rassemblements à Paris et Rabat pour les 56 ans de l’assassinat de Mehdi Ben Barka

Dans l’enlèvement en plein Paris
et l’assassinat de Mehdi Ben Barka :
la complicité de Roger Frey et Maurice Papon

publié le 30 octobre 2021 (modifié le 1er novembre 2021)

Le 29 octobre 2021, 56 ans après l’enlèvement à Paris de l’homme politique marocain et leader tiers-mondiste Mehdi Ben Barka suivi de son assassinat, un rassemblement a eu lieu à Paris devant la Brasserie Lipp, boulevard Saint-Germain. Ci-dessous l’allocution prononcée au nom de la famille par Bachir Ben Barka, président de l’Institut Mehdi Ben Barka - Mémoire vivante. Et l’article publié par Mediapart sur les complicités de Frey et de Papon dans ce crime. Des complicités qui expliquent probablement les entraves persistantes que la « raison d’Etat » oppose en France au travail de la Justice, qui est toujours saisie de ce crime mais n’est toujours pas parvenue à accéder aux documents d’archives qu’elle demande.



INTERVENTION DE LA FAMILLE DE MEHDI BEN BARKA
PARIS - 29 OCTOBRE 2021

Cher(ère)s ami(e)s,
C’est avec un grand plaisir que nous nous retrouvons physiquement ici devant la Brasserie Lipp. Derrière les masques, on ressent l’émotion de la rencontre renouvelée qui nous a manqué l’an dernier, du fait de la pandémie et des restrictions sanitaires qui en ont découlé. Les rassemblements numériques permettent de réunir plus de personnes, particulièrement celles qui ne peuvent pas venir ici à Paris, mais ils ne peuvent pas remplacer la chaleur du contact physique, de la rencontre fraternelle entre amis et camarades qui se donnent rendez-vous année après année en ce lieu de mémoire et de ressourcement pour poursuivre le combat pour la vérité et la justice, contre l’impunité et l’oubli.

Bachir Ben Barka

Le 29 octobre a été décrété « journée du disparu » par toutes les associations de Droits Humains au Maroc et par l’ensemble des familles des victimes de disparition forcée et leurs associations. Le choix de cette date a été fait en hommage à Mehdi Ben Barka, le plus emblématique des disparus, pour commémorer son enlèvement et son assassinat à Paris en 1965 et pour y associer l’enlèvement à Tunis de Houcine El Manouzi en 1972. Cette date a été retenue pour que la symbolique de la disparition de Mehdi Ben Barka serve de point d’appui pour dénoncer le phénomène de la disparition forcée encore présent au Maroc, pour soutenir le combat des familles des victimes pour connaître la vérité sur le sort de leurs proches et exiger la fin de l’impunité des responsables des violations des droits humains.

En effet, très souvent, ce sont les familles de victimes et leurs associations qui sont en première ligne dans le combat contre l’oubli et contre la volonté de l’Etat marocain de tourner définitivement la page des années de plomb sans répondre à leur droit légitime de vérité et de justice.

Face aux timides mises en œuvre des recommandations de l’Instance Equité et Reconciliation, et face à la manifeste volonté du Conseil National des Droits de l’Homme de tourner la page de la disparition forcée sans répondre aux légitimes revendications des familles, la Coordination des familles de disparus et des victimes de disparition forcée au Maroc, réunie au sein du Forum Marocain Vérité et Justice, insiste sur la nécessité de la mise sur pied d’une « commission nationale pour l’établissement de toute la vérité » à propos des disparitions forcées. Comme elle le fait régulièrement tous les deux mois, la coordination des familles avait décidé de faire un sit-in place des Nations Unies à Casablanca le 10 octobre dernier. Pour la première fois, le rassemblement n’a pas pu se tenir car il a été interdit et la foule des familles et de leurs amis démocrates a été dispersée par les forces de l’ordre. L’Institut Mehdi Ben Barka – Mémoire vivante dénonce avec force cette atteinte au droit à manifester pacifiquement organisé par des familles qui se battent obstinément pour avoir le droit de faire leur deuil dans la dignité.

Cette atteinte grave à la liberté de rassemblement et d’expression n’est pas une exception. Elle marque la grave dégradation de l’état général des droits humains qui caractérise les conditions dans lesquelles se déroulent les rassemblements du 29 octobre cette année.

Je ne peux pas vous dire si le rassemblement prévu à Rabat en ce moment a pu se tenir devant la Gare comme tous les ans. La commémoration des 40 jours après le décès du leader syndicaliste et politique Noubir Amaoui ne pourra pas se tenir demain dans le Théâtre Mohamed V de Casablanca. Les autorités ne l’auraient autorisée que si le nombre de participants ne dépassait pas 50 personnes dans une salle qui peut en contenir 1000.

Depuis plus d’un an, les défenseurs des droits humains et leurs organisations, tant au Maroc qu’à l’international, s’inquiètent et s’indignent du tournant grave que prend l’État marocain et son système sécuritaire dans les violations de ses propres lois et des conventions internationales dans tout ce qui concerne les libertés publiques et individuelles, la liberté de la presse et d’opinion et même dans toutes les étapes des processus judiciaires dans lesquels sont impliqués les défenseurs des droits humains, les journalistes et tous les militants qui, d’une manière ou d’une autre, s’élèvent contre cet état des choses et portent leurs revendications pour plus de justice, plus de démocratie, plus de dignité, pour tout simplement l’établissement d’un état de droit.

L’Institut Mehdi Ben Barka – Mémoire vivante dénonce avec force les méthodes employées par le régime pour affaiblir les défenseurs des droits humains, pour essayer de faire taire les voix libres et critiques, pour les menacer et les intimider.

Acharnement médiatique et violation de la vie privée par des médias proches des services sécuritaires ; harcèlement des militants et leurs familles ; piratage des téléphones, montage de procès d’opinion maquillés en procès de droit commun et où les conditions d’un procès équitable ne sont nullement garantis ; détentions arbitraires illimitées poussant les prévenus à des grèves de la faim mettant en danger leur intégrité physique pour avoir enfin droit à un procès (plus de 100 jours pour Soulaimane Raissouni) ; non-respect des droits de la défense et lourdes condamnations à l’issue de procès non équitables ; procès en appel reportés systématiquement ; etc.
En particulier, c’est ce que subissent par exemple les détenus du Hirak du Rif et des soulèvements sociaux. C’est ce que subissent Maâti Monjib et les journalistes Omar Radi et Soulaimane Raissouni à qui l’Institut exprime tout son soutien et toute sa solidarité ainsi qu’avec leurs familles en exigeant leur libération immédiate.

Cher(ère)s ami(e)s,
Il y a quelques mois, dans le cadre de la publication du rapport Stora, le président Macron a officiellement reconnu que Ali Boumendjel, avocat et militant anticolonial algérien avait bien été torturé puis assassiné en 1957. Cette reconnaissance intervenait après celle relative à Maurice Audin. Ces déclarations, d’une forte portée symbolique appellent une interrogation légitime : pourquoi pas Mehdi Ben Barka ? Dans l’enlèvement et la disparition de Mehdi Ben Barka, militant anti-impérialiste et figure éminente des luttes des peuples du tiers-monde, la responsabilité de services de la police et des renseignements français est pour le moins engagée, et reconnue comme telle par la justice. Pourtant, le chef de l’Etat ne répond même pas à nos courriers ou alors nous renvoie vers un chef de département du ministère des Affaires étrangères. Pourquoi cet entêtement à refuser d’admettre le rôle de la France dans l’une des affaire les plus scandaleuses de la Vème République ?

Pourquoi, 56 années après les faits, cette persistance à protéger et couvrir les dérapages des services de l’Etat et leur complicité avec les services sécuritaires d’un Etat étranger (en l’occurrence le pouvoir marocain) pour commettre un crime à Paris ?

Cette reconnaissance aurait pourtant toute sa signification et inciterait peut-être les autorités marocaines à faire de même et permettrait un éventuel déblocage du dossier judiciaire.

Mais ne nous y trompons pas. Ces déclarations ne restent que des intentions de principe si elles ne sont pas suivies de mesures concrètes permettant aux familles de connaître toute la vérité sur le sort de leur parent ou leur proche et leur permettre de faire enfin leur deuil.

Trois ans après la visite du Président Macron à Josette Audin, qu’en est-du dossier de Maurice Audin ? Les archives relatives à l’assassinat du militant anticolonialiste sont toujours inaccessibles à sa famille. Les diverses affaires regroupées dans le Collectif secret défense – un enjeu démocratique en sont toujours au point mort, faute de pouvoir accéder à des documents couverts par le secret-défense.

En effet, l’accès aux archives est crucial pour l’établissement de la vérité historique et pour le travail de mémoire dans nombre de dossiers liés à des crimes d’Etat ou à des dérapages des services de l’Etat. Ainsi le travail de mémoire sur le 17 octobre 1961 n’a été possible que par un accès à des archives dissimulées par l’Etat. Pourtant, une loi de 1979, confirmée en 2008, prévoit que les documents secret-défense soient déclassifiés au bout de cinquante ans. Malgré cela, le gouvernement cherche à verrouiller l’accès aux archives par des textes administratifs ou en suscitant des articles de loi qui prolongeraient à l’infini le secret-défense. Le travail des historiens, des chercheurs et des archivistes s’en trouve ainsi rendu plus difficile sinon impossible, l’action en justice des familles des victimes ou leurs amis est retardée ou bloquée. Bien entendu, nous soutenons toutes les actions menées par les historiens, les archivistes et leurs associations pour protéger et étendre le droit d’accès aux archives, garant du travail de mémoire.

Depuis l’année dernière, aucun progrès n’est intervenu dans les requêtes du juge français en direction des autorités judiciaires marocaines qui n’ont plus répondu à ses demandes dans le cadre des Commissions Rogatoires Internationales depuis 2003. Une démarche directe auprès du ministère de la justice marocaine n’a pas abouti elle aussi. Nous espérons quand même que le ministre de la Justice de la nouvelle équipe gouvernementale marocaine aura un peu plus de courage politique, dans la droite ligne de ses convictions et déclarations en tant qu’avocat.

Même si la réalité du pouvoir est entre les mains du Makhzen, on peut espérer un sursaut de respect des principes du droit et de la justice pour un déblocage de ce dossier, une avancée dans la résolution des dossiers de la disparition forcée toujours en suspens et un retour au respect des libertés publiques et individuelles, en particulier par la libération des prisonniers politiques et d’opinion.

Les actions prévues l’an dernier à l’occasion du centenaire de la naissance de Mehdi Ben Barka ont été fortement perturbées par la crise sanitaire liée au Covid. Certaines ont quand même pu être maintenues. Vous avez pu lire l’annonce de la publication d’une réédition augmentée des écrits de Mehdi Ben Barka aux Editions Syllepse, notre partenaire depuis plus de vingt ans. Elle est déjà disponible en librairie. D’autre part une exposition de photos de Mehdi par Pierre Boulat aura lieu à Nantes du 3 au 14 novembre au Cosmopolis dans le cadre du festival des solidarités Festisol 2021.

Ce travail de mémoire est intimement lié au combat pour la vérité et la justice qui se poursuit avec votre soutien malgré le temps qui passe. Mais je reste convaincu qu’il aboutira, la résolution de ma famille et de son avocat, Maurice Buttin, ne fait que se renforcer année après année.

Malheureusement, beaucoup de proches, d’ami(e)s et de camarades ne sont plus à nos côtés, victimes du virus, de la maladie ou parce que leur temps était arrivé tout simplement. Parmi elles, parmi eux, trop nombreux pour les citer toutes et tous, une mention particulière à ma tante Saïda, la dernière sœur encore vivante de Mehdi qui nos a quittés à près de cent ans, Noubir Amaoui, le leader syndicaliste et politique, Abdallah Baroudi infatigable militant progressiste pourfendeur du régime marocain, et Pierre-Yves Schneider de l’Association des amis Ghislaine Dupont et Claude Verlon, enlevés et assassinés au Mali, et qui fut l’un des membres fondateurs et animateur du Collectif secret-défense : un enjeu démocratique.
Merci pour votre attention.




Ben Barka : la complicité de Frey et Papon


par Histoire coloniale et postcoloniale, publié sur le blog éponyme par Mediapart le 29 octobre 2021.
Source

Le 29 octobre 1965, Ben Barka, condamné à mort par contumace dans son pays pour s’être opposé au roi Hassan II, est arrivé à Paris. Il est interpellé à Paris par deux policiers français et n’est jamais réapparu. Depuis cinquante-six ans, la raison d’État est parvenue en France à empêcher que la vérité soit dite sur les complicités françaises dans son assassinat.


Cet article reprend pour l’essentiel le texte « L’affaire Ben Barka » de Gilles Manceron paru dans le livret accompagnant l’exposition « Mehdi Ben Barka. Un autre monde solidaire ! » qui présente des photographies de Ben Barka par Pierre Boulat et a lieu à Nantes du 3 au 14 novembre 2021 à l’Espace International Cosmopolis à Nantes, 18 rue Scribe, Passage Graslin - 02 51 84 36 70 - cosmopolis-nantes@nantesmetropole.fr. Organisée dans le cadre du Festival des solidarités Festisol 2021 par la Maison des Citoyens du Monde, 8 rue Lekain, 44000 Nantes - 02 40 69 40 17 - mcminfos@mcm44.org.

Mehdi Ben Barka par Pierre Boulat, 1959.


Cette exposition a été organisée la suite du Festival des solidarités FestiSol 2020 sur une proposition de la Ligue des droits de l’Homme et de l’Institut Mehdi Ben Barka - Mémoire vivante, avec le soutien du réseau Ritimo. On peut se procurer le livret « Mehdi Ben Barka. Un autre monde solidaire ! » auprès de la MCM au prix de 5 €.

La justice française, que la famille Ben Barka a immédiatement saisie, n’est pas parvenue depuis cinquante-six ans à désigner les assassins marocains et leurs complices français. Depuis 1965, dix juges d’instruction ont été successivement nommés et leurs efforts se heurtent au refus des deux États de les laisser procéder aux auditions et à accéder aux documents nécessaires.

Apprenant que cette arrestation illégale avait été commise à Paris par des policiers français, le président de la République, le général de Gaulle – qui devait recevoir Mehdi Ben Barka durant son séjour – en a été furieux. Furieux que le service secret français du SDECE ait été informé depuis plusieurs mois du projet du roi du Maroc de se saisir de Mehdi Ben Barka sur le sol français. De ce qu’une fois celui-ci enlevé, le 29 octobre, par des policiers français, un agent du SDECE en ait immédiatement prévenu le ministre de l’Intérieur marocain, le général Oufkir, chargé d’organiser son assassinat. Que celui-ci soit arrivé à Orly, le 30 octobre, ainsi que le directeur de la sûreté marocaine, le colonel Dlimi, et qu’ils aient pu repartir l’un et l’autre d’Orly, tout comme leur équipe de tueurs, une fois leur mission accomplie, une mission dont le chef du SDECE, le général Jacquier, le ministre de l’Intérieur, Roger Frey, et le préfet de police de Paris, Maurice Papon, étaient informés, sans que le chef de l’Etat en ait été lui-même informé.

Quand, une fois ces faits accomplis, le général de Gaulle en a eu connaissance, la France a lancé en janvier 1966 un mandat d’arrêt contre le général Oufkir, et, dans sa conférence de presse du 21 février 1966, il a clairement tenu le gouvernement marocain pour responsable de la disparition de Ben Barka.

De Gaulle avait reçu personnellement à deux reprises Mehdi Ben Barka, lors de précédents séjours. Selon le témoignage de proches d’Henri Curiel, du réseau tiers-mondiste Solidarité auquel Ben Barka appartenait aussi, il avait reçu l’assurance d’être reçu à l’Elysée le 30 octobre [1]. Lors des conseils des ministres, de Gaulle a fustigé l’implication des services de la Préfecture de police et du SDECE dans l’enlèvement et il a pris à partie le ministre de l’Intérieur Roger Frey [2]. C’est un inspecteur principal de la Préfecture de police de Paris et son adjoint qui ont fait monter Ben Barka dans une voiture de la Préfecture [3] tandis que des agents marocains et des hommes du SDECE étaient présents à proximité. Si de Gaulle a choisi en février 1966 de déclarer publiquement que, côté français, les complicités avaient été « vulgaires » et « subalternes », il savait cette affirmation erronée. Aussitôt passée l’élection présidentielle des 5 et 19 décembre 1965, il avait non seulement mis fin en janvier 1966 aux fonctions du général Jacquier à la tête du SDECE, remplacé par le général Guibaud, mais retiré au Premier ministre, Georges Pompidou, la responsabilité de ce service – « Vous ne tenez pas en main vos services ! » – lui aurait-il lancé en conseil des ministres [4] – et, afin de mieux le contrôler personnellement, il avait placé le SDECE sous la tutelle du ministre des Armées, Pierre Messmer (décret n°66-66 du 22 janvier 1966). Il a aussi mis fin peu après à l’autonomie de la Préfecture de police à la tête de laquelle se trouvait Maurice Papon, en la fusionnant avec la Sûreté nationale par la loi de réforme de la police nationale du 9 juillet 1966, et remplacé en janvier 1967 Papon par Maurice Grimaud, faisant dépendre désormais le Préfet de police de Paris du ministère de l’Intérieur. Tout en enlevant cette responsabilité, le 1er avril 1967, à Roger Frey (qui devint ministre des Relations avec le Parlement). Il n’avait pas tenu informé Maurice Grimaud, alors directeur général de la police nationale, de la présence à Paris du ministre de l’Intérieur marocain, le général Oufkir, et de son équipe de tueurs, ni de leur crime [5].

Après le mandat d’arrêt international lancé en janvier 1966 contre Oufkir, de Gaulle a demandé qu’il soit démis et jugé, et, comme Hassan II a refusé de le désavouer, il est allé jusqu’à rappeler l’ambassadeur de France au Maroc, en subordonnant la normalisation des relations diplomatiques entre les deux pays à la démission et au jugement du ministre de l’Intérieur marocain. Et Oufkir a été condamné par contumace à Paris le 5 juin 1967. La crise diplomatique durera aussi longtemps que le général de Gaulle sera au pouvoir. Plus grave encore, deux agents du SDECE envoyés par le nouveau chef de ce service pour enquêter au Maroc sur l’enlèvement de Ben Barka y ont été assassinés, le commandant Borel, le 6 février 1966, et Yves Allain, à Kenitra, en mission pour le SDECE sous couverture ORTF, le 15 octobre 1966 [6].

De Gaulle désavoué par ses successeurs

C’est Georges Pompidou qui, après son départ, y mettra fin en décembre 1969.

Les incessants obstacles mis, côté français, pendant cinquante-six ans, au travers du travail de la justice montrent à quel point l’importance des complicités françaises est gênante à reconnaître. Depuis 1965, l’instruction n’a cessé de se heurter en France au « secret de la Défense nationale ». À de multiples reprises, l’avocat de la famille Ben Barka, Me Maurice Buttin, a demandé que soient communiquées à la justice les archives du service secret français du SDECE concernant l’affaire. Ce furent alternativement des refus purs et simples et la communication au compte-gouttes de documents ne contenant rien d’essentiel. Après des refus catégoriques sous les présidences de Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing, l’élection de François Mitterrand – qui avait pourtant, à l’époque, dénoncé ce crime – n’a pas fondamentalement changé les choses. Le premier ministre Pierre Mauroy a permis au juge d’instruction du moment, Hubert Pinsseau, d’accéder en 1982 à ce qui lui a été présenté comme le dossier de la DGSE, mais seule une partie, qui n’apportait rien, a été communiquée à la partie civile, une autre restant sous scellés au Palais de justice de Paris.

Sous les premiers ministres Laurent Fabius et Michel Rocard, les demandes sont restées vaines. Quand, en 1997, Lionel Jospin a décidé la création d’une Commission consultative du secret de la Défense nationale (CCSDN), le juge d’instruction Jean-Baptiste Parlos a obtenu du ministre de la Défense, Alain Richard, la déclassification de nouvelles pièces. D’autres ont été communiquées, en 2004, sous la présidence de Jacques Chirac, au juge Claude Choquet. La ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie, l’année suivante, à la demande du juge Patrick Ramaël, a théoriquement déclassifié tout le dossier, mais celui-ci avait été expurgé, comme c’est apparu ensuite lorsque d’autres pièces, conservées par Pierre Pascal, le collaborateur du ministre de la Défense Pierre Messmer chargé par le général de Gaulle de suivre l’affaire après février 1966, ont pu être obtenues. Au total, aucune des pièces rendues finalement accessibles n’informe véritablement la justice sur les questions qu’elle se pose.

En 2010, le juge Patrick Ramaël a fait perquisitionner les locaux de la DGSE et découvert d’autres documents liés à l’affaire. Ce qui montre que la DGSE n’avait pas tout livré à la justice en 1982, mais seulement communiqué des documents dépourvus d’intérêt. Parmi tous les documents que le juge a consultés, le président de la CCSDN, présent au moment de la perquisition, a décidé d’en saisir 211 pour un total de 475 pages. Mais, quelques semaines plus tard, cette même commission s’est réunie et a proposé de déclassifier seulement 144 pages sur les 475 initialement saisies par son président, le ministre de la Défense se pliant à cet avis consultatif. C’est le service secret français du SDECE devenu DGSE, directement impliqué dans la disparition de Mehdi Ben Barka, qui décide quels sont les dossiers que le juge d’instruction peut ou ne peut pas consulter. Les ministres de la Défense, quels qu’ils soient, entérinent ensuite ses choix et, au nom de la raison d’État, couvrent ce service complice d’un crime.

Les responsabilités marocaines

Côté marocain, les entraves mises au travail de la justice française ont été pires. Jusqu’à la mort du roi Hassan II et l’avènement de Mohamed VI, à l’été 1999, l’État marocain a refusé de lui laisser faire son travail. Après quelques velléités de coopération judiciaire entre 1999 et 2003, les commissions rogatoires internationales du juge Ramaël pour entendre des témoins importants n’ont plus été exécutées à partir de 2003, ceux-ci restant membres du système sécuritaire du régime. Le 23 octobre 2007, le juge Ramaël, après avoir constaté que les commissions rogatoires avaient été refusées par les autorités marocaines sous divers prétextes – comme par exemple qu’elles ne connaissaient pas l’adresse de ces personnes… –, a signé cinq mandats d’arrêt internationaux, dont l’un visant le général Hosni Benslimane, chef de la gendarmerie royale marocaine. Le blocage des commissions rogatoires internationales a également empêché que des fouilles soient faites dans un centre de détention secret où auraient été enterrés les cadavres de trois des truands utilisés par le SDECE et éliminés ensuite au Maroc où ils s’étaient refugiés. Un lieu proche de la nouvelle ambassade des États-Unis, entouré de hauts murs et laissé totalement en friche dans un quartier résidentiel de Rabat.

La convention judiciaire franco-marocaine, adoptée par le Parlement français le 15 juillet 2015, qui impose au juge français de se dessaisir au profit du juge marocain dès lors qu’une plainte en France a été déposée par un Marocain ou un Français, qui est contraire aux principes de la Constitution française et aux engagements internationaux souscrits par la France, vise à achever le verrouillage définitif du travail de la justice. Elle donne la priorité à la justice marocaine sur la justice française – même quand la victime est de nationalité française ! –, ce qui fait fi des obligations de la France de traduire en justice des auteurs présumés de crimes internationaux. Cette « convention scélérate », pacte diabolique entre deux raisons d’État, compromet le travail de la justice française dans l’affaire Ben Barka.

Ce que disent les archives britanniques

Étant donné ce blocage des autorités françaises et marocaines, il faut chercher ailleurs. En 1976, l’administration des États-Unis a reconnu, après des requêtes formulées dans le cadre du Freedom of information Act, que la CIA était en possession de 1 800 documents, soit plus de 3 000 pages, concernant Mehdi Ben Barka. Mais ils ne sont pas rendus publics. Israël a refusé d’ouvrir ses archives aux juges français concernant le soutien logistique apporté par le Mossad aux services marocains dans sa traque de Mehdi Ben Barka. En revanche, dans les archives britanniques, des messages concernant l’affaire ont été déclassifiés [7]. Le premier secrétaire à l’ambassade de Grande-Bretagne à Paris, Cynlais Morgan Jones, a écrit, le 3 décembre 1965, au premier secrétaire aux Affaires étrangères à Londres, Melle Gilllian Gerda Brown : « On sait de source sûre que le complot pour l’enlèvement de Ben Barka a été élaboré à l’origine à Rabat par le service de sécurité marocain et des représentants régionaux du SDECE […] Toutes les preuves semblent indiquer une plus grande complicité dans l’affaire du côté français. Les deux côtés semblent maintenant être responsables à parts égales. »

Le 17 janvier 1966, l’ambassadeur britannique à Paris, Sir Patrick Reilly, écrit : « …il semble maintenant évident que beaucoup de personnalités de rangs plus élevés étaient depuis longtemps au courant des circonstances de l’enlèvement et de l’assassinat, presque certain, de Ben Barka. […] La police a, par la suite, travaillé si lentement que beaucoup de gens supposent qu’elle a tacitement protégé ceux qui étaient impliqués. […] M. Frey, le ministre de l’Intérieur, a été accusé de complicité, et M. Aubert, son directeur de cabinet, d’avoir couvert l’enlèvement. » Et, deux jours plus tard : « Après le Conseil des ministres aujourd’hui, M. Bourges, le secrétaire d’Etat à l’Information, […] a dit que l’affaire était une entreprise criminelle organisée depuis l’étranger, dans laquelle des agents des services spéciaux et de la police française avaient été impliqués. »

C’est Oufkir qui a joué, sur ordre du roi, le rôle central dans le montage de l’opération. Ancien officier de l’armée française, il était aussi un agent du SDECE. Aide de camp des deux derniers résidents généraux français au Maroc, le général Duval et André-Louis Dubois, il avait conservé ses liens avec ce service quand il était devenu, après l’indépendance du Maroc en mars 1956, officier de l’armée royale marocaine. Durant la guerre d’Algérie, il a informé ce service sur les mouvements de l’ALN algérienne au Maroc [8]. En octobre 1956, ses liens avec le SDECE ont très probablement joué un rôle important dans le détournement de l’avion où avaient pris place à Casablanca les quatre dirigeants du FLN algérien, dont Ben Bella, alors que son équipage était entièrement contrôlé par ce même service et qu’Oufkir et le futur Hassan II avaient fait en sorte qu’aucun responsable politique marocain ne les accompagnent. Avant l’enlèvement de Ben Barka, Oufkir avait rencontré à Paris son homologue Roger Frey, avec lequel il a noué des relations personnelles et l’a reçu dans l’une de ses résidences au Maroc [9].

Ben Barka refusait catégoriquement de se rendre au Maroc sans la publication par le roi d’un décret d’amnistie. Il y avait échappé par miracle à une tentative d’assassinat puis, à deux reprises, été condamné à mort par contumace. Un piège lui a donc été tendu pour le faire venir à Paris en lui faisant croire que sa sécurité y était garantie. Le ministre de l’Intérieur marocain, aussitôt prévenu de l’enlèvement, est arrivé dès le lendemain avec ses agents, en parfaite connaissance des services français et n’en est reparti que cinq jours plus tard.

Roger Frey a participé au piège. Il a fait transmettre à Ben Barka, qui s’inquiétait de sa sécurité avant de se rendre à Paris, des assurances à son sujet. C’est son cabinet, dont le directeur était Jacques Aubert, qui a téléphoné à l’inspecteur principal de la Préfecture de police de Paris qui l’a enlevé pour lui donner peu avant son « feu vert ». Le SDECE qui relevait du Premier ministre, ainsi que les services policiers aux ordres de Roger Frey et de Maurice Papon, avaient connaissance de la présence en France du ministre de l’Intérieur marocain, le général Oufkir, du chef de la sûreté marocaine, le colonel Dlimi, ainsi que des agents marocains qui les accompagnaient, et n’en ont, pendant plusieurs jours, jusqu’à leur départ pour le Maroc le 4 novembre, pas tenu informée la Présidence de la République. Ils leur ont laissé tout le temps pour torturer et tuer Mehdi Ben Barka, puis quitter tranquillement le territoire français six jours après l’enlèvement. Roger Frey a dû reconnaître à l’Assemblée nationale, le 6 mai 1966, avoir rencontré Oufkir à Paris le 3 novembre, la veille de son départ [10].

Les autorités françaises qui ont permis l’arrestation de Ben Barka et sa livraison à ces hauts responsables marocains dont ils savaient la présence en France et qu’ils ont laissé agir et repartir après avoir commis leur sinistre mission, n’avaient rien de « subalternes ». Dans le cas d’une autre affaire de mensonge d’Etat, l’affaire Dreyfus, il a fallu huit ans pour qu’après la dénonciation des plus hauts responsables de l’armée et de l’Etat par Emile Zola dans son article « J’accuse ! », publié en 1898, la vérité, en 1906, soit établie. En 2021, cinquante-six ans après l’assassinat sur le territoire français de l’homme politique marocain et leader tiers-mondiste Mehdi Ben Barka, un honteux secret d’Etat couvre encore l’affaire Ben Barka, pour continuer à dissimuler les complicités dans ce crime du ministre de l’Intérieur, Roger Frey, et du préfet de police de Paris, Maurice Papon. Sa veuve attend encore la vérité sur l’assassinat de Mehdi Ben Barka.



Nouvelle édition revue et augmentée.
Introduction de Bachir Ben Barka
Préface de François Maspero et introduction de René Gallissot
Editions Syllepse, octobre 2021, 400 pages. 20 €.


Paru pour la première fois en 1999 avec une préface de François Maspero et une introduction de René Gallissot, cette réédition bénéficie d’une nouvelle introduction de Bachir Ben Barka et de textes issus de conférences, articles, interviews et éditoriaux publiés dans le journal l’Istiqlal, dont Mehdi Ben Barka était le directeur.
Les 26 textes sont présentés dans l’ordre chronologique de publication, rendant compte de l’évolution des problèmes auxquels la construction du Maroc indépendant et les processus de décolonisation ont été confrontés.
Ils traitent aussi bien de l’enseignement, de l’agriculture, de l’économie que des relations ­franco-maghrébines.
Les notes, la chronologie et l’index donnent des repères sûrs aux lectrices et lecteurs, rendant ­accessibles à un jeune public les questions – toujours ­actuelles – de l’époque.

[1Gilles Perrault, Un homme à part, Paris, Éd. Bernard Barrault, 1984, p. 387.

[2Francis Zamponi, « Le “coup de main” des services français au roi du Maroc : l’affaire Ben Barka », in Roger Faligot & Jean Guisnel (dir.), Histoire secrète de la Ve République, Paris, La Découverte, 2006, p. 131.

[3Id., p. 130-132.

[4Philippe Alexandre, Le Duel de Gaulle-Pompidou, Grasset, 1970, p. 186, cité par Jean Lacouture, De Gaulle, 3. Le Souverain, p. 651.

[5Maurice Buttin, Hassan II, De Gaulle, Ben Barka, ce que je sais d’eux, Paris, Karthala, 2010, p. 256.

[6Roger Faligot, Jean Guisnel & Rémi Kauffer, Histoire politique des Services secrets…, op. cit., p. 673.

[7François Malye et Kathryn Hadley, Dans le secret des archives britanniques. L’histoire de France vue par les Anglais, 1940-1981, Paris, Calmann-Lévy, 2012, p. 250-253.

[8Marice Buttin, « Les responsabilités marocaines et françaises », in Bachir Ben Barka (coord.), Mehdi Ben Barka en héritage, de la Tricontinentale à l’altermondialisme, préface de Jean Ziegler, Paris, Syllepse, 2007, p. 34.

[9Zakya Daoud & Maâti Monjib, Ben Barka, Paris, Éd. Michalon, 1996, p. 329 et 351.

[10Déclaration à l’Assemblée nationale le 6 mai 1966, Journal officiel, p. 1140, cité par Maurice Buttin, Hassan II, De Gaulle, Ben Barka…, op. cit., p. 257.