des crimes de guerre « artisanaux » aux crimes de guerre « industriels »

Des « enfumades » de Bugeaud
lors de la conquête de l’Algérie
au gazage des grottes
durant la guerre d’indépendance

publié le 25 juin 2022

Des recherches récentes dues à l’historien et archiviste Christophe Lafaye, dont notre site s’est fait l’écho, ont permis de documenter le gazage des grottes pratiqué par l’armée française durant la guerre d’Algérie. A partir de 1956, sous le commandement du général Salan, des gaz asphyxiants ont été mis au point et des « Sections de grottes » mises en place pour tuer les personnes réfugiées dans diverses cavités naturelles des régions montagneuses d’Algérie, qu’il s’agisse de combattants de l’ALN, du personnel civil d’hôpitaux de campagne ou même dans certains cas de militaires français prisonniers. Cette pratique a réédité avec des moyens modernes les « enfumades » ordonnées par le général Bugeaud lors de la conquête de l’Algérie dans les années 1840. De nombreux témoignages d’anciens appelés français et d’Algériens viennent nourrir ces recherches que certains éléments au sein de l’armée française tentent d’entraver.

Guerre d’Algérie. L’impensé de la « guerre des grottes »

par Latifa Madani, publié par l’Humanité le 16 juin 2022.
Source

Qui en avait entendu parler ? De 1956 à 1962, dans les montagnes de l’Aurès et du Djurdjura, l’armée française a utilisé des armes chimiques. Historiens, journalistes et associations demandent que les archives militaires soient ouvertes.

On connaissait les enfumades pendant la conquête coloniale et l’usage du napalm pour mater l’insurrection. Il a fallu attendre soixante-cinq ans pour que soit révélé l’usage de gaz toxiques pendant la guerre d’indépendance. Ce dossier explosif sur une guerre chimique souterraine remonte à la surface grâce aux travaux de l’historien et archiviste Christophe Lafaye et à l’enquête de la journaliste Claire Billet, publiée dans la revue XXI.

Intervention de la section « armes spéciales »
affectée à la 71e compagnie de génie de zone, à Tolga en 1959.
© Archives personnelles de Jean V.

Le chercheur et la journaliste ont recueilli des témoignages inédits d’appelés, membres des « sections des grottes », qui en gardent une mémoire traumatique. Ainsi, Jean Vidalenc, 85 ans, reconnaît : « On a gazé les Algériens. » Il raconte avoir allumé un pot de gaz dans un refuge souterrain où était cachée une unité de l’ALN lors d’une opération menée en 1959 à Tolga (près de Biskra). « Le lendemain, dix cadavres ont été découverts. » Yves Cargnino, ancien de la 75 e compagnie de génie aéro­porté (CGAP), confie : « Nous étions entre 2 500 et 3 000. Nous avons eu beaucoup de pertes. C’est là que nous avons utilisé des gaz qui étaient soi-disant autorisés par la convention de Genève. »

Une décision prise en 1956 au plus haut sommet de l’État

En réalité, recourir à ces gaz de combat « asphyxiants, toxiques ou similaires » est prohibé par le protocole de Genève, que la France a signé en 1925. Mais, le pays n’étant pas officiellement « en guerre », il a estimé ne pas avoir à le respecter. Dans un livre consacré à ses expériences en Algérie, la 75e CGAP évoque l’emploi d’un gaz dit CN2D, soulignant « son caractère mortel en milieu clos si la concentration est trop forte et le volume trop réduit ».

La décision de créer des sections spéciales, dites « sections des grottes », a été prise, le 1er décembre 1956, dans le secret le plus total, au plus haut sommet de l’État français, explique Christophe Lafaye. Leur mission : mener la guerre dans les grottes servant de refuge tactique aux combattants de l’ALN et aux populations fuyant les représailles. L’unité spécialisée Batterie des armes spéciales (BAS), du 411e régiment d’artillerie antiaérienne, est mise en place pour « mener des expérimentations opérationnelles, mettre en œuvre des procédés testés et procéder à l’instruction des autres unités pour généraliser l’emploi de techniques et armes “spéciales” ».

Parmi elles, des grenades, chandelles et roquettes chargées de gaz toxiques. Des soldats et appelés du contingent sont formés à Bourges, au 610e groupe d’expérimentation et d’instruction des armes spéciales (GEIAS), avant d’aller mener, en Algérie, cette guerre très « spéciale ».

Un secret cadenassé par le Service historique de la Défense

En 1959, le général Massu décide de l’intensifier et de la massifier. Les sections des grottes se développent de façon « exponentielle » : 95 opérations auraient été menées entre 1959 et 1961. On estime que 200 Algériens au moins ont été tués lors de celles-ci, dont des femmes et des enfants.

De nombreux soldats français, portés disparus, en ont-ils été victimes eux aussi ? Il est difficile d’établir un bilan en raison de l’inaccessibilité des archives militaires françaises à ce sujet. « Cette guerre des grottes demeure un impensé de la guerre d’Algérie, l’un des derniers grands tabous », affirme Christophe Lafaye. Le dossier fait en effet partie des secrets cadenassés par l’armée française. L’historien archiviste a essuyé, en septembre 2021, une fin de non recevoir lorsqu’il a demandé un accès à la documentation sur l’usage de ces armes en Algérie. « Le Service historique de la défense nous a opposé la loi de 2008 et son article sur les archives incommunicables, mais aussi la loi de prévention contre les actes de terrorisme du 30 juillet 2021, dont l’article 25 définit un régime de communicabilité non spécifié pour certaines archives. »

Christophe Lafaye et Pierre Mansat, de l’Association Josette et Maurice Audin, ont alors appelé le président de la République à lever les tabous et ouvrir toutes les archives sur l’utilisation des armes chimiques en Algérie. « Que ce soit pour les portés disparus algériens, pour certains prisonniers français, pour les anciens combattants intoxiqués (algériens et français) qui vivent encore avec les séquelles de ces opérations, comme pour les populations civiles habitant à proximité de ces sites et dont les aïeux sont des possibles victimes de ces combats, les historiens doivent pouvoir faire la lumière sur ces événements qui se sont déroulés il y a plus de soixante ans », écrivent-ils dans une tribune publiée dans Libération.

Il faut faire vite, les derniers témoins sont en train de disparaître, alertent Claire Billet et Christophe Lafaye. Mais, depuis qu’elles ont levé le voile sur cette terrible page de l’histoire, leurs révélations ont reçu peu d’écho dans l’opinion publique française, à la différence de celui qu’elles ont suscité en Algérie. Le chercheur en histoire Hosni Kitouni estime que « ces massacres de prisonniers par l’usage de gaz létaux interdits par les conventions internationales peuvent être constitutifs de crime de guerre ».

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L’enfumade du Dahra,
un paroxysme de la violence de la conquête en Algérie (juin 1845)


par Alain Ruscio, pour histoirecoloniale.net

Les deux premières décennies de la présence française en Algérie ont été pour les populations civiles une tornade porteuse d’infinies souffrances. Les estimations démographiques évoquent des centaines de milliers de morts, soit par la répression en tant que telle (raids, razzias, exécutions de masse), soit par effets indirects (famines, maladies). Cette période connut un apogée : le gouvernement général du général, puis maréchal Bugeaud (fin 1840-mi 1847), même s’il fut loin d’être le seul sabreur (ses lieutenants s’appelaient Changarnier, La Moricière, le duc d’Aumale, Cavaignac, Saint-Arnaud, enfin Pélissier, que l’on retrouvera.

Une guerre contre une autre armée ? Si les troupes unies sous la bannière d’Abd el Kader peuvent être ainsi qualifiées, c’est en fait toute la population civile qui fut frappée de plein fouet. L’un des biographes de Bugeaud, le comte d’Ideville, écrivit plus tard, plein d’admiration : « L’éternelle gloire du général Bugeaud sera d’avoir compris que nous n’avions pas en face de nous une véritable armée, mais la population elle-même [1]. »

Les enfumades – contraindre des populations à se réfugier dans des endroits isolés, en l’occurrence des grottes, puis les brûler et / ou les asphyxier comme du gibier – ont été des pratiques parmi d’autres, certes particulièrement cruelles, de cette guerre aux populations. C’est au pluriel qu’il faut utiliser ce terme, même si celle dite du Dahra fut la plus connue et la plus controversée [2].

L’enfumade du Dahra : les faits bruts

L’ouest algérien avait été dès le début le lieu d’intenses combats. Les troupes de Bugeaud harcelaient celles d’Abd el Kader. Mais d’autres hommes, çà et là se levaient, se prétendant investis de la mission de chasser les Français. En avril 1844, l’un d’eux, dit Bou Maza (l’homme à la chèvre, car cet animal le suivait partout) avait soulevé la région entre Orléansville (aujourd’hui Chlef) et Tenès. Les habitants de la région du Dahra eurent le malheur d’être au cœur de cette région. Les colonnes exterminatrices la parcouraient. Une première enfumade est attestée contre la tribu des Sbéahs par Cavaignac (juin 1844). Un an plus tard, le colonel Pélissier guerroyait toujours. Il reçut un ordre formel de Bugeaud : « Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbeahs ; fumez-les à outrance, comme des renards » (11 juin 1845).

Plaque apposée sur le monument à proximité de l’entrée des grottes du Dahra, photo AJMA.

Muni de cet ordre, Pélissier s’avança dans la région du Dahra, cherchant le contact avec les insurgés. La colonne possédait une supériorité écrasante : 2 254 soldats bien armés, disciplinés, encadrés, face à une à deux centaines d’hommes armés de fusils de chasse ou d’armes récupérées auprès des Français, dont le seul avantage était la connaissance du terrain. Emmenant avec eux les populations, ils se réfugièrent dans les grottes du Fréchich.

Le drame se déroula sur trois jours, les 18, 19 et 20 juin 1845. Les faits bruts peuvent être résumés. Ils sont connus, d’abord par le rapport que fit Pélissier à Bugeaud le 22 juin [3], largement divulgué ensuite, puis par diverses études.

Les 16 ou 17 juin, sa colonne fut harcelée par des tireurs isolés. Elle fit le vide devant elle : razzias, incendies de villages, destructions de récoltes. Jusque-là, il n’y avait rien de bien original : c’étaient les pratiques habituelles depuis 1830.

Les insurgés et les populations se réfugient alors dans les grottes du Frechich. Pélissier sait qu’il n’y a pas là que des insurgés : « Je m’avançai vers les grottes. Tout fuyait à mon approche. La direction prise par une partie de la population indiquait suffisamment l’emplacement des grottes ». Qu’importe. Il les somme de se rendre, faute de quoi ils risquent la mort par l’incendie ou l’asphyxie. Devant le refus des assiégés de se rendre, Pélissier ordonne le travail infernal : « Dès lors, je n’eus plus qu’à suivre la marche que vous m’aviez indiquée, je fis faire une masse de fagots et après beaucoup d’efforts un foyer fut allumé et entretenu à l’entrée supérieure ». Le feu dura toute la journée et une partie de la nuit. Venait en fin de rapport l’esquisse d’un remords : « Ce sont des opérations, monsieur le Maréchal, que l’on entreprend quand on y est forcé, mais que l’on prie Dieu de n’avoir à recommencer jamais. » Remords bien amoindri dès la phrase suivante, rejetant la responsabilité sur les victimes : « C’est une leçon terrible qu’une obstination leur a attirée ».

Combien y eut-il de victimes ? Une étude ultérieure confirme une fourchette haute : « entre 700 et 1 200 personnes » [4]. L’ordre d’idées d’un millier, hommes, femmes, enfants, vieillards confondus, peut être retenu.

Entrée des grottes de Dahra, photo AJMA.

Pélissier trouva, ce n’est pas une surprise, un avocat en la personne de Bugeaud. Rendant compte au maréchal Soult, président du Conseil, de l’acte, le gouverneur général qualifia d’emblée l’enfumade d’ « événement cruel mais inévitable » mû, malgré les apparences, par des « sentiments d’humanité » et un « dévouement patriotique ». « Humanité », le mot pouvait choquer. Aussi le rédacteur tentait une démonstration, le reprenant au passage : « Pour que le public puisse apprécier cet événement funeste, il faut qu’il sache combien il était important pour la politique et pour l’humanité de détruire la confiance que les populations du Dahra et de beaucoup d’autres lieux avaient dans les grottes. » Le texte s’appuyait ensuite sur les intérêts de la France, critère suprême. Une timidité dans la répression, ménageant les populations, aurait de ce simple fait prolongé la guerre, tuant nos soldats et épuisant nos finances. « Il vaut mieux pour la politique et pour l’humanité frapper fort une fois que de frapper souvent ». Décidément, Bugeaud persistait à se réclamer de la sauvegarde suprême des intérêts de l’humanité.

D’autres récits de témoins

L’un des premiers récits fut celui d’un officier espagnol, présent à titre d’observateur au sein de la colonne, qui l’envoya au quotidien madrilène, très lu, Heraldo. Il fut repris par la presse française (le quotidien Le Constitutionnel, 17 juillet) : « Les soldats pouvaient pousser les fagots dans les ouvertures de la caverne comme dans un four. On ne saurait décrire la violence du feu. La flamme s’élevait au haut du Kantara élevé de 60 mètres environ et de l’une à l’autre d’épaisses colonnes de fumée tourbillonnaient devant l’entrée de la caverne. On attisa le feu toute la nuit et on ne cessa qu’au point du jour. » Il fit ensuite partie du premier groupe, une soixantaine d’hommes, qui pénétra dans les grottes après le drame : « À l’entrée se trouvaient des animaux morts, déjà on putréfaction, et enveloppés de couvertures de laine qui brûlaient encore. On arrivait à la porte par une traînée de cendre et de poussière d’un pied de haut, et de là nous pénétrâmes dans une grande cavité de trente pas environ. Rien ne pourrait donner une idée de l’horrible spectacle que présentait la caverne. Tous les cadavres étaient nus, dans des positions qui indiquaient les convulsions qu’ils avaient dû éprouver avant d’expirer. Le sang leur sortait par la bouche. Mais ce qui causait le plus d’horreur, c’était de voir des enfants à la mamelle gisant au milieu des débris de moutons des sacs de fèves, etc. On voyait aussi des vases de terre qui avaient contenu de l’eau, des caisses, des papiers et un grand nombre d’effets. » Les odeurs pestilentielles étaient si insupportables, précisa-t-il encore, que les soldats durent se déplacer « d’une demi-lieue » (de l’ordre de 2 kilomètres) pour pouvoir respirer normalement. Le spectacle du ciel était tout aussi épouvantable : « Nous avons abandonné la place aux corbeaux et aux vautours qui volaient depuis plusieurs jours autour de la grotte et que, de notre campement, nous voyions emporter d’énormes débris humains ».

Les premières réactions

Le bruit s’était répandu rapidement en Algérie. Il paraît probable que des soldats, sans doute effarés par le spectacle qu’ils avaient eu sous les yeux, parlèrent, de retour en garnison, voire purent faire parvenir des courriers en France. Il fut vite impossible d’étouffer le scandale. Le premier récit assez détaillé, très descriptif, parut dans L’Akhbar, quotidien d’Alger dès le 1 er juillet [5]. Les communications entre Algérie et France, à l’époque, n’étaient pas rapides. Les premières protestations apparurent à la Chambre et dans la presse le 11 juillet.

Autre entrée des grottes de Dahra, photo AJMA.

Un débat d’une rare vivacité se déroula à la Chambre des Pairs ce 11 [6]. Un ancien officier de l’armée d’Afrique, le prince de la Moskowa, fils du célèbre maréchal Ney, qualifia cet épisode de « récit inouï, sans exemple et heureusement sans précédent dans notre histoire militaire » (ce « sans précédent » était quelque peu aventureux), « Un colonel » (non nommé) fut fustigé pour avoir commis un acte « d’une cruauté inexplicable, inqualifiable, à l’égard de malheureux Arabes prisonniers », victimes d’un « meurtre avec préméditation », formule d’une particulière gravité. Le comte de Montalembert, autre contradicteur, exigea « un sentiment unanime d’horreur contre un attentat pareil ». Le maréchal Soult fut contraint de « déplorer » l’enfumade. Au même moment, les quotidiens accumulèrent les commentaires dénonciateurs [7] :

Le quotidien La Presse du 12 juillet dénonça « l’épouvantable torture infligée à cinq ou six cents Arabes dans les cavernes du Dahra par le colonel Pélissier », auteur de « barbaries indignes du drapeau français ». Ces actes n’étaient pas seulement d’une violence inacceptable. Ils étaient contraires à l’intérêt de notre implantation : « C’est ainsi qu’on éternise la guerre, et qu’on la rend abominable ». Même le légitimiste La Quotidienne déplora « l’épisode sauvage de la guerre d’Alger » (10 juillet) [8]. Même colère, même accusation de l’autre côté de l’échiquier politique. Le journal de Victor Considerant, La Démocratie pacifique, y joignit sa voix et dénonça « l’abominable système de guerre qui fleurit depuis quelques années en Afrique ». Cependant, il était trop facile de n’accuser que Pélissier : « Nous nous proposons de mettre nous-mêmes en cause Monsieur le maréchal gouverneur, et de remonter plus haut encore, car c’est le système même de la guerre d’Afrique donc la conscience de la France doit faire justice, et c’est d’abord au ministre qui aujourd’hui tolère et encourage cette guerre infâme que le l’opinion publique doit reporter sa juste indignation » (23 juillet).

Plus tard, deux voix prestigieuses se joignirent à la protestation. Publiquement, Alphonse de Lamartine, alors que la Chambre discutait des crédits extraordinaires de l’Algérie, revint sur les exactions, condamna « ces guerres de chacals et de lions », ce comportement de Bugeaud qui devrait « faire rougir son pays [9]. » Dans le secret de ses carnets intimes, Victor Hugo dénonça « l’armée, faite féroce par l’Algérie » et donna comme exemple « Colonel Pélissier, les Arabes fumés vifs » (15 octobre 1852) [10].

Le scandale dépassa les frontières de la France. Hippolyte Castille, le biographe – en fait, l’hagiographe – de Pélissier s’en désola, bien des années plus tard : « Le maréchal Pélissier fut une des victimes de ce détestable système d’opposition. L’épisode des grottes du Dahara courut l’Europe comme une légende sanglante… » [11]. De nombreux échos indignés parurent dans la presse anglaise, ce qui était de bonne guerre (éternelle) contre la présence coloniale française.

L’étouffement

Le grand historien de l’Algérie française, Félix-Émile Gautier, dans une étude sur le drame (Revue de Paris, 1914 [12] ), cita les critiques émises devant la Chambre des Pairs et dans la presse. Pour conclure, mi-désolé, mi-narquois : « Cette explosion terrible d’indignation n’a pas eu le moindre résultat, du moins immédiat. Autant on a emporté le vent. Soult a gardé son portefeuille, Bugeaud son gouvernement, Pélissier son régiment ».

Pélissier poursuivit effectivement une belle carrière militaire et politique. Il devint général de Brigade, puis général de Division. En mai 1851, il avait été récompensé par une première nomination au Gouvernement général de l’Algérie. Devenu héros national lors de la guerre de Crimée (le vainqueur de Sébastopol), nommé maréchal de France, honoré de toutes parts, grand chancelier de la Légion d’Honneur, il fit ensuite un second mandat à Alger (1860-1864), où il mourut à son poste. Une rue d’Alger porta son nom (elle commençait… boulevard Bugeaud), une statue fut érigée dans la même ville (1862). Un village d’Algérie fut appelé Pélissier (aujourd’hui Sayada). Il repose aux Invalides, parmi les gloires militaires du pays.

A contrario, pour des raisons bien compréhensibles, en Algérie, la mémoire de ce drame est restée vive. L’étude de terrain déjà citée, faite par Émile-Félix Gautier, date de 1914. L’historien fit une constatation qui portait loin. Lorsque j’ai interrogé les Européens, dit-il, ils ignoraient le fait. Mais « lorsqu’on cause avec les indigènes, qui appartiennent à la tribu administrativement supprimée des Sbéhas, la note change. Le tout premier avec qui on m’a mis en rapport a employé de suite des expressions qui m’ont frappé : “La grotte, eh ! oui ! la grotte, mon grand-père disait qu’on marchait sur les cadavres comme sur de la paille, ki ma teben“. Ils savent très bien, tous, jeunes et vieux, dans le menu détail ». Gautier commente : ce contraste entre « l’ignorance des autorités et des Européens » et la mémoire orale, vive, des indigènes, trois quarts de siècle après, « cela ne surprend pas évidemment, – aurions-nous oublié à leur place ? – mais cela donne tout de même un petit choc ».

Le temps a passé. Mais l’Algérie n’a pas oublié. La grande romancière Assia Djebar y fait référence dans son maître-livre, L’Amour, la fantasia [13]. Un autre écrivain, Amar Belkhodja, lui a consacré un récit [14].


[1Le maréchal Bugeaud d’après sa correspondance intime et des documents inédits, 1784-1849, Vol. II, Paris, Librairie de Firmin Didot & Cie, 1882 (Gallica).

[2Une autre « technique », tout aussi criminelle, a été employée : les emmurements, l’obstruction méthodique d’une entrée de grottes, puis l’anéantissement des prisonniers par la faim et la soif.

[3Un récit précis fut dû au général Darrécagaix, « Le maréchal Pélissier et les asphyxiés des grottes du Dahra », Revue hebdomadaire, juillet 1911. La plupart des citations de cet article viennent de cette étude.

[4Colette Zytnicki, La conquête. Comment les Français ont pris possession de l’Algérie, 1830-1848, Paris, Tallandier, 2002, p. 240.

[5Cité par la revue de presse du Journal des Débats et de La Presse, 11 juillet.

[6Tout ce débat d’après le quotidien La Presse du 12 juillet.

[7On peut constater à cette occasion que même la presse conservatrice dénonça ce crime. Ainsi, cette monarchie de Juillet laissait plus de liberté que, plus tard, les « libérales » IV è et V è Républiques lors de la guerre d’indépendance de l’Algérie. À méditer.

[8Cité par Pierre Guiral, Les militaires à la conquête de l’Algérie, Paris, Éd. Criterion, 1992, p. 32.

[9Chambre des députés, 10 juin 1846, Journal des Débats, 11 juin.

[10Choses vues. Souvenirs, journaux, cahiers, Vol. III, 1849-1869, Paris, Gallimard, Coll. Folio, 1.

[11Le maréchal Pélissier, duc de Malakoff, Paris, Dentu, Libraire-Éditeur, 1859, p. 19.

[12« Une enquête aux grottes du Dahra en 1913 », Revue de Paris, Vol. III, mai-juin 1914, récit repris in L’Algérie et la métropole, Paris, Payot, 1920, p. 18 et suiv.

[13Paris, Éd. Jean-Claude Lattès, 1985

[14Les enfumades du Dahra, les 1 000 martyrs des Ouled Ryah, Alger, Éd. El Kalima, 2011.