un extrait d’un ouvrage utile mais qui a suscité bien des questions

De la pédophilie en terres coloniales
par Alain Ruscio

publié le 21 mars 2020 (modifié le 23 mars 2020)

Le texte d’Alain Ruscio que nous reproduisons ici aborde la question largement taboue de la pédophilie au temps des empires coloniaux. Il est extrait par son auteur de l’ouvrage Sexe, race et colonies (La Découverte, 2018) qui a abordé ce thème important, jusque-là souvent occulté, tout en suscitant des polémiques à sa sortie. Nous le reprenons car il témoigne de l’opportunité du sujet abordé par cet ouvrage et de la qualité des articles de spécialistes de diverses disciplines qu’il a rassemblés. Mais nous l’accompagnons, pour faire écho aux débats suscités par ses choix éditoriaux — notamment quant à l’étendue et au commentaire de son iconographie —, d’une émission de France culture à son sujet et d’un article de Clarisse Juompan-Yakam publié dans Jeune Afrique.

De la pédophilie en terres coloniales

par Alain Ruscio, extrait du livre Sexe, race et colonies (La Découverte, 2018).

Colonie, terre de fantasmes inavouables. Mais également de passages à l’acte.

Des abus sexuels contre des enfants qui, en métropole, auraient été considérés à juste titre comme des crimes, paraissaient perdre un peu de leur gravité, aux yeux des contemporains, en franchissant les océans. Il serait évidemment injuste d’attribuer ces horreurs à une grande partie des hommes qui vécurent aux colonies. Mais, même exceptionnelles, ces pratiques existèrent.

Évidemment, les archives ne sont pas riches en informations sur ces faits. Mais les témoignages ne manquent pas. Lors de la campagne d’Égypte, les généraux de Bonaparte ne furent pas les derniers à emmener dans leurs lits de fort jeunes filles. Desaix écrit, sans gêne particulière, à une amie : « Je vous dirai un mot de mes amours. J’ai aimé la jeune Astiza, belle comme Vénus, blonde et douce. Elle avait quatorze ans, deux boutons de rose » [1]. En 1880, Loti confie à son Journal : « Une petite fille mauresque, délicieusement jolie, sous des habits de pauvresse — rencontrée dans le quartier arabe… Elle s’appelle Fizah, — et son père l’a amenée à Oran pour la prostituer… ». Vertueux, il repousse la tentation… quelques heures. Puis descend en ville, abandonne ses principes et allonge la « petite fille mauresque » près de lui.. (Oran, 10 avril 1880) [2].

Étonnamment, ces tares, masquées par un efficace système lorsqu’il s’agissait du monde réel, étaient au contraire présentées avec cynisme par toute une littérature.

Dans Un amour en Algérie, roman écrit peu après la conquête (1848), sans doute l’un de premiers de ce type, le héros de Marcellin de Bonal, fait la conquête d’une « petite Bédouine » de 13 ans [3]. Dans Broumitche et la Kabyle (1921), de Lecoq et Hagel, les amants ont 50 et 14 ans. Dans La Fête arabe, des frères Tharaud, roman de 1912, le héros, un docteur militaire, s’éprend de la petite Zohira, 11 ans ; il en fait sa maîtresse. Dans Le Blanc à lunettes, l’un des chefs-d’œuvre de Simenon (1937), le colon, isolé dans la jungle congolaise, a comme maîtresse (et servante) Caligi, une petite négresse de 15 ans. La Marocaine Rahma, dite Ram, compagne du capitaine Auligny du récit d’Henry de Montherlant, La Rose de sable [4] est décrite comme « une fille de quatorze ans environ ». Les descriptions de scènes érotiques avec cette fillette ne manquent pas.

À ces pratiques honteuses, il fallait donner une (tentative de) justification : dans ces pays, les fillettes étaient jetées dans les lits des hommes, sans que personne ne songeât à leur demander leur avis. Même le grand Montesquieu écrivit des sottises : « Les femmes sont nubiles dans les climats chauds, à huit, neuf et dix ans : ainsi l’enfance et le mariage y vont presque toujours ensemble. Elles sont vieilles à vingt… » (De l’esprit des lois, 1748). Pourquoi les nouveaux maîtres, les Blancs, se seraient-ils privés ?

Sous l’esclavage, les très jeunes femmes noires, biens meubles, étaient à la disposition des désirs des colons. À l’ère coloniale, certains ne furent pas les derniers à emmener dans leurs lits de jeunes, très jeunes, congaïs, fatmas ou moussos. En Indochine, en Océanie, au Maghreb, en Afrique subsaharienne, des fillettes jeunes furent dénudées, offertes aux regards, aux attouchements, aux viols (y a-t-il un autre mot ?) de braves Français qui auraient été horrifiés à la simple idée de pratiquer de la sorte dans l’hexagone. Sans parler des garçonnets.

Tout Français qui vivait aux colonies, tout témoin qui y passait quelque temps, savait peu ou prou que ces pratiques existaient. Si leurs auteurs étaient probablement secrètement méprisés, ils n’étaient pas pour cela exclus de la bonne société.

En plusieurs siècles (esclavage) ou plusieurs décennies (colonisation) de présence française, il n’y eut jamais de campagne de dénonciation publique, parfois quelques protestations individuelles… mais rarement des sanctions.


Emission « Signes des temps » de Marc Weitzmann sur France culture,
le 14 octobre 2018

Sexe, race et colonies : la polémique



Extrait de sa présentation par France culture :

Le livre « Sexe, race et colonies » (éd. La découverte) dirigé par Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Gilles Boëtsch, Dominic Thomas et Christelle Taraud fait l’objet de débats depuis sa parution. Lundi 8 octobre 2019, devait avoir lieu à La Colonie, rue Lafayette à Paris, une présentation du livre d’art, Sexe Race et Colonies, une somme réalisée aux éditions la Découverte par un collectif d’historiens sous la direction de Pascal Blanchard. Face à l’ampleur des polémiques qu’il suscite, la présentation a finalement été annulée et reportée sine die. En effet, depuis sa sortie fin septembre, ce livre, qui prétend vouloir dénoncer l’utilisation sexuelle des corps des colonisés sur les six derniers siècles déclenche, à gauche, une volée de bois vert. Dans Libération du 30 septembre, la militante Mélusine dénonce l’absence de prétention scientifique du livre, et « la diffusion au grand public de documents historiques au contenu violemment raciste. » Le même jour, dans le même journal, Philippe Artière fait part de son « malaise » devant un ouvrage qui oscille sans se décider entre livre d’histoire et beau livre, et qui de plus déforme les archives par un propos parfois vague, qui n’évite pas la fascination. Et dans le même temps, la rédaction de Mondafrique publie une pétition dénonçant en termes extrêmement violents la publication d’un tel ouvrage.


« Sexe, race et colonies » : les crimes tabous de la colonisation


par Clarisse Juompan-Yakam, paru le 5 novembre 2018 dans Jeune Afrique Source

Avec « Sexe, race et colonies », les éditions La Découverte jettent une lumière crue sur un aspect peu évoqué de l’esclavagisme et de la colonisation. Mais la reproduction de nombreuses images dégradantes suscite la polémique.

Les images défilent, troublantes, bouleversantes, choquantes, violentes. Antillaises lubriques à l’appétit sexuel débridé. Arabes lascives prêtes à s’abandonner aux mains du maître blanc. Hommes noirs « bestiaux, décadents et efféminés ». Hommes blancs mesurant à l’aide d’un compas les larges fesses d’une femme noire… Depuis sa sortie, en septembre, aux éditions La Découverte, Sexe, race et colonies fait couler beaucoup d’encre et de salive.

Codirigé par cinq chercheurs, dont l’historien Pascal Blanchard, coréalisateur du film Sauvages, au cœur des zoos humains, l’ouvrage a mobilisé pas moins de 97 chercheurs qui ont examiné 1 200 illustrations diverses pour mettre à nu six siècles de domination sexuelle esclavagiste et coloniale sur tous les continents.

On pénètre ainsi dans les méandres des institutions sexualisées comme les harems de l’Empire ottoman, les plantations esclavagistes de la Caraïbe, les lieux de prostitution du Maghreb, du Kenya… On y découvre la fascination du colon pour les corps des dominés, l’éventail des réactions, des premiers émois exotiques à l’érotisation violente en passant par la hantise du métissage. Pour Pascal Blanchard, « toutes ces images révèlent que, dans l’histoire coloniale, la sexualité n’a pas été un fait marginal et secondaire, mais bien une manière d’humilier et de dominer ».

Au point que, écrit Christelle Taraud, l’une des coordinatrices de l’ouvrage, « la grande histoire de la colonisation n’a pas été la conquête des territoires, mais le partage des femmes ». Sexe, race et colonies raconte en effet une histoire double : comment, dans les colonies, tout était permis au colon et comment l’Occident a fabriqué des fantasmes destinés à émoustiller ceux qui ne s’y rendraient jamais. Aux yeux du colonisateur, l’Autre n’était qu’un sexe.

Selon les auteurs, c’est cet imaginaire demeuré vivace dans l’inconscient occidental qui explique aujourd’hui la crainte du métissage des xénophobes. De même, estiment-ils, on observe dans le marché du tourisme sexuel et de la prostitution, mais aussi au sein de l’industrie de la pornographie, une transposition des stéréotypes qui ont contribué, dans les colonies, à la création d’espaces de « récréation sexuelle ».

Sexe, race et colonies apparaît dès lors indispensable pour déconstruire l’histoire de la domination, en particulier sexuelle. Il donne à voir ce qui était caché dans des images qui ont toujours circulé et étudie leur charge virale, hier comme aujourd’hui.

Beau livre ?

Si la réalisatrice Isabelle Boni-Claverie et le critique littéraire Boniface Mongo Mboussa apprécient que ce sujet soit porté par des historiens et mis à la disposition du public, le faire au travers d’un « beau livre » les laisse perplexes. Car, selon eux, on ne peut pas placer sur le même plan des tableaux de maître, des images pornographiques – dont certaines sont très avilissantes pour les colonisés représentés –, des affiches de publicité et des images de torture.

« En tant que lectrice, on me place dans une position injuste dans la mesure où je peux être amenée à porter sur ce livre un regard voyeuriste », insiste Boni-Claverie, estimant que, lorsque l’on referme le livre, on a vu des corps mais ni sujets ni êtres humains, ce qui pose la question de la dignité des personnes représentées. Après la leur avoir retirée de leur vivant, on les expose à présent sur papier glacé et en grand format. On leur aurait rendu davantage justice en privilégiant un format d’ouvrage scientifique. « Il y avait une réflexion à mener sur le statut des images : comment rendre compte de leur violence sans pour autant tomber dans le voyeurisme ou risquer d’humilier une nouvelle fois des personnes qui l’ont été de leur vivant ? » poursuit Isabelle Boni-Claverie.

Pascal Blanchard reconnaît que l’équipe de contributeurs s’est demandé comment présenter des représentations aussi complexes. Quelques-unes ont d’ailleurs été écartées, notamment lorsqu’elles montraient des scènes impliquant de très jeunes filles ou garçons. Pour rédiger leurs textes, certains auteurs ont demandé à voir les photographies, d’autres ne l’ont pas souhaité. Ann-Laura Stoler, spécialiste de l’histoire coloniale et auteure de nombreux écrits sur la sexualité dans les colonies, a décliné la sollicitation, estimant qu’il ne fallait pas publier ces images et que les livres universitaires suffisaient à déconstruire ces fantasmes.


Photographie ci-contre extraite de : Malek Alloula, « Le harem colonial. Images d’un sous-érotisme », Les colonnes d’Hercule/Séguier, 2001.


[1Cité par Philippe Bourdin, Annales historiques de la Révolution française, n° 324, 2006.

[2In Journal, Vol. II, 1879-1886, Paris, Rivages des Xantons / Les Indes Savantes, 2009.

[3Cité par Jean Déjeux, Unions mixtes franco-maghrébines, Paris, La boîte à Documents, 1989.

[4Roman de 1932, publié seulement en 1968 par Gallimard.