le 14 décembre 2005 à l’Assemblée nationale

Dominique de Villepin sur la loi du 23 février 2005

publié le 14 décembre 2005 (modifié le 9 octobre 2019)

Le mercredi 14 décembre 2005 après-midi à l’Assemblée nationale, lors de la séance consacrée aux questions d’actualité, présidée par Jean-Louis Debré, Dominique de Villepin est intervenu sur la loi du 23 février 2005. Ci-dessous, la transcription de son intervention, telle qu’elle apparaît sur le site internet de l’Assemblée, lors du débat consacré à la loi du 23 février 2005. Ainsi qu’un commentaire.

MÉMOIRE ET HISTOIRE

M. Jean-Marc Ayrault - Monsieur le Premier ministre, l’article 4 de la loi du 23 février 2005 reconnaissant le rôle positif de la colonisation divise profondément la communauté nationale (Exclamations sur les bancs du groupe UMP). A plusieurs reprises, en particulier lors de l’examen de la proposition de loi du groupe socialiste il y a deux semaines, nous vous avons demandé d’abroger cet article, non pour régler des comptes politiques ou rejouer les affrontements de la décolonisation, mais pour corriger ensemble une erreur qui a blessé nombre de nos compatriotes. Deux de vos ministres ont d’ailleurs exprimé la même demande (« Scandaleux ! » sur quelques bancs du groupe UMP). Ni vous ni votre majorité n’avez accepté la main que nous vous avons tendue (Exclamations sur les bancs du groupe UMP). Pis, des déclarations insensées émanant du groupe UMP ont attisé les passions. Un des députés de la majorité s’est ainsi abaissé à déclarer que « sans la colonisation, ni M. Azouz Begag, ni M. Léon Bertrand ne seraient aujourd’hui ministres » (« Honteux ! » sur les bancs du groupe socialiste). Jusqu’où ira-t-on dans l’indignité ? Il est d’ailleurs choquant que ni vous ni le président de l’UMP n’ayez jugé bon de réagir à de tels propos.

Il est grand temps de mettre un terme à ces dérives et de consolider une conscience nationale aux racines multiples, qui fait notre richesse et notre fierté d’être Français. Et je récuse toute idée de repentance. L’Histoire de notre nation comporte des pages glorieuses qu’il faut savoir célébrer, mais aussi des pages plus sombres qu’il faut savoir reconnaître. Ce que nous voulons, c’est construire une mémoire partagée dans laquelle chaque enfant de la République puisse se reconnaître comme telles. Cessons de confondre l’histoire et la mémoire. L’histoire appartient aux historiens, la mémoire à la nation. La mission confiée au Président de l’Assemblée nationale peut à cet égard jouer un rôle utile, mais elle sera mission impossible tant que subsistera ce germe de division. Aussi, Monsieur le Premier ministre, crevez l’abcès. Vous pouvez abroger cet article, y compris par décret. Alors seulement nous pourrons travailler ensemble à rassembler la nation autour d’une mémoire apaisée. (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste et du groupe des députés communistes et républicains)

M. Dominique de Villepin, Premier ministre - Nous sommes une grande nation, qui a connu des épreuves et la grandeur. Il y a dans notre histoire des combats exemplaires, l’affirmation d’idéaux qui font notre fierté : les grands principes de 1789, la loi de 1905 sur la laïcité, l’égalité des chances, dont j’ai décidé qu’elle serait la grande cause nationale pour 2006.

MM. Jean-Pierre Brard et Maxime Gremetz - Et la Résistance ?

M. le Premier ministre - Voilà des valeurs que nous devons porter haut et défendre. Je le dis solennellement, cette histoire, il ne faut pas seulement la commémorer. Il faut la faire vivre au quotidien, il nous faut la partager tous ensemble, il faut en tirer les leçons, avec humilité et enthousiasme.

M. François Hollande - Et après ?

M. le Premier ministre - Mais soyons attentifs à chacun, à toutes les mémoires, aux souffrances qui sont encore vivantes, aux mémoires qui ne sont pas suffisamment reconnues, aux identités blessées. La République doit leur faire toute leur place.

M. François Hollande - Pas dans la loi !

M. le Premier ministre - La France est riche de l’outre-mer, qui affirme notre présence et notre rayonnement sur tous les continents. Elle est riche de ses enfants issus de l’immigration qui nous apportent leur confiance et leur espoir. Nous sommes tous citoyens, égaux en droits et en devoirs,... (Exclamations sur les bancs du groupe socialiste)

M. Maxime Gremetz - Et l’article 4 ?

M. le Premier ministre - ...filles et fils de la République. Ensemble nous devons nous retrouver pour faire face aux défis d’aujourd’hui.

D’abord nous devons affirmer une règle (« Abrogez ! » sur les bancs du groupe socialiste). Ce n’est pas au Parlement de faire l’histoire (Applaudissements sur les bancs du groupe UDF et du groupe socialiste, sur de nombreux bancs du groupe des députés communistes et républicains et sur certains bancs du groupe UMP). Il n’y a pas en France d’histoire officielle (« Abrogez ! » sur les bancs du groupe socialiste), il y a le travail des historiens.

C’est pourquoi le Président de la République a proposé au Président de l’Assemblée nationale (Mêmes mouvements) de constituer une mission pluraliste pour évaluer l’action législative dans les domaines de la mémoire et de l’histoire. Cette mission devra s’entourer d’historiens (Mêmes mouvements) et rendra ses conclusions dans les trois mois. Il a également demandé que soit créée dans les meilleurs délais la fondation sur la mémoire...

M. Jean-Christophe Cambadélis - Abrogez !

M. le Premier ministre - ...prévue par l’article 3 de la loi de février 2005.

Monsieur le Président Ayrault, vous m’avez interpellé.

M. Jean Glavany - Dignement.

M. le Premier ministre - Je ne veux pas qu’il y ait d’ambiguïté dans votre esprit sur ma réponse. Il est normal que nous nous posions des questions sur notre identité commune. Mais oui, je suis fier d’être français ! (Applaudissements sur les bancs du groupe UMP)

Plusieurs députés socialistes - Nous aussi !

M. le Premier ministre - J’assume toute l’histoire de France (Applaudissements sur de nombreux bancs du groupe UMP). J’ai l’honneur, partagé par tout mon gouvernement, de servir nos compatriotes et de relever les défis de l’avenir (« Abrogez ! » sur les bancs du groupe socialiste et du groupe des députés communistes et républicains) Tous ensemble, nous pouvons dire fraternellement, debout et la tête haute : vive la République et vive la France ! (Applaudissements nourris sur les bancs du groupe UMP et du groupe UDF)

De nombreux députés socialistes et communistes et républicains - Et la réponse ? Abrogez ! Abrogez !

M. le Président - Un peu de dignité, je vous prie !