parce que certains portent un insigne. Les choses vont devenir très graves si le conflit au Moyen-Orient continue. Mais, actuellement, les déclics ne viennent pas du port de signes religieux. Il faut résister au religieux d’une autre façon. Ainsi, le conflit israélo-palestinien oppose deux nations qui se disputent un même territoire, et non deux religions, ce qu’il tend à devenir quand il dégénère.

Vous considérez comme dangereuse une loi interdisant les signes religieux ?

Un texte de loi est superfétatoire. Il faudrait cesser de se passionner sur le secondaire en oubliant l’essentiel : il s’agit de dépasser l’opposition entre communautarisme et homogénéisation, pour trouver une formule qui réponde aux spécificités de la situation française. La francisation ne doit pas détruire les différences, mais les intégrer.

Cela n’est pas du domaine de la loi mais de mesures politiques. On a accordé à cette question des foulards une importance démesurée au regard d’autres problèmes politiques et sociaux. Et on rallume des querelles de religion en prétendant les traiter.

Propos recueillis par Philippe Bernard. [ Le Monde - 18 décembre 2003 ]