A Montpellier, mort d’un adolescent de 14 ans percuté par une voiture

Des violences racistes en France
à la suite du match France-Maroc
de la Coupe du monde de football

publié le 19 décembre 2022

Au soir du match France-Maroc de la Coupe du monde de football, le 14 décembre 2022, des manifestants d’extrême droite se sont rendu coupables de violences racistes contre des Français et des résidents étrangers d’origine maghrébine de notre pays, des violences qui s’enracinent dans les pratiques et les représentations léguées par l’époque coloniale. Ci-dessous : le témoignage du journaliste Pierre Daum qui en a été témoin à Montpellier, l’alerte lancée par le quotidien Libération, la chronique « média et politique » du journal L’Humanité et une dépêche de l’AFP. Par ailleurs, un commando d’extrême droite se revendiquant du Rassemblement national et d’un groupe intitulé « La cocarde » a tenté de s’opposer le 8 décembre à la Sorbonne à une rencontre organisée par le syndicat Solidaires étudiants, en lui reprochant d’avoir, comme notre site l’a annoncé, projeté le film « La Bataille d’Alger » dans un amphi de cette université. Vigilance et solidarité.

France – Maroc : fin de match mortelle à Montpellier


par Pierre Daum, journaliste et chercheur, publié sur son Blog de Mediapart le 15 décembre 2022.
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Hier soir, dans le quartier de La Paillade à Montpellier, un jeune franco-marocain de quatorze ans est mort écrasé par une voiture dont les passagers brandissaient le drapeau français. C’est là, dans un des cafés du centre de La Paillade, que je suis allé voir ce match de demi-finale...

[Texte écrit le lendemain matin, jeudi 15 décembre 2022.]

J’habite Montpellier, en centre-ville, à deux pas de la place de la Comédie. Une place superbe, entourée de magnifiques immeubles haussmanniens. Loin, très loin de La Paillade, un quartier de la grande périphérie vers lequel sont ghettoïsées depuis un demi-siècle une grande partie des familles venues du Maghreb. 80 % d’entre elles sont marocaines.

C’est là, dans un des cafés de l’avenue de Barcelone, au centre de La Paillade, que je suis allé voir ce match de demi-finale qui opposait l’équipe du Maroc, composée de nombreux binationaux, à l’équipe de France, très métissée. Je ne suis pas spécialement porté sur le foot, mais j’aime la politique, la géopolitique et les questions post-coloniales. Avec ce match, j’étais au cœur de ces sujets !

La veille, j’avais proposé à trois journalistes algériens, de passage à Montpellier, de m’accompagner. Ils connaissent peu la France, ils ignoraient tout de Montpellier, et lorsque nous nous retrouvons dans ce café de l’avenue de Barcelone, rempli uniquement de Franco-marocains, je les sens un peu inquiets. « Dis-moi, Pierre, on n’est plus vraiment en France, là ? Quand Macron parle de séparatisme, tu ne penses pas qu’il a un peu raison ? Pourquoi ces gens ne font pas un peu l’effort de s’intégrer ? »

Je leur explique le mécanisme de relégation sociale et géographique vécu par ces familles depuis un demi-siècle, l’extrême difficulté de trouver un appartement à louer place de la Comédie quand on porte un patronyme maghrébin (sans parler du prix du loyer), et finalement la perversité de l’invention macroniste de « séparatisme », qui vise à accuser les victimes d’être elles-mêmes à l’origine de leur relégation. J’ajoute : « En France, en 2022, l’organisation des villes ressemble à celle de l’Algérie coloniale : les Français habitent au centre dans de beaux immeubles, et les ex-colonisés vivent dans des quartiers périphériques, à l’habitat délabré. »

Le match débute dans une ambiance très joyeuse. Les yeux autour de nous brillent d’un fol espoir. Tous croient en la possibilité d’une victoire des Lions de l’Atlas. Derrière nous, trois jeunes qui s’affirment fièrement « marocains à 100 % ! » peinent à accompagner leurs idoles pendant l’hymne national, avant le coup d’envoi. La Marseillaise est écoutée en silence, certains l’applaudissent.

Premier but français, première douche froide. Les visages se tendent, l’inquiétude s’empare de tous – moi et mes collègues algériens compris. Le second but français est vécu comme une catastrophe. Mutisme complet dans la salle, certains se lèvent pour rentrer chez eux, alors qu’il reste une dizaine de minutes, un peu plus avec les arrêts de jeu.

Lorsque le match s’achève (2-0 pour la France), tout le monde sort en silence, pendant que le patron rempile les chaises. Dehors, certains trainent un peu, avant de regagner leur immeuble. Deux garçons, qui commencent vaguement à allumer un bout de carton dans une poubelle, se font sèchement rabrouer par un autre. « Pourquoi tu veux brûler la poubelle ? T’es malade ou quoi ? ! ».

Soudain, j’entends une voiture qui déboule, de couleur grise, je crois. Elle roule à grande vitesse, le klaxon hurlant en continue. Arrivée à notre hauteur, elle vire à droite, et s’éloigne dans la nuit. J’ai le temps de voir un grand drapeau français qui flotte, brandi à travers la fenêtre droite du véhicule. Je me tourne vers mes amis Algériens, et je leur dis : « Vous voyez, non seulement on a parqué ces familles maghrébines à la périphérie de la ville, mais ce soir, on ne les laisse même pas digérer en paix la tristesse de cette défaite sportive, on vient les narguer chez eux ! C’est vraiment dégueulasse !... »

La mort d’un adolescent de 14 ans percuté par une voiture

L’incident semble clos. Un petit groupe de jeunes reste au milieu de l’avenue, sans savoir trop quoi faire. J’entraine mes amis algériens vers la station de tramway, éloignée de plusieurs centaines de mètres. Dix minutes plus tard, nous sommes assis dans un wagon qui nous ramène au centre-ville. Moi vers mon appartement, eux vers leur hôtel.

Ce matin, en ouvrant mon téléphone, je découvre un message d’un des journalistes qui me fait suivre un extrait vidéo de la chaine LCI : « France-Maroc : un adolescent de 14 ans meurt après avoir été percuté par une voiture à Montpellier. » J’apprends que le garçon est mort à La Paillade, à l’endroit même où nous nous trouvions, mais quelques minutes après que nous avons quitté le boulevard pour marcher vers la station de tramway.

Les images diffusées par la chaine pendant que le présentateur parle sont trompeuses. Elles ont été filmées place de la Comédie, alors que selon des journalistes de La Gazette de Montpellier présentes sur place, des militants d’extrême-droite lançaient des pétards et d’impressionnantes grenades fumigènes contre des supporters marocains – la police, très présente en centre-ville, interviendra rapidement pour disperser les trublions.

Images trompeuses, donc, qui donnent à penser que les habitants de La Paillade, dans leur rage supposée d’avoir perdu le match, auraient mis à feu et à sang leur quartier. Et que donc, si l’un d’entre eux était mort, c’était un peu de leur faute. Qui sème le vent récolte la tempête…

Quelques minutes plus tard, je reçois sur l’écran de mon téléphone portable deux courtes vidéos prises au moment du meurtre. On y voit une voiture blanche qui circule lentement avenue de Barcelone dans une queue de voitures ralenties par le groupe de jeunes éparpillés que mes amis et moi avions laissés quelques minutes auparavant. L’un d’entre eux arrache un drapeau français brandi à travers la fenêtre arrière gauche de la voiture – la couleur de la voiture, comme la place du drapeau, me convainquent qu’il ne s’agit pas de la même voiture que j’ai aperçue moi-même, ce qui signifie qu’ils étaient plusieurs, hier soir, à être venus narguer les Franco-marocains de La Paillade.

La voiture, entourée d’une dizaine de jeunes qui tentent de la stopper, probablement pour essayer d’en extraire les passagers et leur faire passer un mauvais quart d’heure, sort soudain de la queue, réussit un brusque demi-tour, percute plusieurs personnes, puis s’enfuit vers l’avant en écrasant un garçon. Probablement touché à la tête, il sera mort en arrivant à l’hôpital.

Aymen, 14 ans, la victime de La Paillade
Photo en provenance du site de Jacques Cros.

Bouleversé par cet événement dramatique aux relents racistes – quelle sorte de sentiment haineux éprouvent-ils, ces chauffards, pour venir à La Paillade brandir leur drapeau français ce soir-là ? -, j’envoie quelques messages à mes amis pour tenter d’apaiser ma désolation en la partageant avec mes proches. L’un d’entre eux me répond : « Oui, mais si le Maroc avait gagné, personne n’aurait trouvé anormal que les voitures se baladent avec des drapeaux marocains. » Je lui fais remarquer que les Franco-marocains et les Franco-français ne vivent pas à égalité en France.

Les uns vivent en centre-ville, les autres sont ghettoïsés et subissent mille racismes et exclusions quotidiennes. Que hier soir, il s’agissait de vivre une petite revanche symbolique au long mépris post-colonial. Que ça avait un peu marché jusque là, nourrissant les espoirs les plus fous, et que la chute était d’autant plus dure. Et que donc sa comparaison est bancale. Puis j’ai laissé tomber, et je me suis réfugié dans ce texte.

[Ajouté le samedi 17 décembre : Trois jours après le drame, le chauffard-meurtrier dont il est question dans mon billet ci-dessus est toujours en cavale. La préfecture connaît son identité, mais n’a encore fourni aucune information officielle. Par contre, à La Paillade, et dans certains médias locaux, tout le monde affirme qu’il s’agit d’un habitant du quartier, « un gitan ». A Montpellier, comme à Béziers ou Perpignan, vivent en effet depuis plusieurs décennies des gitans aux origines espagnoles, sédentarisés dans des quartiers spécifiques – dont La Paillade, où ils représentent une toute petite minorité. S’il s’agit réellement d’un gitan de La Paillade, une partie de l’analyse que je développe dans mon billet s’en trouverait ébranlée, et moi avec. Car même si j’ai pris soin - heureusement ! - de ne rien dire sur l’identité du conducteur de la voiture blanche, j’ai pensé très fort, en rédigeant mon billet, qu’il s’agissait d’un Franco-français raciste du centre-ville. Une supposition renforcée au fil des heures, lorsqu’on apprenait que des hordes racistes se sont effectivement déployées dans plusieurs villes de France – dont Montpellier, place de la Comédie – à la recherche de Maghrébins à « ratonner ». Cependant, même s’il s’agit d’un « gitan de La Paillade », mes réflexions concernant la relégation géographique et sociale des populations post-coloniales, et les faits que je relate, restent valables. Une question se pose : s’agit-il d’une simple provocation entre jeunes hommes d’un même quartier qui saisissent une nouvelle occasion pour se provoquer ? Ou y a-t-il eu une motivation raciste à venir brandir un drapeau français devant des supporters marocains assommés par la défaite de leur équipe, et l’anéantissement de leurs rêves ? Seule l’enquête policière, une fois le coupable arrêté, pourra le déterminer.]



La Une de Libération du 16 décembre 2022




La chronique « média et politique » de L’Humanité


Dans le onzième épisode de la chronique « média et politique » de L’Humanité, « la Tête dans le flux », Cyprien Caddeo a vu France-Maroc… et surtout la récupération qu’en a faite l’extrême droite, avec la complaisance de médias très heureux de leur ouvrir leur antenne pour nourrir la machine à polémiquer et faire du clic.




France - Maroc : La gauche en appelle à Darmanin
après les « ratonnades » de l’extrême droite


par Valéry Hache / AFP France, le 15 décembre 2022.
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La fête entachée ? Plusieurs élus s’inquiètent, ce jeudi 15 décembre, des scènes de violences qui ont émaillé les rassemblements de supporters, la veille, en marge de la demi-finale de la Coupe du monde, France - Maroc. Ils dénoncent des « ratonnades » ou des « expéditions punitives » menées par l’extrême droite.

À Lyon, par exemple, « un groupe de jeunes d’extrême droite s’est rapproché des supporters rassemblés sur la place Bellecour. Il y a eu une rixe et la police est rapidement intervenue pour repousser le groupe et le suivre », selon une source préfectorale citée par l’AFP. À Paris, sur les Champs-Élysées, c’est un groupe de 40 personnes proches de l’ultra-droite qui a été interpellé, notamment pour port d’armes prohibées, alors qu’ils souhaitaient redescendre la plus belle avenue du monde.

Des scènes, dont certaines tournent en boucle sur les réseaux sociaux, qui ulcèrent une partie de la classe politique. À tel point que plusieurs élus, membres de la NUPES, demandent à Gérald Darmanin de sortir du silence… Et de sa « complicité passive. »

« Je suis très inquiète des groupuscules d’extrême droite dans notre pays qui sont maintenant en toute impunité », a notamment réagi Mathilde Panot, la présidente des députés de la France insoumise, sur Public Sénat, en évoquant « ce qui pourrait s’apparenter à des ratonnades contre des supporters de l’équipe marocaine. » Plus globalement, la députée du Val-de-Marne, se dit « inquiète » d’un potentiel « passage à l’acte » ou en tout cas d’une forme de « généralisation de cette agressivité et de ces bandes violentes. »

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Dans le même esprit, son collègue Aurélien Taché explique au HuffPost que « la menace terroriste d’extrême droite est en train de prendre corps sous nos yeux. » « Nous ne sommes pas encore dans un moment où il y a des attentats, avec des morts… Mais nous sommes dans un moment où ces milices sèment la terreur, le chaos, peut-être tuent », s’alarme le député membre du groupe écologiste à l’Assemblée, dans la lignée des réactions de plusieurs de ses collègues sur les réseaux sociaux.

L’élue insoumise de Seine-Saint-Denis Nadège Abomangoli, le parlementaire du Nord David Guiraud ou son collègue Thomas Portes ont exprimé leur inquiétude sur Twitter. « Nous avons assisté à de véritables ratonnades », a par exemple écrit le dernier en exhortant le gouvernement de réagir.
La gauche veut dissoudre

Concrètement, les élus de gauche réclament, à nouveau, l’attention du ministère de l’Intérieur, et la dissolution de certains de ces groupuscules. « Nous avons déjà fait une commission d’enquête il y a trois ans sur les groupuscules d’extrême droite, certains sont en train de se reformer et je vous le dis, il y alerte dans ce pays pour dissoudre ces bandes violentes et haineuses », a ainsi expliqué Mathilde Panot, sans toutefois préciser les organisations qu’elle vise.

Aurélien Taché enfonce le clou. « Cela fait des semaines avec mon groupe que nous interpellons le gouvernement sur la nécessité de dissoudre ces groupes, ce n’est jamais fait », déplore ainsi le parlementaire du Val-de-Marne en pointant, même, une forme de « silence ou de complicité passive du gouvernement et des autorités » : « On a les zouaves à Paris, le GUD qui s’est reformé, à Lyon on les connaît parfaitement… Et les préfectures laissent faire. »

Dans ce contexte, certains n’hésitent pas à faire le lien entre ces groupuscules violents et les représentants d’extrême droite, prompts, la semaine dernière, à dire leurs inquiétudes sur les potentielles dégradations commises par les supporters. « Dites, Éric Zemmour et Jordan Bardella qui depuis 3 jours annonciez que ça allait dégénérer hier pour France-Maroc… Vous ne nous aviez pas dit que vous parliez de vos alliés identitaires de l’ultra-droite qui préparaient des ratonnades à l’ancienne… Des multirécidivistes en plus… », a par exemple ironsé Marine Tondelier, nouvelle secrétaire nationale d’EELV, sur les réseaux sociaux.

« Les députés du Rassemblement national avaient minutieusement préparé le terrain de la récupération mardi dans l’hémicycle. Leur stratégie est claire : déclencher la guerre civile pour prendre le pouvoir », ajoute son collègue, l’Insoumis Manuel Bompard, tout aussi alarmiste. Le football ? Loin.