pour reconnaitre enfin la réalité des crimes de l’armée française en Algérie

Des médias algériens attentifs aux demandes des historiens aux autorités françaises pour l’ouverture des archives

publié le 26 janvier 2020 (modifié le 16 février 2020)

Certains médias algériens portent une grande attention aux demandes des historiens adressées aux autorités françaises pour l’ouverture des archives et la reconnaissance des crimes de l’armée française en Algérie. Ci-dessous l’entretien avec l’historienne Sylvie Thénault publié le 24 décembre 2019 par El Watan et l’émission de la radio Alger Chaîne 3 avec Gilles Manceron à l’occasion de sa venue en 2018 au Salon du livre d’Alger. Cette attention n’est pas toujours partagée, comme on peut le voir dans un article du Quotidien d’Oran du 26 janvier 2020, à propos des nouvelles déclarations d’Emmanuel Macron sur le passé colonial de France et la colonisation de l’Algérie tenues dans l’avion qui le ramenait de Jérusalem à Paris dans la nuit du 23 au 24 janvier 2020.

Sylvie Thenault et Magalie Besse, historiennes :
« La communication des archives est un enjeu central
dans une démocratie »

Entretien publié par El Watan le 24 décembre 2019 Source
propos recueillis par Walid Mebarek

Selon Sylvie Thénault et Magalie Besse, qui ont supervisé le livre Réparer l’injustice : l’affaire Maurice Audin (éditions LGDJ), la justice transitionnelle doit avant tout accompagner la réconciliation, la pacification et la démocratisation. Leur livre souhaite participer à faire connaître les ressorts de l’affaire de l’assassinat de Maurice Audin, aujourd’hui établi, ainsi que celle des disparus de la guerre d’indépendance algérienne : « Il s’inscrit dans la perspective du droit à la vérité, mais aussi du devoir de mémoire, qui en est le corollaire. »

– Vous venez de superviser la publication de Réparer l’injustice : l’affaire Maurice Audin. Pourquoi cet ouvrage et qu’apportez-vous de plus pour ce qui est des éclaircissements sur la disparition de Maurice Audin et des disparus de manière générale ?

Cet ouvrage est né d’une proposition de Jean-Pierre Massias, professeur de droit public et président de l’Institut francophone pour la justice et la démocratie (IFJD). Outre un intérêt personnel pour l’histoire de la disparition de Maurice Audin, qui a marqué nombre de militants de sa génération, sensibilisés à la dénonciation de la guerre en Algérie par cette affaire, il était intéressé par la question de la réparation des injustices subies par le passé.

Peut-on y remédier ? Comment ? La question est posée sans naïveté. A vrai dire, rien ne répare jamais vraiment la souffrance causée aux proches d’un disparu, mais peut-on tout de même imaginer des dispositifs, des gestes de la part des pouvoirs publics reconnaissant leurs responsabilités et susceptibles d’apaiser quelque peu le mal causé ?

Ce projet de livre était antérieur à la déclaration d’Emmanuel Macron, le 13 septembre 2018, et il y avait l’idée qu’il pourrait contribuer au combat qui était alors en cours pour cette reconnaissance. Ensuite, après la déclaration, l’objet du livre s’est transformé. La question sous-tendant l’ouvrage est devenue : en quoi cette déclaration pouvait-elle être considérée comme réparatrice ?

En quoi représente-t-elle une rupture dans les politiques françaises de traitement de ce passé ? Quelles sont ses limites aussi ? Il faut souligner qu’elle vaut pour tous les disparus de la guerre d’indépendance et cela reste un apport indéniable, même si elle a été conçue de façon unilatérale. C’est pour certains un regret.

Une précision majeure, pour finir : dans le cas de Maurice Audin comme dans tous les autres, il manque toujours la vérité sur les circonstances de sa mort. Il n’y a pas d’éclaircissements sur ce point.

– Le président Macron a annoncé l’ouverture des archives. Un arrêté a été publié récemment pour acter cette volonté de l’Etat français. Est-ce suffisant pour faire la lumière sur les milliers de cas de disparus, chiffre indéfini que vous donnez dans votre article paru dans L’Histoire ?

L’arrêté récemment publié concerne les archives relatives à Maurice Audin. Ces archives sont les papiers produits à l’époque des faits par les services de l’Etat concernés par la disparition, comme l’armée ou la justice. Puisque la vérité n’a pas été connue et mise par écrit à l’époque, il n’y a bien sûr pas de document permettant de la connaître.

Ce constat peut être étendu à tous les disparus : quand il y a eu enquête à l’époque de la guerre elle-même, c’était sans aboutissement. Donc, on trouve dans les archives, principalement les traces de ces enquêtes inabouties. On trouve aussi les réponses faites par l’armée aux familles demandant des nouvelles des leurs.

Les archives ne permettront pas de faire la lumière sur ce qui est arrivé à chacun, c’est évident et c’est important à préciser pour ne pas créer des illusions qui seraient terribles pour les familles. Néanmoins, la communication des archives est un enjeu central dans une démocratie et pour cette raison, le travail de communication des archives concernant les disparus de la guerre d’indépendance algérienne doit être poursuivi.

Il faut dire aussi que la vérité au sens plus global de la réalité du système répressif à l’œuvre en Algérie entre 1954 et 1962 est connue depuis longtemps grâce aux travaux des historiens. Il faut nommer le tout premier d’entre eux à avoir accompli un travail de documentation et d’analyse : Pierre Vidal-Naquet. C’est important : nous savons ce qui s’est passé du point de vue de l’action de l’armée et la gestion politique de la guerre.

– Vous mettez en avant un concept méconnu du grand public : la justice transitionnelle qui permettrait de mettre à plat les abus de période « totalitaire » comme l’était la période coloniale. Comment cela peut-il s’appliquer ?

Sylvie Thénault

La justice transitionnelle est définie par les Nations unies comme « l’éventail complet des divers processus et mécanismes mis en œuvre par une société pour tenter de faire face à des exactions massives commises dans le passé, en vue d’établir les responsabilités, de rendre la justice et de permettre la réconciliation ».

Elle recouvre donc un panel très large d’instruments, qui vont des condamnations pénales aux mesures d’amnistie partielles, en passant par les Commissions Vérité et Réconciliation et l’ensemble des mesures de reconnaissance et de travail sur la mémoire.

Elle repose sur quatre piliers, dégagés par Louis Joinet dans son Rapport destiné à lutter contre l’impunité des auteurs des violations des droits de l’homme : les droits à la vérité, à la justice, à la réparation et aux garanties de non-répétition, qui appartiennent autant aux victimes qu’à la société concernée dans son ensemble.

La justice transitionnelle présente enfin une finalité spécifique : au-delà de la sanction des auteurs, elle doit avant tout accompagner la réconciliation, la pacification et la démocratisation.

La justice transitionnelle s’inscrit donc — en principe — dans le contexte spécifique des régimes en transition, suite à un conflit ou une dictature. Aujourd’hui, à travers cet ouvrage, la question se pose d’y recourir dans les démocraties consolidées, lorsque des violations graves des droits de l’homme ne peuvent être traitées par les voies normales, notamment judiciaires.

Diverses raisons, dont notamment la prescription et l’amnistie, peuvent expliquer ces « poches d’impunité », généralement consécutives — au moins initialement — de facteurs politiques.

L’affaire Audin et — au-delà de cet exemple singulier — les violations commises en lien avec la guerre d’indépendance algérienne sont emblématiques de ce genre d’hypothèses. La question de la pertinence du recours à la justice transitionnelle dans ces cas est au cœur de cet ouvrage. La déclaration du président de la République française du 13 septembre 2018 est notamment analysée à travers ce prisme.



Un entretien de la Radio algérienne Chaîne 3
avec l’auteur et historien Gilles Manceron

Gilles Manceron a participé à l’édition 2018 du Sila, le Salon international du livre d’Alger, où il a présenté le site 1000autres.org, « Des Maurice Audin par milliers », moins de deux mois après sa mise en ligne. Ce site est consacré à toutes les victimes de disparitions forcées lors de la grande répression d’Alger de 1957 qu’on a convenu d’appeler la « Bataille d’Alger ». La Radio algérienne Chaîne 3 l’a reçu à cette occasion, le 6 novembre 2018, pour un entretien qui a été mené au nom de la rédaction par la journaliste de Radio Alger Chaîne 3, Souhila El Hachemi.




Le site 1000autres.org




A propos des nouvelles déclarations d’Emmanuel Macron sur le passé colonial de France et la colonisation de l’Algérie


Dans l’avion qui le ramenait de Jérusalem à Paris, dans la nuit du 23 au 24 janvier 2020, devant trois journalistes, du Monde, du Figaro et de Radio J, Emmanuel Macron s’est exprimé sur sa politique mémorielle et est revenu sur la question du passé colonial de France, notamment sa colonisation de l’Algérie.

Le Monde du 26 -27 janvier a titré en Une : « Macron fait de la guerre d’Algérie le défi mémoriel de son quinquennat » et publié en page 11 un article de Piotr Smolar, l’un de ces trois journalistes, intitulé Le président face aux plaies de la mémoire, qui rapporte certains de ses propos. En particulier : « Je suis très lucide sur les défis que j’ai devant moi d’un point de vue mémoriel, et qui sont politiques. La guerre d’Algérie est sans doute le plus dramatique. Je le sais depuis ma campagne. Il est là, et je pense qu’il a à peu près le même statut que la Shoah pour Chirac en 1995 ». Et aussi : « La guerre d’Algérie, c’est ce qui fait la Ve République, si je devais parler par raccourci. C’est donc quelque chose qui pèse dans la vie institutionnelle, politique, militaire française ». Propos qui restent généraux et n’annoncent aucune mesure précise, tout en les laissant espérer.

Aussitôt, la droite et l’extrême droite françaises ont dénoncé ces propos en prétendant qu’ils établissaient un parallèle entre la Shoah et la guerre d’Algérie, ou entre la Shoah et la colonisation. Alors que le parallèle qu’il a fait portait sur la nécessité de la reconnaissance de ces deux épisodes historiques sombres de l’histoire française : la reconnaissance des réalités de la guerre d’Algérie marquée par des crimes de l’armée française et la reconnaissance, effectuée par Jacques Chirac en 1995, de la responsabilité des institutions de la France dans la déportation des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.

La presse algérienne se laissera-t-elle prendre à cette déformation par la droite et l’extrême droite françaises des propos d’Emmanuel Macron ? Il est étonnant de voir le Quotidien d’Oran reprendre, le 26 janvier 2020, sans aucun examen sérieux, leurs affirmations : « Macron compare la guerre d’Algérie à la Shoah », ou encore qu’il « a fait clairement le parallèle entre la guerre d’Algérie et l’holocauste (génocide des Juifs lors de la Deuxième Guerre mondiale) ».

histoirecoloniale.net


Suscitant une polémique franco-française : Macron compare la guerre d’Algérie à la Shoah

par Z. Mehadoui dans le Quotidien d’Oran du 26 janvier 2020 Source

C’est une première dans l’histoire des relations « tourmentées » entre l’Algérie et la France.

Un président français a, en effet, fait clairement le parallèle entre la guerre d’Algérie et l’holocauste (génocide des Juifs lors de la Deuxième Guerre mondiale). S’exprimant devant des journalistes français dans l’avion qui le ramenait d’Israël, Emmanuel Macron a provoqué un véritable tollé en France.

En effet, droite et extrême droite françaises ont dénoncé, hier samedi, les propos d’Emmanuel Macron établissant un parallèle entre la guerre d’Algérie et la reconnaissance par l’ancien président Jacques Chirac de la responsabilité de la France dans la déportation des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.

Dans l’avion qui le ramenait jeudi d’Israël, où il participait à la commémoration du 75e anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, Macron s’est dit convaincu que la France devait revisiter la mémoire de la guerre d’Algérie (1954-1962) pour mettre un terme au « conflit mémoriel » qui « rend la chose très dure en France ».

« Je suis très lucide sur les défis que j’ai devant moi d’un point de vue mémoriel, et qui sont politiques. La guerre d’Algérie est sans doute le plus dramatique. Je le sais depuis ma campagne. Il est là, et je pense qu’il a à peu près le même statut que la Shoah pour Chirac en 1995", a-t-il ajouté, devant trois journalistes du Monde, du Figaro et de Radio J.

La déclaration du chef de l’Etat français a provoqué une levée de boucliers dans l’hexagone.

« C’est de l’indécence. Après avoir qualifié la colonisation de crime contre l’humanité, il fait l’amalgame entre la guerre d’Algérie et le pire génocide de l’histoire humaine ! », s’est ému samedi le chef de file des sénateurs Les Républicains (droite), Bruno Retailleau, dans le Figaro, en dénonçant une « double offense pour « les soldats français qui ont combattu en Afrique du Nord et qui se voient assimilés aux bourreaux de la pire espèce » et pour « les victimes de la Shoah puisque cette insupportable rapprochement revient à relativiser la monstruosité qu’a été l’Holocauste ».

« Indécence absolue. Ces propos sont à la fois une folie pour l’histoire et la mémoire, et une bombe à retardement pour notre avenir », a abondé l’eurodéputé LR François-Xavier Bellamy sur Twitter. « Comparer la Shoah à la guerre d’Algérie est obscène. Emmanuel Macron est en pleine dérive », a pour sa part estimé la présidente du Rassemblement national (extrême droite) Marine Le Pen.

Emmanuel Macron avait regretté que seuls les historiens aient pu à ce jour travailler sur le sujet. « On n’en a pas parlé, on a écrasé. (…) Il n’y a pas eu un travail politique mémoriel », a-t-il dit, tout en admettant ne pas avoir « la réponse » pour y parvenir, admettant « tourner autour ».