un article dans « Libération » le 14 avril 2005

Des historiens en guerre contre la colonisation « positive »

publié le 14 avril 2005 (modifié le 3 octobre 2019)

Des historiens expriment leur colère contre la loi du 23 février 2005, un texte de loi qui prévoit une réécriture du passé français. Ils sont plus d’un millier à avoir signé la pétition, « Colonisation, non à l’enseignement d’une histoire officielle ». Un autre appel dénonce le « mépris de l’histoire et des victimes ». Une conférence de presse s’est tenue à la Ligue des droits de l’homme. Nous reproduisons l’article de Didier Arnaud qui en rend compte dans « Libération » le 14 avril 2005.

Colère contre un texte de loi qui prévoit une réécriture du passé français

par Didier Arnaud, article publié dans « Libération » le 14 avril 2005.

Les historiens ont tiré les premiers. Car c’est leur discipline qu’on insulte. Ils sont plus d’un millier à avoir signé : « Colonisation, non à l’enseignement d’une histoire officielle ». La semaine dernière, l’appel s’est élargi et dénonce le « mépris de l’histoire et des victimes ». Hier, lors d’une conférence de presse à la Ligue des droits de l’homme, historiens et personnalités de la société civile sont venus redire tout le mal qu’ils pensent de ce « mépris ». Celui-ci est contenu dans la loi ­ du 23 février 2005 ­sur la « reconnaissance de la nation et la contribution nationale en faveur des Français rapatriés ». Elle prévoit que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit ».

« Activistes ». Ce rôle « positif » ne passe pas. Pour Henri Alleg, les époux Aubrac. Mais aussi pour Guy Bedos, Patrice Chéreau, le philosophe Etienne Balibar ou le syndicaliste Gérard Aschieri (FSU). Avec eux, des sommités comme Pierre Vidal-Naquet. « Cette loi apparaît comme un règlement de comptes, c’est une instrumentalisation et une exploitation du passé », explique l’historien Claude Liauzu, qui a beaucoup oeuvré pour que cette mobilisation prenne forme. « Derrière cet article, il y a un groupe d’activistes qui a réussi à imposer son point de vue sur la guerre d’Algérie. Cela nous annonce de nouvelles agitations qui vont jusqu’à la repentance. On trouve les relents des activistes de la guerre d’Algérie et un parfum de l’OAS. »

Ce texte contient aussi des dangers pour la société d’aujourd’hui. Gérard Noiriel évoque cette « confiscation » de l’histoire. Mettre l’accent sur les aspects positifs de la colonisation, c’est, pour lui, « contribuer au sentiment d’humiliation qui risque d’accentuer le repli sur soi. Cela va à l’encontre de la politique d’intégration ». Lui, il parle de « sauver la recherche scientifique ».

Un des dangers de cette loi « c’est de ne plus avoir besoin d’historiens, de les pousser à mettre la clé sous la porte », selon les mots de Gilbert Meynier. Cette loi « inepte et stupide » va susciter des « âneries symétriques ». Et, en plus, elle brise la dialectique. « Toute injonction officielle est contraire à l’esprit historien », dit Meynier.

« Glaciation ». Avec Mohammed Harbi, le sujet s’est un peu élargi. « Depuis des années, on travaille à un dégel pour faire l’histoire ensemble, entre Français et Algériens. Cette loi vient au secours du parti de la glaciation », a-t-il simplement dit. D’un point de vue « strictement juridique », Thierry Le Bars a enfoncé le clou. Il a souligné combien cette loi posait le problème de la « compétence du législateur ». Ce dernier ne peut empiéter sur le contenu des manuels scolaires. « Il n’est pas là pour dire l’histoire mais pour poser des règles. » Le Bars cite la loi Gayssot sur le négationnisme, ou la loi Taubira sur la traite et l’esclavage. Ces faits ont « existé ». Mais, a-t-il conclu, « il n’est pas évident du tout que le rôle de la colonisation ait été positif ». Et dans un point de vue, il écrit : « Je repense à ce qu’a été la colonisation, au statut juridique indigne des musulmans d’Algérie, aux massacres de Sétif en 1945 [1], à tous ces malheureux qui, jusqu’en 1848, ont vécu l’enfer de l’esclavage pour assurer la prospérité de nos îles à sucre. »




Voici la réponse de Jean Lacouture à la question du journaliste [interview publiée le 8 mai 2005 dans el Watan] :

Le 23 février 2005, une loi contestée par de nombreux historiens et universitaires est votée par l’Assemblée nationale. Partagez-vous les réserves de ces universitaires qui demandent son abrogation ?

Je trouve que le texte de ces universitaires que j’ai eu entre les mains (pétition conduite par les historiens Claude Liauzu, Gérard Noiriel, Gilbert Meynier, etc.) est un peu hargneux, mais sur le fond ils ont raison. Je ne vois pas pourquoi on donnerait des mots d’ordre aux historiens, aux enseignants des lycées et des universités pour savoir si la colonisation et ce qui a suivi, la guerre, ont comporté des aspects positifs. Je ne suis pas un anticolonialiste de doctrine, je considère que la colonisation est devenue globalement un crime collectif à partir d’une certaine époque. En tout cas, le 8 mai 1945, elle a jeté le masque. Ce qui dans cette loi a l’air de justifier les batailles de la guerre d’Algérie sous ses diverses formes, et même quelquefois les plus atroces, me paraît irrecevable. La loi me paraît superfétatoire.

[1Le 27 février dernier, la France, par l’intermédiaire de l’ambassadeur de France à Alger, a reconnu pour la première fois sa responsabilité dans ce drame.