une institution bien documentée et utile aux chercheurs

De l’Académie des Sciences coloniales
à l’Académie des Sciences d’outre-mer,
par Alain Ruscio

publié le 26 avril 2020 (modifié le 1er mai 2020)

L’Académie des sciences d’outre-mer, 15 rue La Pérouse à Paris (16e), est la continuatrice de l’Académie des Sciences coloniales, fondée en 1922, dont elle n’a jamais renié le passé. Mais elle a changé de dénomination en 1957 quand elle s’est identifiée au courant « réformiste colonial » représenté par Robert Delavignette qui s’est séparé des partisans de la guerre à outrance en Algérie. C’est le moment où cet ancien gouverneur colonial a démissionné de la « Commission de sauvegarde des droits et libertés individuelles » constituée par Guy Mollet pour couvrir les crimes de l’armée française dans la « bataille d’Alger » et a écrit un projet de préface pour L’Affaire Audin de Pierre-Vidal-Naquet. Sa bibliothèque contient une documentation utile à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’empire colonial français.

L’Académie des Sciences d’outre-mer, un espace de connaissance utile
sur l’histoire de l’empire colonial français

par Alain Ruscio, coordinateur de l’Encyclopédie de la colonisation française (Les Indes savantes, trois volumes parus, un quatrième en cours de publication).

L’Académie des Sciences d’outre-mer dispose d’une bibliothèque spacieuse. En dehors des documents légués pendant un siècle par d’anciens administrateurs coloniaux, on y trouve de nombreuses acquisitions récentes. On peut y consulter, par exemple, la collection complète de L’Écho d’Alger durant la guerre d’Algérie. L’accueil fait aux chercheurs est cordial, attentionné, professionnel… d’autant plus que le lieu est méconnu et peu fréquenté. Il y flotte un air un peu désuet et la moyenne d’âge est élevée, mais rien à voir avec les préjugés idéologiques et l’agressivité des nostalgériques. C’est un espace de connaissance utile à toutes les personnes intéressées par l’histoire de l’empire colonial français. Voir son site internet.

En 1922, la fondation de l’Académie des Sciences coloniales

L’idée de faire se rencontrer en un seul lieu chercheurs, politiques, administrateurs civils, officiers, colons… afin d’étudier les colonies françaises était assez ancienne. C’est le journaliste-écrivain Paul Bourdarie, considéré comme indigénophile, qui le premier la mit en pratique. Il bénéficia du soutien de l’africaniste Maurice Delafosse et de l’historien Alfred Martineau, professeur au Collège de France. Tous trois convainquirent Albert Lebrun, ancien ministre des Colonies, sénateur et personnalité politique de premier plan, qui en fut le président-fondateur.

En février 1922, il reçoit trois membres actifs du « parti colonial » : Paul Bourdarie, directeur de la Revue indigène, Maurice Delafosse, gouverneur des colonies et professeur à l’École Coloniale, et Alfred Martineau, professeur au Collège de France et président de la Société d’Histoire des Colonies.

La note d’intention qu’ils lui remettent est un plaidoyer pour la fondation d’une Académie :

« L’empire colonial n’a pas été constitué au simple hasard des découvertes géographiques. La science proprement dite y a eu sa grande part en servant de but, de guide ou de moyen, qu’il s’agît de géographie pure, de science anthropologique ou de sciences naturelles (...). Plus s’est étendu le domaine, plus s’est développée la connaissance ou la pratique des peuples différents qui la constituent, plus nécessaire est devenue la bonne et pleine utilisation des richesses et des forces naturelles que cette France extérieure possède ou recèle encore. Et plus il est manifeste que toutes ces sciences particulières distinctes et disséminées veulent être réunies, concentrées en un organisme qui soit, par sa constitution et son fonctionnement, doté de la plus haute autorité morale. »

En conséquence, ils appelaient à la constitution d’un organisme constitué « de personnalités douées de science et d’expérience personnelles et fortement unies par une même foi coloniale », organisme « d’emblée reconnu par les autorités gouvernementales et coloniales ».

Pour conclure :

« Il n’y a pas de forme qui convienne mieux que celle qui est bien connue sous le nom d’Institut ou d’Académie [1]. »


L’idée ne devait plus s’arrêter.

Le 18 mai 1923, en Sorbonne, a lieu une cérémonie solennelle de présentation au Tout-Paris, sous la présidence d’Albert Sarraut, ministre des Colonies. Le premier Secrétaire perpétuel et longtemps pilier, de l’Académie, Paul Bourdarie, prononce un discours rappelant la genèse et les objectifs de l’Académie :

« Trois idées directives.

L’idée coloniale française étant fortement battue en brèche tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, malgré les hautes preuves de son excellence qu’elle a données pendant et depuis la guerre, il y a lieu de la défendre en se plaçant aux points de vue les plus élevés (…).

Il convient de montrer et de prouver le rôle important que jouent dans notre colonisation l’intellectualité française et le sentiment français de moralité humaine et internationale (…).

Par ce temps de “mandats coloniaux“, il convient qu’une institution de haute influence, représentative de la science coloniale française, apporte son garant au gouvernement de la France devant les autres nations [2]. »


La liste des fondateurs recouvre toute l’intelligentsia pro-coloniale et de nombreux hommes politiques marquants de l’époque : Augustin Bernard, Maurice Delafosse, Paul Doumer, le maréchal Lyautey, le général Mangin, Alfred Martineau, Pierre Mille... et des spécialistes venues des institutions les plus prestigieuses : Académie française, Académie des Sciences, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Académie des Sciences morales et politiques, Académie de Médecine, Institut Pasteur, Muséum, Sorbonne, Collège de France, École des Sciences politiques, Écoles des Langues orientales, École Coloniale…

De nombreux noms, venus d’horizons différents, mais tous attachés à l’œuvre coloniale de la France, ont illustré au fil des décennies la vie de l’Académie : outre les fondateurs, citons Jules Brévié, Gratien Candace, Robert Delavignette, Edgar Faure, Léo Hamon, le docteur Jamot, le maréchal Joffre, le maréchal Juin, Henri Lemery, le maréchal Lyautey, Marcel-Edmond Naegelen, Louis Marin, Auguste Pavie, le maréchal Weygand, le docteur Yersin [3]

Après la fin de la Seconde guerre mondiale, l’essor du mouvement d’émancipation nationale et l’accès à l’indépendance de nombreux pays disqualifia progressivement l’adjectif colonial. C’est finalement en 1957, trois ans après Dien Bien Phu, un an après l’indépendance de la Tunisie et du Maroc, que l’Académie y renonça, au bénéfice de l’appellation d’outre-Mer.

En 1957, elle prend le nom de l’Académie des Sciences d’outre-mer

Si l’Académie des Sciences coloniales, considérant que cet adjectif n’était plus compris du public, changea de nom en 1957 et devint Académie des sciences d’outre-mer, elle n’a jamais renié ce passé. Ses locaux sont situés au même endroit que ceux de l’ancienne Académie, 15 rue La Pérouse, dans le XVI è arrondissement de Paris. Les documents dans lesquels elle se présente revendiquent clairement cette filiation.

L’esprit qui prévaut est en général un sentiment d’attachement à l’œuvre de la France dans ses anciennes colonies, sans pour cela tomber dans des affrontements idéologiques avec les adversaires de cette thèse.

« L’Académie des Sciences d’outre-mer, d’après l’article 1 de ses statuts, est un établissement public qui a pour vocation d’étudier sous leurs aspects variés et notamment leurs aspects scientifiques, politiques, économiques, techniques, historiques, sociaux et culturels, les questions relatives aux pays situés au-delà des mers et d’associer à cet effet des personnalités françaises et étrangères compétentes, dans un esprit de complète objectivité et entier désintéressement. »

Académie des Sciences d’outre-mer, Présentation, 2008 [4]


Elle comprend actuellement 275 membres, dont 120 titulaires. L’Académie tient des séances de connaissance du monde deux fois par mois, publie une revue, Mondes et Cultures, dont la partie bibliographique est à juste titre réputée. Elle a en outre été à l’origine de la publication d’une somme biographique monumentale, sous la direction de Robert Cornevin, Hommes et Destins (dix volumes parus, plusieurs centaines de notices).

Elle décerne chaque année des prix récompensant des ouvrages jugés majeurs.

La Bibliothèque de l’Académie des sciences d’outre-mer


La Bibliothèque de l’Académie des sciences d’outre-mer possède près de 80 000 documents : 70 000 monographies, 3 000 périodiques dont 100 vivants, plus de 300 cartes historiques, un millier de manuscrits et environ 10 000 brochures et tirés à part. Son catalogue est accessible en ligne, et ses collections sont signalées dans la base Sudoc (le catalogue des universités).

Ouverte au public, elle est devenue, depuis le départ vers Aix-en-Provence des Archives nationales d’outre-mer, le principal pôle de référence en région parisienne pour l’outre-mer français et étranger, passé et actuel. Elle est fréquentée, en dehors des académiciens et des membres de la Société des amis, par des professeurs des Universités, des chercheurs, des doctorants, des journalistes, des écrivains et des étudiants de toutes origines.

C’est un fonds vivant de mémoire coloniale, alimenté essentiellement par les services de presse, dont les recensions paraissent chaque mois dans le CaRASOM, et les achats, dons et legs. Les cadeaux d’archives de membres illustres de l’Académie, à la suite de leur disparition, permettent un enrichissement permanent. La bibliothèque met en outre régulièrement à disposition, au fur et à mesure de leur intégration au catalogue, les 60 000 volumes du fonds patrimonial unique « Afrique, Outre-mer et colonies », cession faite en 2014 par la Direction de l’information légale et administrative (DILA) à l’Académie.

La bibliothèque possède des fonds riches, concernant particulièrement l’Afrique sub-saharienne, le pourtour méditerranéen, le Maghreb-Machrek mais aussi le sud-Asie, la péninsule indochinoise (notamment les quelques 150 mémoires et thèses du fonds Lamant) et l’Inde. Le fonds de l’administrateur Raymond Decary par exemple constitue un ensemble de ressources précieuses sur l’Afrique, Madagascar et l’océan Indien (le détail précis et complet de ses collections est consultable ici).

La revue Mondes et Cultures a, par ailleurs, permis de mettre en place une politique d’échanges entre les bibliothèques et les instituts de recherche. Certains titres de périodiques qui composent le fonds de la Bibliothèque sont issus de ce type de partenariat.

En 2019, la Commission des archives, de la bibliothèque et des publications de l’Académie a doté la bibliothèque d’une charte documentaire qui définit le fonds et établit des critères d’alimentation de la collection.

La bibliothèque porte depuis le 14 février 2020 le nom de Félix Houphouët-Boigny, après son inauguration par le président de la République de Côte d’Ivoire M. Alassane Ouattara.

[1Cité par Robert Cornevin, dans « La politique coloniale française et l’Académie des Sciences d’outre-mer, chambre de réflexion et de contestation », Société d’Histoire moderne & contemporaine, séance du 8 novembre 1978, Bulletin de la Société d’Histoire moderne & contemporaine, supplément à la RHMC, n° 1, 1979.

[2Revue Indigène, n° 171-173, mars-mai 1923.