après le communiqué de l’Elysée du 9 mars 2021 qui ne satisfait pas la mobilisation en cours

De nombreuses demandes
en faveur du respect strict de la loi
donnant accès aux archives de la guerre d’Algérie

publié le 15 mars 2021

Le communiqué présidentiel du 9 mars annonçant l’ouverture des archives françaises de la guerre d’Algérie n’a pas satisfait les trois associations qui ont fait appel au Conseil d’Etat pour qu’il assure un accès effectif à ces archives conformément à la loi. Comme Pierre Audin sur Franceinfo, elles ont estimé que le communiqué présidentiel du 9 mars ne réalisait pas l’ouverture réelle de ces archives. Depuis, les réactions dans le même sens se sont multipliées dans les médias français et algériens. Ci-dessous les points de vue de Thomas Vaisset et Malika Rahal recueillis par Mediapart et AJ+, de Patrick Cohen et Anaïs Kien sur France 5 et France culture, ainsi que des articles des quotidiens algériens El Watan et L’Expression. Tous attirent l’attention sur le fait que ce communiqué présidentiel ne règle rien, et que sa mention d’un travail législatif avant l’été 2021 laisse craindre une fermeture accrue par rapport aux dispositions de la loi en vigueur.

Depuis septembre 2019, une mobilisation s’est développée pour demander l’ouverture des archives de la guerre d’Algérie conformément à la loi, qu’elles soient ou non pourvues de tampons « secret », et la mise en œuvre des déclarations du président de la République, Emmanuel Macron, le 13 septembre 2018, lors de sa visite à Josette Audin.

« Après l’affaire Audin.
Les disparus et les archives de la guerre d’Algérie »

Le film de François Demerliac qui retrace les démarches qui ont abouti à la déclaration présidentielle du 13 septembre 2018
et la mobilisation contre la fermeture de fait des archives intervenue depuis

SOUTENEZ LE RECOURS DEPOSE AU CONSEIL D’ETAT
SIGNEZ LA PETITION
qui s’approche de 20 000 signatures

Les comptes Twitter du collectif qui a lancé cette pétition
@ArchiCaDebloque @Archivistes_AAF, @ahcesr


Au lendemain du communiqué présidentiel du 9 mars 2021, notre site a publié diverses réactions qui ont aussitôt souligné qu’il ne prenait pas en compte les demandes exprimées par les associations d’archivistes, d’historiens et l’association Josette et Maurice Audin. Ci-dessous, quelques unes des nombreuses réactions dans le même sens qui ont été publiées depuis.




Dans Mediapart du 10 mars 2021
par Rachida El Azzouzi

Ouverture des archives classifiées :
la vraie fausse « avancée » du président Macron
Entretien avec Thomas Vaisset

Source

Emmanuel Macron a annoncé déverrouiller l’accès aux archives secret défense dont celles sur la guerre d’Algérie. Pour les associations qui ont attaqué devant le Conseil d’État les instructions ministérielles à l’origine des entraves, le compte n’y est pas et le problème reste entier.

Emmanuel Macron ne s’est toujours pas publiquement prononcé sur le contenu du rapport qui lui a été remis le 20 janvier par l’historien Benjamin Stora dans le but de « réconcilier les mémoires » entre la France et l’Algérie, endolories par les décennies de colonisation et les années de guerre. Un rapport passionnel comme le sujet, attaqué de toutes parts, d’une rive à l’autre de la Méditerranée et que son entourage a résumé à un lapidaire « ni repentances ni excuses ». Mais le président français agit « concrètement », font comprendre ses conseillers. Et il communique... par communiqué.

Une semaine après avoir reconnu « au nom de la France » que l’avocat et dirigeant nationaliste Ali Boumendjel avait été « torturé et assassiné » par l’armée française pendant la guerre d’Algérie en 1957, Emmanuel Macron suit une seconde préconisation du rapport Stora.

Dans un communiqué publié mardi 9 mars, l’Élysée a annoncé que le chef de l’État avait pris la décision « de permettre aux services d’archives de procéder dès demain [aujourd’hui mercredi 10 mars – ndlr] aux déclassifications des documents couverts par le secret de la défense nationale […] jusqu’aux dossiers de l’année 1970 incluse ». « Cette décision sera de nature à écourter sensiblement les délais d’attente liés à la procédure de déclassification, s’agissant notamment des documents relatifs à la guerre d’Algérie », précise le texte.

Ouvrir les archives, c’était la promesse d’Emmanuel Macron lors de sa visite en septembre 2018 à Josette Audin, qui s’est battue toute sa vie pour qu’éclate la vérité sur la mort de son mari Maurice Audin, le célèbre mathématicien et militant anticolonialiste, torturé et assassiné en 1957 pendant la bataille d’Alger. Voilà des mois, des années que la communauté universitaire fait état de difficultés croissantes pour accéder aux archives classifiées de plus de 50 ans en raison de l’application scrupuleuse du « secret défense nationale » et qu’elle se mobilise sur cette problématique décisive sans succès.

Trois associations – celle des historiens contemporanéistes de l’enseignement supérieur et de la recherche, celle des archivistes français, et celle de Josette et Maurice Audin (qui se bat pour faire la lumière sur les disparus de la guerre entre les mains de l’armée française) – ont attaqué devant le Conseil d’État les instructions générales interministérielles no 1300 de 2011 et de 2020 à l’origine d’une grande partie des restrictions et entraves.

Mais, pour elles, le compte n’y est toujours pas. Explications avec Thomas Vaisset, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Le Havre-Normandie, et secrétaire général de l’Association des historiens contemporanéistes de l’enseignement supérieur et de la recherche (AHCESR).


Thomas Vaisset. © DR.

Pourquoi, selon vous, cette annonce présidentielle n’est ni « une ouverture » des archives ni « une avancée » contrairement à ce que l’Élysée argue ?

Thomas Vaisset : Emmanuel Macron reconnaît qu’il existe un problème d’accès aux archives : c’est le seul élément de satisfaction. Il semble avoir pris conscience du hiatus qui existe entre ses discours dans lesquels il appelle les historiennes et les historiens à travailler, notamment sur la guerre d’Algérie, et la possibilité matérielle de le faire. Après, concrètement, qu’est-ce qui va changer avec cette déclaration au quotidien pour les chercheuses et les chercheurs ou les étudiantes et étudiants ? Rien. Ou presque.

Il faut distinguer le cas du service historique de la Défense (SHD) qui conserve les archives du ministère des armées de celui des Archives nationales. Depuis des mois, le SHD déclassifiait des documents au carton. La seule chose qui va changer, c’est la date jusqu’à laquelle les documents vont être déclassifiés au carton : 1970 au lieu de 1954 comme c’était le cas jusqu’à hier. C’est tout, c’est l’unique changement.

Déclassifier, aujourd’hui au carton comme hier à la feuille, voire déjà au carton, va donc continuer à demeurer titanesque et kafkaïen ?

Déclassifier au carton, c’est méconnaître la réalité du travail en archives : on travaille avec des appareils photo. On prend en photo les archives et on exploite ces photos. Je suis maître de conférences au Havre et mes étudiants havrais, ils ne peuvent pas aller tous les jours au SHD qui se trouve en banlieue parisienne. Aussi, quand ils font le déplacement, ils prennent les documents en photo, pour « rentabiliser » ce déplacement. Pour eux, rien ne change donc.

Déclassifier, même au carton, ça prend du temps et ça demande du personnel car on ouvre le carton pour regarder les documents qui sont dedans. Or, le problème est immense. Rien qu’au SHD, on peut estimer qu’il y a entre 500 000 et 750 000 cartons qu’il faut vérifier : cela représente des dizaines de kilomètres de papier.

Qu’en est-il de l’accès aux Archives nationales ? L’annonce présidentielle va-t-elle l’améliorer ?

Rien non plus ne va changer. Les Archives nationales doivent se retourner vers les services versants – c’est-à-dire les administrations qui ont versé les archives – pour leur demander de déclassifier. Et la déclaration d’Emmanuel Macron ne change rien à l’affaire. Si des gens sont venus ce matin ou vont demain aux Archives nationales en arguant de la parole présidentielle, ils vont être déçus.

Enfin, dernière chose, mais très importante : la déclaration du président ne change rien au fond du problème. Au contraire : la déclaration confirme qu’il faut déclassifier des archives publiques qui sont, d’après la loi, communicables « de plein droit ». Et c’est justement cette violation du Code du patrimoine qui a justifié les recours devant le Conseil d’État en septembre 2020 et janvier 2021.

Concrètement, qu’est-ce qui bloque ? Ou plutôt, qui bloque ?

Ce qui bloque, c’est la volonté du SGDSN [le secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, service qui dépend du premier ministre et qui est chargé de l’assister dans ses responsabilités en matière de défense et de sécurité nationale – ndlr] d’appliquer l’instruction interministérielle no 1300. Or ce texte indique que, même après 50 ans, il faut déclassifier les documents, en contradiction donc avec la loi.

On se retrouve dans des situations ubuesques : à titre personnel, je travaille sur la marine pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1940 ou 1942, à la veille d’un appareillage, les bateaux embarquent du ravitaillement, dont par exemple du papier toilette. Sur l’instant, le fait qu’on apprenne qu’un bateau embarque d’importantes quantités de papier toilette, c’est une information sensible, car cela veut dire que le bateau va appareiller.

On va donc mettre un tampon « secret » sur ce document. Et aujourd’hui, si je veux consulter ce document, il va falloir que quelqu’un vérifie au préalable le carton. On va donc demander à quelqu’un de vérifier qu’une commande de papier toilette pour un bateau de la marine française libre en 1940 ne pose pas de problème…

Moins anecdotique, il faut rappeler un élément très important : la loi de 2008 sur les archives, votée sous la présidence Sarkozy, protège déjà les informations particulièrement sensibles pour la sécurité de l’État. Par exemple, tout ce qui permet de concevoir, fabriquer, utiliser ou localiser des armes nucléaires, biologiques, chimiques est incommunicable. On ne vous communiquera jamais aucun document. Pour les documents qui permettraient d’identifier les agents des services spéciaux, le délai est de 100 ans. La loi de 2008 n’est pas une loi irresponsable en matière de protection du secret de l’État.

Mais le président de la République annonce qu’« un travail législatif d’ajustement du point de cohérence entre le Code du patrimoine et le Code pénal pour faciliter l’action des chercheurs » va être mené dans un second temps pour aboutir à un nouveau dispositif « avant l’été 2021 ». Il reconnaît ainsi implicitement l’illégalité de la procédure administrative de déclassification lorsqu’elle est appliquée à des documents que la loi déclare « communicables de plein droit ». Ce n’est pas une bonne nouvelle ?

Ce qui est inquiétant, c’est qu’on ne connaît pas la nature des modifications qui vont être faites. Compte tenu du contexte, le risque est d’allonger les délais pour accéder aux archives, ce qui serait une régression par rapport aux choix faits en 2008 par les parlementaires. Le risque, c’est de remettre en cause l’économie générale de la loi sur les archives.

Comment analysez-vous alors le timing dans lequel s’inscrit cette annonce si l’ouverture des archives n’est ni pour aujourd’hui ni pour demain ?

Le président de la République a fait de l’Algérie le grand chantier mémoriel de son quinquennat. L’annonce d’hier s’inscrit clairement dans ce contexte, le communiqué d’hier le dit. Et c’est aussi dans la continuité avec le rapport Stora qui a été remis à Emmanuel Macron il y a quelques semaines.

D’un certain côté, c’est urgent pour Emmanuel Macron : 2021 et 2022 sont des années commémoratives pour le conflit algérien. 2021, c’est notamment l’anniversaire du putsch des généraux, et 2022, outre l’élection présidentielle, c’est la fin du conflit. L’écart entre l’appel qu’il faut aux historiennes et historiens à travailler sur ce conflit et le fait qu’il est de fait impossible d’accéder aux archives commencent sans doute à poser des problèmes pour cette actualité commémorative.

Que vous répond l’exécutif lorsque vous faites remonter toutes ces problématiques ? Quelles justifications vous apporte-t-on ?

Nous avons commencé à être écoutés à partir du moment où le recours a été déposé. Et très écoutés quand les services de l’État ont lu ce rapport, preuve s’il en est qu’il pointe un vrai problème. Les réponses qui sont faites laissent entendre qu’il s’agirait d’un problème technique d’articulation entre le Code pénal et le Code du patrimoine. C’est faux, l’articulation a été faite par le Code du patrimoine qui date de 2008 : les archives de plus de 50 ans qui présentent des marques de classification sont communicables de plein droit.

Que préconisez-vous pour en finir avec ces blocages ?

Nous ne remettons pas en cause la nécessité pour l’État d’avoir une législation sur le secret, de se protéger. C’est tout à fait normal. Ce que nous demandons, c’est juste que l’on applique la loi, juste la loi, rien que la loi. Rien de plus.

L’enjeu est considérable en termes de droit de savoir des citoyens...

Sous des aspects très techniques, c’est une vraie question citoyenne qui est posée. Rappelons que le droit d’accès aux archives publiques est un droit constitutionnel qui s’appuie sur la Déclaration des droits de l’homme de 1789. C’est un principe à la base de la démocratie que le citoyen puisse demander des comptes à l’administration. C’est cela qui est en jeu et tous les aspects de l’action publique sont concernés, au-delà des seuls enjeux militaires.

Regardez par exemple avec la crise sanitaire. L’activité du Conseil de défense sanitaire est couverte par le secret défense. Or, la semaine dernière, on apprenait que le Parlement avait obtenu la déclassification d’une trentaine de documents. Et que contenaient-ils ? Rien qui relève de la défense nationale, c’étaient des inventaires de stocks de masques. Et ces informations étaient classifiées !

Dès lors, la question se pose : qu’est-ce qu’on a voulu ou qui a-t-on voulu protéger avec cette utilisation pour le moins extensive du secret défense ? Cela pose quand même un problème de transparence de l’action publique, non ?

Vous avez attaqué devant le Conseil d’État les instructions générales interministérielles no 1300 de 2011 et de 2020. Où en sont les recours aujourd’hui ?

Nous attendons, ce qui est normal. Un recours devant le Conseil d’État, c’est long et c’est normal. En revanche, on constate que les services de l’État ne semblent pas très pressés de voir la chose jugée puisque l’administration dépasse les délais prévus dans la procédure.



Dans l’émission « C’est à vous » sur France 5 le 9 mars 2021,
l’intervention de Patrick Cohen

Macron entrouvre le secret-défense





Sur Al Jazeera + le 11 mars 2021
avec Raphaëlle Branche, Malika Rahal et Fabrice Riceputi

Guerre d’Algérie : des milliers de victimes anonymes


« C’est une souffrance qui ne s’arrête jamais. C’est un deuil qui ne s’apaise jamais ».
Rafles, tortures, exécutions : l’armée française est accusée de multiples crimes de guerre en Algérie. Ces historien·ne·s cherchent aujourd’hui à identifier certaines victimes, afin que les familles puissent (enfin) connaître la vérité.





Sur France culture, dans « le Journal de l’histoire » du 11 mars 2021
par Anaïs Kien

Le tampon secret-défense, le nerf de la guerre pour la recherche en histoire contemporaine aujourd’hui



Ecouter la chronique (3mn)



Dans le quotidien El Watan du 14 mars 2021
par Nadjia Bouzeghrane




Les archives, une problématique algérienne

par Hamid Tahri, dans El Watan du 11 mars 2021,
d’après un entretien avec Fouad Soufi

Source


Fouad Soufi est un homme accompli et un historien rigoureux, de valeur,qui traite des sujets anciens, comme Sheshnak, yennayer et d’autres considérés comme tabous. Chercheur, il a exercé au Crasc d’Oran et dirigé les archives de la wilaya d’Oran. Il a, à son actif, plusieurs publications académiques. Militant social, il donne régulièrement des conférences et éclaire sur le mouvement national dont il est une des références. Homme modeste et probe,il avait dénoncé, il y a quelques années le directeur des archives nationales, peu coopératif avec les chercheurs et les historiens.


Comme la question mémorielle est à l’ordre du jour, il nous a paru opportun d’en parler, avec le précieux concours d’un historien, d’autant que ce sujet brûlant a suscité des réactions inattendues, suite au rapport Stora.

C’est donc notre ami Fouad Soufi qui va tenter de démêler l’écheveau, avec toute son expertise, son approche scientifique et sa rigueur. Les mémoires ? C’est un pari hardi mais par ou commencer ? Vaste chantier empli de risques. Qui fait le tri ? Ce sont ce les souvenirs, où les trous de mémoire. A moins que ce soit un rappel d’événements, dont on n’ose pas raconter l’intégralité, car pour l’heure, tout n’est pas à raconter. Avec cet historien, aguerri, qui va droit au but, en disant les faits crûment, pas besoin de paraboles, d’esquives en empruntant des portes dérobées. On va vite au vif du sujet, mais pas en besogne.

Le rapport de Stora sans l’indifférer, il le place dans son contexte, loin du bruit qu’il a suscité chez nous.

Ce rapport ne m’étonne pas, car il émane d’un expert français à son président, et au-delà, il s’adresse à l’opinion publique française. Mais on me dit qu’ il parle de nous. C’est vrai. Il y a eu un débat sur cette problématique des mémoires. Et c’est comme si c’était à nous qu’il s’adressait. Tout est faussé, car chacun y est allé de sa version, de l’histoire de l’Algérie et veut l’imposer aux autres.

Et ça c’est aussi un faux débat. Stora, pour autant que je sache, est français. Il a écrit plus de livres sur l’histoire de la guerre de Libération, que ceux, qui, en Algérie, le critiquent. Il a rappelé certains événements. Il a fait des préconisations, pas des recommandations à son pays.

Pourquoi ? Pour tenter de réconcilier les mémoires algérienne et française. On sait très bien que c’est un parcours parsemé d’embûches, et que les extrémistes algériens et français rejettent l’idée.

Stora a essayé de faire le lien entre ceux qui, en France, ne confondent pas la France et la France coloniale, et ceux qui en Algérie font de même.

Guerre des mémoires ?

Comme nous nous inquiétions de l’amalgame qui est fait ici, concernant le fait mémoriel, gagné par l’émotion, le parti pris et le subjectivisme, nous voulions savoir où commence et où finit la frontière entre la mémoire et l’histoire, situation qui a donné lieu à bien des controverses. Il faut surtout éviter le mémoricide, c’est-à-dire, tirer l’histoire à son profit et cacher les traces et les documents compromettants. L’important est qu’il y ait une lecture du passé, plus conforme à la réalité des faits. Mais, cela ne peut se faire avec la rétention de l’information et surtout la censure.

La réponse de l’historien est sans appel. Entre l’histoire et la mémoire, il y a un océan. Sauf que chez nous, la mémoire peut imposer sa loi à l’histoire et aux historiens. L’historien travaille sur des sources orales, écrites et même sur la pierre. Allusion aux lieux de mémoire, comme les maquis, les commandements, les endroits symboles… L’historien se pose des questions et interroge l’histoire. Le mémoraliste rapporte son vécu, qui n’est qu’un vécu, au milieu de milliers d’autres.

L’histoire, compare. Malheureusement, chez nous, cette distance entre l’histoire et la mémoire est mal comprise, surtout pour l’histoire de la guerre de Libération nationale. L’histoire, c’est l’esprit critique. A commencer, par exemple, par le mot guerre d’Algérie, qui ne s’adapte pas à notre histoire qui, à mon sens, épouse le vocable guerre de Libération nationale. Je vais vous dire une vérité. L’État français a reconnu qu’il y a une guerre, lorsque ses soldats ont réclamé un statut. Ce fait a changé la donne.

Amalgames et fuites en avant

Car ils ont commencé par les appeler les « événements d’Algérie ». Si c’était le cas, ces soldats n’auraient fait que leur simple travail de police. Si c’est une guerre, ils jouissent d’un autre statut, d’anciens combattants, et bénéficient d’avantages conséquents. D’ailleurs, les soldats, victimes des retombées des explosions nucléaires se battent encore pour recouvrer leurs droits et obtenir des réparations. En lui rappelant, son cri de colère, lancé,il y a cinq ans dans les colonnes d’El Watan, où il fustigeait l’attitude négative et l’absence de coopération du directeur des Archives nationales, arc-bouté sur ses positions fermes d’interdire l’accès aux archives, Fouad ne décolère pas. C’est une contribution qui date de 2016. Quand je l’ai publiée, il n’y a pas eu, à vrai dire de réaction.

Ce qui est tragique, c’est que 5 ans après, ces propos ont été considérés, comme d’actualité. C’est le contexte actuel qui a donné sens à ce que je disais. Il fut un temps où on pouvait consulter la documentation et les archives. Personnellement, j’ai pu voir les archives liées au GPRA et au CNRA. Actuellement,ce n’est plus le cas. La libération des mémoires des moudjahidine a démontré la vanité et l’erreur de cette politique de rétention. Parce que les moudjahidine, quand ils ont écrit, sont allés plus loin que les archives. Heureusement, leur mémoire a permis de ne pas cacher ce qui se dit dans la rue.

Il y a peut être plus d’un millier de livres sur ça. Et c’est tant mieux, car l’expression écrite, du vécu des moudjahidine, nous aide encore mieux à comprendre notre histoire. Mais toujours avec l’esprit critique. L’engouement des chercheurs pour le fait historique a connu des développements appréciables dans une perspective pluridisciplinaire, avec des problématiques associées à la sociologie, la psychologie, la psychanalyse, l’anthropologie… Aussi, les traumatismes, on peut également les chercher dans des lieux de mémoires.

Effectivement. Quelqu’un avait écrit. La terre, elle, ne ment pas. Mais elle ne nous a pas tout dit. Il nous faut faire l’anthropologie de la guerre de Libération nationale. Repérer systématiquement et faire des fouilles dans les PC des wilayas, par exemple, de zone. Fouiller les lieux de combat même dans les villes, et immortaliser ces lieux par des plaques indicatives. C’est une façon de nourrir les mémoires et lutter contre l’oubli.

A la question de savoir s’il est aisé, face au pouvoir politique, de produire un discours scientifique et objectif sur le passé. Fouad répond par une autre question. Encore faut-il que les politiques tolèrent ce travail d’historien ? Hormis l’intervention frontale de Houari Boumedienne, en 1975, concernant l’histoire, en suggérant qu’il faut dire, que Messali a été un héros jusqu’en 1954 et après un traître, c’est ce que j’appelle le syndrome Yves Courrière, il n’y pas eu d’avancées. Au contraire, puisque Messaadia avait décrété que seuls les moudjahidine avaient le droit d’écrire l’histoire de la lutte de Libération. D’où les différents colloques depuis 1981.

L’université hors jeu

En parallèle, à cette époque, l’Université était devenue autonome, en produisant des thèses académiques, que jamais le pouvoir n’a essayé de contrôler. Mais, étant donné les règles de la méthode historique, personne ne pouvait travailler, sur la guerre de Libération nationale, comme on le fait aujourd’hui. Ce qui manque, c’est précisément la publication et la diffusion des thèses. De plus, il n’y a pas, ou très peu, de revues académiques, ou elles ne sont pas diffusées…

Peut on améliorer l’état des lieux et en sortir sans dégâts ? L’histoire de la guerre de Libération n’est pas l’histoire de l’Algérie qui est nettement plus vaste. Cest pourquoi on ne peut ramener l’histoire de l’Algérie à l’histoire de la guerre.

Ce qui se fait, aujourd’hui, c’est qu’il y a des tendances au sein de notre intelligensia et du pouvoir politique qui veulent contrôler, de façon absolue, non seulement l’histoire de l’Algérie tout entière, mais également l’histoire de la lutte de Libération. Ce qui donne lieu à des débats conflictuels. Il n’y a pas que l’État, il y a aussi ce qu’on appelle, abusivement, la société civile. Je préféré le mot associations.

La société produit son discours sur l’histoire, et les tabous qu’elle crées sont aussi puissants que ceux de l’État. Parce qu’elle produit contre ce que dit l’État. On aboutit à mettre en valeur un personnage contre tous les autres. Finalement, on nourrit les haines, les ressentiments, les rancœurs, bref, tout ce qui peut être négatif. Il y a aussi cette tendance à la glorification déplacée. J’avais fait cette remarque à Saida, à un conférencier, haut responsable politique, qui avait mis en exergue le 8 Mai 1945, dans cette ville, la mettant au même niveau que Guelma, Kherrata et Sétif, dans un but opportuniste avec des visées politiciennes !

On sait que le fait colonial est appréhendé, selon des problématiques propres à chaque historien. Timidement, les historiens n’ont pas insisté sur les liens entre l’égalité républicaine chantée par la France, patrie des Droits de l’Homme, et les pratiques discriminatoires puis carrément meurtrières et abominables sur le terrain. L’histographie française a globalement un point commun avec tous les historiens académiques, dont beaucoup ont abordé positivement ce volet. C’est la méthode historique, celle qu’on dit positiviste, qui s’appuie uniquement sur les archives, et celle qui a révolutionné l’écriture de l’histoire et qu’on appelle l’école des annales, qui met en avant la question historique et celle de l’usage des sources en s’appuyant sur la méthode critique.

Rien n’est jamais écrit définitivement. Et il faut ouvrir, l’histoire à toutes les sciences sociales, dont l’anthropologie, la psycho, l’histoire sociale… Ses initiateurs sont Lucien Febvre et Marc Bloch. La loi de 2005, consacrant le rôle positif de la colonisation ? C’est un problème politique dénoncé par les historiens. Mais, à la limite, c’est le problème des Français. Leurs historiens académiques ont dénoncé cette loi avant les politiques français de gauche, rappelle Fouad, qui, en revanche, se félicite de la décision du président français d’ouvrir, depuis peu, les archives de la guerre d’Algérie.

Cette ouverture a été précédée par la reconnaissance de la France de ses crimes et assassinats, notamment celui de Ali Boumendjel. Mais pourquoi Boumendjel ? C’est un choix judicieux que celui de Stora. Il aurait pu choisir Benmhidi.

Comme il s’adresse aux Français, il veut leur dire que leurs officiers sont arrivés jusqu’à assassiner un avocat, un homme de loi, un défenseur du Droit et de la loi. Avec tout son poids symbolique. Il renvoie leur barbarie aux officiers, en tant que militant, mais ce n’est pas un officier de l’ALN. Symboliquement, le message adressé est que votre barbarie a fait que vous avez touché à un homme de paix qui défend la société. Il faisait son métier d’avocat, même s’il était lié au FLN.

Pourquoi, je dis ça. L’un des symboles de la guerre des Français de droite, c’est la mort de l’instituteur Monnerot tué, par erreur à Mchouneche. C’était la première victime française de la guerre. A Oran, à la même époque, il y a eu presque le même fait, où un français de confession juive, Azoulay Samuel a succombé. Mais sa disparition n’a pas eu la propagande du gouvernement général parce qu’il était simple chauffeur de taxi et que l’autre, enseignant, était venu prodiguer le savoir aux indigènes, qui l’ont tué… une véritable bombe dans la conscience collective française.




Dans le quotidien L’Expression du 14 mars 2021
par Kamel Lakhdar Chaouche

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Gilles Manceron, historien et spécialiste de l’histoire coloniale de la France, à L’Expression : « Le secret défense n’est pas levé »


La rigueur du scientifique fait dire à Gilles Manceron, qu’il reste encore du chemin à faire sur la question des archives. Le geste du président français n’est pas suffisant. Il ne règle pas définitivement le problème de l’accès aux archives de la guerre de libération détenues par la France. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, l’éminent historien n’inculpe pas Macron, dont il reconnaît la bonne foi. Le blocage viendrait de la haute administration et d’une partie de l’armée française. Le diagnostic établi, Gilles Manceron affiche sa conviction que l’opinion en France doit se « débarrasser des mensonges de la propagande coloniale, et comprendre la légitimité de l’insurrection nationale déclenchée le 1er novembre 1954 qui lui avait été présentée comme un terrorisme pratiqué par des bandits ». L’historien détruit par cette affirmation les propos mensongers que colporte une certaine classe politique française. Mais, ces résistances d’arrière-garde finiront pas tomber. Par ses décisions et surtout sa volonté, Macron, premier président de la France né après la guerre d’indépendance, a fissuré le mur du silence coupable d’une partie de la haute administration française. « Mais une prise de conscience est en cours. Il faut qu’elle se poursuive », assure notre interlocuteur qui nous dira dans cet entretien, l’origine du mal, le comment et le pourquoi...


L’Expression : Comment avez-vous accueilli la nouvelle de l’ouverture des archives décidée par le président Macron ?

Gilles Manceron : Il ne s’agit pas d’une ouverture des archives. Le communiqué publié par la présidence de la République le mardi 9 mars est présenté comme la prise en compte des demandes des historiens, des archivistes et des associations qui demandent le libre accès aux archives sur la guerre d’Algérie conservées en France. Mais en réalité, ce n’est pas le cas. Il confirme l’obstacle dressé à ce libre accès sous la forme d’une obligation de « déclassifier », c’est-à-dire de ne pas autoriser la consultation normale des documents pourvus d’un tampon « secret ». Ce communiqué n’est pas une bonne nouvelle.

Ces dernières années, un processus de déclassification obligatoire a été imposé par des textes administratifs qui contredisent la loi en vigueur et qui entravent cet accès, en contradiction avec les annonces faites par le président Macron en septembre 2018 lors de sa visite à Josette Audin, la veuve du chahid Maurice Audin assassiné par l’armée française en juin 1957 pendant la « bataille d’Alger ». Ce qu’il faut, c’est l’annulation pure et simple de ces textes, de ces instructions interministérielles qui entravent l’accès aux archives, et non pas cette « déclassification au carton » qui est annoncée à la place d’une déclassification document par document, car cela ne change pratiquement rien à l’impossibilité de faire librement des recherches.

Les historiens, les archivistes et l’association Josette et Maurice Audin vont poursuivre leur mobilisation et leurs recours au Conseil d’Etat pour qu’il impose la liberté d’accès aux archives.

Cette levée du secret défense sur les archives de la guerre d’Algérie par le président de la République française serait-elle sélective, dans la mesure où certaines vérités pourront peut-être blesser quelques partisans : que ce soit en Algérie ou même en France ?

Il n’y a pas de levée du secret défense sur les archives de la guerre d’Algérie. Durant cette guerre, toutes les unités de l’armée française et de l’administration coloniale disposaient de tampons « secret » qui étaient abondamment apposés sur les documents émis ou reçus. Ecrire l’histoire des pratiques qui ont été mises en œuvre par l’armée et par l’administration coloniale implique d’examiner ces documents.

Ils devraient être librement consultables d’après la loi en vigueur qui dit que tous les documents datant de plus de 50 ans, donc antérieurs à 1971, sont consultables « de plein droit », qu’ils soient pourvus ou non de tampons « secret ».

Le communiqué de la présidence de la République maintient ce processus de déclassification. Il annonce un « travail législatif » qui risque de déboucher sur un durcissement de la loi. Le fond du problème est que dans la haute administration de l’Etat et dans une partie de l’armée française, certains ne veulent pas de l’ouverture des archives annoncée par Emmanuel Macron en septembre 2018, ni d’une reconnaissance des crimes de la colonisation dont il avait parlé à la chaîne Echorouk avant même son élection. Ils essaient de dresser des obstacles. Et le communiqué de l’Elysée ne lève pas ces obstacles.

Dans l’objectif d’encadrer leur partenariat et lui donner une réelle visibilité sur le terrain, Alger et Paris se sont donné, depuis 2013, des instances permanentes à l’échelle des ministres des Affaires étrangères et des Premiers ministres des deux pays. Comment jugez-vous les résultats de ce partenariat ?

Ce processus mis en place depuis 2013 est opaque et étroitement confiné entre des hauts fonctionnaires des deux pays sans aucune information des citoyens. Seul, en Algérie, le ministre des Moudjahidine et ayants droit, Tayeb Zitouni, en a parlé rapidement à des journalistes lors de certains de ses déplacements, mais, en France, c’est le silence absolu. Les chercheurs qui sont principalement concernés par cette question de l’accès aux archives n’ont aucune information à leur sujet.

Les citoyens des deux pays, en particulier les plus jeunes, demandent que leurs Etats reconnaissent ce qui s’est passé durant la colonisation et pendant la guerre d’indépendance algérienne. Bien sûr, côté français, il faut reconnaître la violence et les crimes de la colonisation.

Mais aussi, côté algérien, dire la vérité sur certains épisodes de la grande guerre d’Indépendance nationale sur lesquels des versions officielles ont longtemps cherché à cacher la vérité. Il faut pour cela une transparence. Ce n’est pas ce qui se passe depuis 2013 dans le cadre de ce partenariat secret entre les deux Etats.

Pensez-vous que les volontés politiques de Paris et d’Alger sont mûres et prêtes à évoluer sur des terrains constructifs pour aboutir à une réconciliation des mémoires des deux rives de la Méditerranée ?

Moins qu’une réconciliation des mémoires, il me semble que c’est un travail de vérité et d’établissement des faits qui est à réaliser dans les deux pays. Une fois celui-ci réalisé, la perception de ce passé dans les deux pays pourra évoluer. L’opinion en France pourra se débarrasser des mensonges de la propagande coloniale, et comprendre la légitimité de l’insurrection nationale déclenchée le 1er novembre 1954 qui lui avait été présentée comme un terrorisme pratiqué par des bandits. La société française a beaucoup à apprendre et il faut que les gouvernants lui tiennent un langage de vérité.

En France, la présence de citoyens d’origine algérienne qui sont héritiers de cette histoire contribue à questionner l’école et toute la société. Les historiens jouent aussi un rôle, en particulier les plus jeunes qui renouvellent les approches. Le rapport remis au président de la République par l’historien Benjamin Stora est un élément à partir duquel la société française doit travailler.

Emmanuel Macron est le premier président de la République né après la fin de la guerre d’Algérie et il a fait des déclarations importantes sur la colonisation. Mais tout le monde ne le suit pas au sein même de sa majorité ainsi que dans l’Etat et dans l’armée. Mais, quoi qu’il arrive, le mouvement vers la vérité sur cette histoire est irréversible, et il favorisera une meilleure compréhension entre les opinions publiques des deux pays.

Les relations algéro-françaises sont fluctuantes. Elles sont vues sous les prismes des visas, de la diaspora et de l’islam. Comment expliquer cette focalisation qui pervertit en quelque sorte les vraies relations entre les deux pays qui peuvent être d’ordre économique, commercial et même culturels comme avec tout autre pays ?

L’histoire de la France a été marquée depuis le début du XIXe siècle par des phénomènes contradictoires. D’une part une émergence de l’idée républicaine, liée à la référence aux droits de l’homme et à celle de démocratie. Et, d’autre part, une expansion coloniale qui en était la négation. La France d’aujourd’hui doit en prendre conscience et reconnaître les crimes coloniaux.

Le problème, c’est que plus d’un siècle de propagande coloniale, imprégnée de racisme et d’islamophobie, a fait des dégâts importants dans les esprits et a tendance à resurgir dans certains discours d’auteurs ou d’hommes politiques aujourd’hui.

Mais une prise de conscience est en cours. Il faut qu’elle se poursuive. Cela permettra de déboucher sur des relations plus étroites entre les deux pays, économiques, commerciales et culturelles ; des relations aussi « normales » que la France et l’Algérie peuvent en avoir avec d’autres pays, et peut-être même plus fortes qu’avec d’autres pays. Car l’histoire, même tragique, qu’elles ont partagée a tissé des liens, linguistiques et souvent personnels entre leurs citoyens, qui ne demandent qu’à se développer.