Histoire coloniale et postcoloniale

Nous contacter

Accueil > la France et les colonies > Dans la presse algérienne : la journée sur les disparus de la guerre (...)

un débat qui concerne directement la société algérienne

Dans la presse algérienne : la journée sur les disparus de la guerre d’Algérie du fait des forces de l’ordre françaises

dimanche 6 octobre 2019

Plusieurs quotidiens algériens ont annoncé la journée d’étude organisée le 20 septembre, salle Victor Hugo de l’Assemblée nationale, sur « Les disparus de la guerre d’Algérie du fait des forces de l’ordre françaises : vérité et justice ? », ou ou en ont rendu compte. C’est le cas notamment de "El Watan", "Liberté", "Le Quotidien d’Oran" et "L’Expression". Tous soulignent que la répression durant la guerre d’Algérie a entrainé des milliers de disparus, au-delà du cas emblématique de Maurice Audin. Et que la question des archives est centrale, à la fois sur le plan historique et en ce qui concerne l’enjeu citoyen de leur accès. Voici quelques uns de leurs articles. Ainsi que l’annonce de l’ouvrage "Réparer l’injustice – L’Affaire Maurice Audin", dirigé par Sylvie Thénault, à paraitre en octobre 2019.

• « Guerre d’Algérie : Archivistes et historiens se penchent sur la question des disparus »

par Walid Mebarek, article publié par El Watan le 17 septembre 2019. Source

La répression militaire durant la guerre d’Algérie a été la cause de centaines de disparus, au-delà du cas emblématique de Maurice Audin. Alors qu’un arrêté ministériel autorisant l’ouverture des archives sur cette affaire vient d’être publié au Journal officiel, une journée d’étude se tiendra vendredi à l’Assemblée nationale.

C’est un événement unique qui se prépare pour vendredi prochain à l’Assemblée nationale. Suite aux avancées institutionnelles pour dévoiler les secrets de l’assassinat de Maurice Audin en 1957, la question des disparus apparaît aujourd’hui au grand jour dans sa cruauté. A tel point qu’une journée d’étude aura lieu le vendredi 20 septembre à l’Assemblée nationale sur le thème : « Les disparus de la guerre d’Algérie du fait des forces de l’ordre françaises : vérité et justice ».

L’idée de cette journée d’étude est née d’une rencontre, celle d’historiens, de juristes et d’archivistes. Son origine remonte à la déclaration du président de la République, Emmanuel Macron, le 3 septembre 2018, lors de sa visite à Josette Audin, veuve du mathématicien et militant communiste Maurice Audin, « disparu » à l’âge de vingt-cinq ans à la suite de son arrestation à Alger, le 10 juin 1957, par des parachutistes français.

Le chef de l’Etat avait dit : « La disparition de Maurice Audin a été rendue possible par un système dont les gouvernements successifs ont permis le développement : le système appelé “arrestation-détention” à l’époque même, qui autorise les forces de l’ordre à arrêter, détenir et interroger “tout suspect dans l’objectif d’une lutte plus efficace contre l’adversaire” et affirmant que “ce système s’est institué sur un fondement légal : les pouvoirs spéciaux”. »

La journée d’étude met enfin au cœur de l’actualité les travaux des historiens, entamés à chaud durant cette époque trouble et dramatique.

L’historien Fabrice Riceputi, un des cofondateurs du site 1000 autres.org, rappelle à ce sujet que « des historiens, notamment Pierre Vidal-Naquet (1930-2006), ont travaillé depuis longtemps sur cette pratique généralisée de la torture pendant ce qu’il est convenu d’appeler la ‘‘Bataille d’Alger’’ et sur ce système institutionnalisé d’arrestation-détention, avec son cortège de disparitions. Durant le temps de la guerre elle-même, des journalistes l’ont porté à la connaissance de l’opinion publique, ce qui a valu la condamnation de plusieurs journaux et éditeurs. Depuis les années 2010, des historiens, des mathématiciens et des élus de la nation ont joué un rôle décisif dans l’obtention de la déclaration du président de la République ».

Cette activité, soutenue enfin au plus haut de l’Exécutif, avait agi comme un nouveau défi pour dire que le cas Audin n’était qu’un des nombreux cas de disparitions inexpliquées en Algérie.

D’ores et déjà, nous annonce l’historien Fabrice Riceputi, des proches des familles des disparus, venus d’Algérie, seront présents vendredi à Paris.

Accès aux archives : Enjeux historique et citoyen

En septembre 2018, à l’initiative de l’association Histoire coloniale et postcoloniale et de l’Association Maurice Audin, le site de recueil de témoignages « 1000autres.org », avait été ouvert. Il a rapidement reçu de nombreuses contributions sur les autres disparus algériens de la « Bataille d’Alger ». Pour Fabrice Riceputi : « Dès l’origine, des juristes avaient dénoncé la remise en cause des principes constitutionnels et des engagements internationaux de la France, alertant l’opinion sur les ‘‘libertés à l’abandon’’. A partir des années 1970, la pratique généralisée des disparitions forcées en Amérique latine a suscité un renforcement considérable du droit international autour des principes consacrés par la Déclaration sur la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées (adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies en 1990) et l’affirmation du droit à la vérité, du droit à la justice et du droit à la réparation (‘‘principes Joinet’’). Ces avancées du droit international pénal nous interrogent à nouveau sur les disparitions forcées de la guerre d’Algérie (1954-1962), avec une perspective juridique élargie dans le temps et l’espace. »

De gauche à droite : Céline Guyon, présidente de l’Association des archivistes français, Isabelle Neuschwander, ancienne directrice des Archives nationales, Gilles Morin, président de l’Association des usagers des Archives nationales, et Caroline Piketty, ancienne responsable des relations avec le public aux Archives nationales.

La journée d’étude réaffirmera : « La question des archives est centrale, à la fois au plan historique et en ce qui concerne l’enjeu citoyen de leur accès. » Le président de la République avait énoncé le 13 septembre 2018 son souhait « que toutes les archives de l’Etat qui concernent les disparus de la guerre d’Algérie puissent être librement consultées et qu’une dérogation générale soit instituée en ce sens ».

C’est fait, depuis l’arrêté du 9 septembre, publié au JO le 10 septembre 2019. Cette ouverture des archives est un nouveau pas qui soulagera les historiens dans leurs exigences de vérité et facilitera le repérage des sources publiques et privées sur cette douloureuse page d’histoire.


Liberté du 24 septembre 2019 : « Archives de la guerre d’Algérie. Le gouvernement français veut jouer la transparence ».

Lire en ligne


• Le Quotidien d’Oran, le 24 septembre 2019 : « Gilles Manceron, Malika Rahal, Amar Mohand-Amer - Les disparus de la guerre d’Algérie du fait des forces de l’ordre françaises : vérité et justice »

propos recueillis par Ali Ghanem*, publié dans Le Quotidien d’Oran le 24 septembre 2019. Source

Un colloque sur « Les disparus de la guerre d’Algérie du fait des forces de l’ordre françaises : vérité et justice » s’est déroulé à l’Assemblée nationale à Paris, auquel ont participé un ensemble d’intellectuels, historiens, juristes, archivistes, journalistes, écrivains, dont Malika Rahal, Benjamin Stora, Alain Ruscio, historiens, Ahmed Mahiou, juriste, François Gèze, éditeur, Henri Leclerc, président d’honneur de la Ligue des droits de l’Homme, Pierre Joxe, ancien ministre, Stéphane Peu, député de la Seine-Saint-Denis, Françoise Banat-Berger, directrice du Service interministériel des archives de France...

Le colloque est organisé par l’Association Maurice Audin et animé par l’historien Gilles Manceron.

Parmi les thèmes abordés, le viol des femmes algériennes par l’armée française a été présenté par la journaliste du quotidien Le Monde et écrivaine, Florence Beaugé. Beaucoup de questions relatives aux disparus en Algérie ont été soulevées. Aussi, Alice Cherki, militante de la cause nationale algérienne, psychanalyste et écrivaine, s’est interrogée sur les Algériens jetés par l’armée française des hélicoptères en pleine mer. De son côté, l’historien algérien Amar Mohand-Amer, du CRASC d’Oran, a évoqué la question des disparus vue d’Algérie. Par ailleurs, les archives ont été un des sujets les plus débattus au cours de ce colloque.

Interview :

Gilles Manceron, Malika Rahal et Amar Mohand-Amer

Gilles Manceron

Ali Ghanem : Pourquoi un colloque sur les disparus, 60 ans après l’indépendance de l’Algérie ?

Gilles Manceron : Le président de la République a fait l’année dernière, en septembre 2018, un pas important dans la reconnaissance des crimes commis par la France à travers un cas particulier, qui est celui de Maurice Audin, enlevé, torturé et disparu. Nous, historiens, nous savons qu’il y en a eu bien d’autres, qui sont des Algériens, autochtones, et qui ont subi le même sort. En reconnaissant ce cas, celui de Maurice Audin, nous posons la question suivante : et les autres ? Est-ce qu’il n’y a pas une reconnaissance ou quelque chose à faire afin que la vérité soit dite concernant les disparitions du fait des forces de l’ordre françaises pendant la guerre d’Algérie ?

A. G. : Pourquoi ce colloque est organisé à l’Assemblée nationale et non pas dans une salle populaire où tout le monde pourrait participer et témoigner ?

Gilles Manceron : C’est une initiative de la Commissions nationale consultative des droits de l’Homme, qui est un organisme indépendant, néanmoins nommé par le Premier ministre, sur proposition des associations de défense des droits de l’Homme. La salle est symbolique de la République, donc cela met en cause les responsabilités de la République française. Ce n’est pas un meeting si je puis dire. On peut faire aussi des rencontres populaires, elles ont leur utilité. Aujourd’hui, c’est un acte que l’on veut solennel et qui interroge directement la République française.

Malika Rahal

A. G.  : Allez-vous intervenir dans le débat ?

Malika Rahal : Je vais faire une intervention assez « algérienne » en réalité. Je vais essayer d’expliquer ce qu’on apprend à travers l’initiative 1000autres.org, ce qu’on apprend de nouveau grâce à ces listes de disparus et aux contacts qu’on a noués avec les familles.

A. G.  : Vous êtes historienne dans quel domaine ?

Malika Rahal : Je suis historienne de l’histoire contemporaine de l’Algérie.

Amar Mohand-Amer

A. G.  : Vous participez au colloque sur « Les disparus de la guerre d’Algérie du fait des forces de l’ordre françaises : vérité et justice ». Quelles conclusions tirez-vous de cette rencontre ?

Amar Mohand-Amer : Ce colloque est important car il aborde un sujet qui renvoie à un ensemble de considérations historiques et politiques, mais également de l’ordre du privé, de la famille, du territoire ou de la région. La question des disparus durant la Guerre de libération nationale du fait des forces de l’ordre françaises montre que la violence, sous toutes ses formes, constituait le soubassement de la philosophie du système colonialiste, de 1830 jusqu’à l’indépendance. Dans ce sens, l’expérience du mouvement national (avec ses partis, journaux, associations, syndicats...), à laquelle les nationalistes algériens avaient adhéré pleinement n’avait en fin de compte pas réussi à infléchir ce dogme, celui de la violence. Les massacres de mai 1945 dans le Nord constantinois, d’abord, puis en août 1955, 17 octobre 1961 et d’autres évènements rendent bien compte que la répression et la violence sont étroitement (consubstantiellement) liées au projet colonial. Ceci étant dit, la disparition des militants nationalistes est une pratique qu’on trouve dès les premiers jours de la guerre. Zeddour Belkacem Brahim en est une des premières victimes. Zeddour est issu d’une famille très connue à Oran. Sa famille et ses proches, des universitaires, la presse avaient réclamé la vérité sur sa disparition, en vain. L’affaire Zeddour est importante car elle renseigne sur des pratiques qui vont se systématiser en toute impunité dans cette Algérie coloniale. Elles seront à leur paroxysme au cours de la « Bataille d’Alger ».

A l’heure actuelle en Algérie, des rues, places, avenues, édifices publics portent les noms de ces disparus, sans qu’on sache où sont leurs corps. La question des disparus renvoie ainsi au travail de deuil et à l’absence de sépultures. Des familles recherchent toujours leurs proches disparus ou toutes traces ou indices les concernant. Cela avait déjà commencé pendant la guerre où cette recherche se faisait dans la région ou à des centaines de lieues plus loin, avec toute la difficulté que cela posait. Cette histoire n’a pas encore été écrite, à ma connaissance, bien que dans les centaines de mémoires et témoignages publiés, notamment après 1988, par des maquisards et militants de l’indépendance nationale, cette question des disparus ne soit ni éludée ni absente. Ces récits, de plus en plus nombreux, apportent de nouveaux éclairages sur la vie dans les maquis et le rapport des moudjahidine avec la mort, les morts et les disparus. Par ailleurs, les disparus suite aux accrochages avec l’armée française font partie aussi de cette catégorie, car nombre de leurs sépultures n’ont pas encore été trouvées jusqu’à ce jour. La recherche, dans ces cas, est encore des plus complexe car ces sépultures devaient être préservées de l’armée française, pour des raisons, à la fois, objectives inhérentes à la guerre et à ses règles, et symboliques : protéger le corps du chahid de toute profanation. A l’indépendance, les journaux algériens avaient ouvert leurs pages à ceux pour qui la guerre n’était pas encore terminée. Les annonces étaient nombreuses et la quête de vérité et de deuil non encore achevée. Les demandes adressées au site 1000autres.org, créé par l’Association Maurice Audin et Histoirecoloniale. net, en donnent aujourd’hui la preuve.

La recherche des disparus n’est pas facile. Tahar Djaout, dans Les chercheurs d’os, roman publié en 1984, en esquisse la complexité, la dureté, les tiraillements et la culpabilité de la société face à ses morts et disparus. Rechercher le corps du disparu, c’est se familiariser avec les fosses communes et les charniers, dans l’espoir de trouver des indices qui permettront ou pas de reconnaître un proche, un parent, et de subir frontalement et fatalement les traumatismes de cette guerre.

De gauche à droite, Benjamin Stora, Alain Ruscio et Emmanuel Blanchard.

A. G.  : Ne trouvez-vous pas que ce colloque vient un peu tard ?

Amar Mohand-Amer : Sûrement, car nous sommes en 2019 et cette question de disparus pendant la Guerre de libération nationale reste un des sujets « orphelins » de l’historiographie nationale, à l’instar de beaucoup d’autres. Je dirai que cela s’explique par la situation de la recherche historique en Algérie et ses difficultés. De moins en moins de vocations pour le métier d’historien, des archives sous scellés, que ce soit dans les institutions publiques ou privées, l’empiétement du politique sur le scientifique, la difficulté, de plus en plus, d’aller en France pour les doctorants et chercheurs là où les archives, sur la période coloniale, sont conservées en grande partie... Toutefois, ce genre de colloque, organisé en France ou ailleurs, ouvre des perspectives très intéressantes pour la recherche dans ce domaine. La qualité des intervenants et les sujets abordés (histoire, droit, archives...) laissent entrevoir que cette question sera mieux prise en charge à l’avenir, espérons-le.

A. G.  : Vous êtes directeur de la Division « Socio-anthropologie de l’histoire et de la mémoire » CRASC à Oran. Parlez-moi de votre institution ?

Amar Mohand-Amer : Le CRASC et ses chercheurs permanents et associés travaillent sur un ensemble de thématiques relatives à l’histoire de l’Algérie, la mémoire, la ville, la religion, le territoire, l’éducation, la littérature, l’imaginaire, la traduction... Il publie une revue, Insaniyat, reconnue dans le pays et à l’étranger, en plus de ses nombreuses publications scientifiques, en langue arabe et française, et bientôt en anglais. Le CRASC est également un lieu de rencontre et d’échange avec la société (débats, conférences, colloques, journées d’étude...).

A. G.  : Vous avez fait une thèse sur la crise du FLN de l’été 1962 à l’université Paris 7. Parlez-moi de cette crise ?

Amar Mohand-Amer : La crise du FLN de l’été 1962 est le reflet des contradictions et des luttes qu’a connues la Révolution algérienne. Le processus de l’indépendance produit de nouvelles logiques et aspirations politiques, individuelles et de groupe(s). Ces nouveaux éléments remettent fondamentalement en jeu les équilibres de force et les anciennes alliances au sein du FLN et de l’ALN. La crise de 1962 marque les limites objectives du FLN de la guerre et de ses institutions les plus emblématiques, le Gouvernement provisoire de la Républiques algérienne (GPRA), le Conseil national de la Révolution algérienne (CNR) et les wilayas, particulièrement.

A. G.  : Ne pensez-vous pas que la Révolution algérienne n’est pas enseignée dans toute sa diversité dans les écoles ?

Amar Mohand-Amer : C’est une réalité, car l’histoire nationale a été longtemps otage de considérations politiques, politiciennes et idéologiques et l’objet de confrontations, négociations et d’intérêts. Cela au détriment d’une recherche académique et ouverte sur l’histoire de l’Algérie dans sa profondeur et diversité. Paradoxalement, cette situation s’explique également par le peu d’intérêt que lui portent les pouvoirs publics, bien que cette discipline (l’histoire) ait toujours été un des ferments de l’Etat et de ses relais politiques dans le cadre de sa légitimation et re-légitimation.

A. G.  : Pourquoi avez-vous choisi d’être historien ?

Amar Mohand-Amer : C’est avant tout par rapport à ma passion, depuis l’enfance, pour les récits historiques, en particulier l’histoire de l’Algérie.

*Cinéaste.


Sylvie Thénault, qui a dirigé l’ouvrage "Réparer l’injustice – L’Affaire Maurice Audin", collection Transition & Justice, LGDJ-Lextenso, Paris (à paraître en octobre 2019).

• Pierre Audin à Algérie1 : « Maurice Audin, mon père, était dans le camp du peuple »

Entretien réalisé par Amine Bouali, le 23 septembre 2019. et repris dans Le Quotidien d’Oran.


• L’Expression : « Disparus de la guerre d’Algérie du fait des forces coloniales. Une douloureuse histoire à écrire… »

par Ali Ghanem, publié le 30 septembre 2019.
Lire en ligne