Daniel Hémery, à propos du mémorial de l’œuvre française Outre-mer

publié le 2005 (modifié le 29 septembre 2010)

En mars 2001, Daniel Hémery démissionnait du Comité scientifique du projet de « Mémorial de l’œuvre française d’Outre-mer » de la ville de Marseille.

Voici la lettre qu’il adressa à cette occasion à Jean-Pierre Rioux, Inspecteur général de l’Education nationale, président du Comité scientifique
 [1].

Paris, le 31 mars 2001

Monsieur le Président,

Le présent courrier a pour but de vous faire part des raisons pour lesquelles je ne participerai pas à la prochaine réunion du comité scientifique ni à l’élaboration du projet de Mémorial, étant donné les options qui me semblent, au vu du compte-rendu de la réunion du 17 févier dernier, l’avoir d’ores et déjà défini. Je récuse ces options, d’autant qu’elles ne sont pas clairement explicitées.

Il serait certes non seulement légitime d’un point de vue scientifique, mais socialement nécessaire qu’une initiative officielle contribue à faire réfléchir à la fois l’opinion publique d’une nation héritière de la colonisation, comme l’est la France, et les nouvelles nations issues de cette colonisation. Une telle réflexion se justifie d’autant plus que le poids de l’héritage colonial sur notre présent, ici et là-bas, est loin d’être négligeable. Elle ne peut qu’être contradictoire, comme l’est tout dialogue scientifique et culturel, même s’il n’est nullement question de le borner en l’occurrence à un nouvel « éloge du colonialisme » ou à un « nouveau procès de la colonisation ». Elle supporterait donc que le dialogue scientifique et historique soit ouvert, qu’il inclue, pour le moins, des historiens, des archivistes, des « vecteurs de mémoire » appartenant aux peuples qui furent colonisés par les Français, ce qui signifie qu’une place importante devrait leur être faite dans le Comité scientifique. Ce n’est absolument pas le sens du projet actuel, tel que les titres qui en résument le contenu l’expriment.

Autant je suis acquis à l’idée d’un lieu de réflexion sur les colonisations et les décolonisations, autant je suis convaincu qu’un « Mémorial de la France d’Outremer » ou un « Mémorial Français de l’Outre-mer » excluent une telle réflexion. Comme vous le savez très bien, la notion d’ « Outre-mer » n’a été que la version néo-coloniale de l’Empire colonial. Qui, aujourd’hui, peut se reconnaître en elle, Qui, aujourd’hui, peut en ignorer le sens et l’idéologie sous-jacente ? Qui peut sérieusement aujourd’hui s’en réclamer scientifiquement ?

Monsieur le Maire de Marseille a évoqué lors de la première réunion du Comité scientifique la nécessité de ne pas « réveiller les vieilles haines du passé » et de partir de « la connaissance de l’histoire et des réalisations pour construire un
avenir de paix, de dialogue, d’échange et de reconnaissance ». Or, on ne peut pas exorciser les « vieilles haines », c’est-à-dire précisément les sentiments qu’a quasiment partout générés la colonisation, sans les analyser comme autant de données qui ont été historiquement construites et sont toujours vivantes, bref sans en parler, sans en faire des objets de réflexion. Puisqu’il doit fonctionner ainsi, le « Mémorial » ne sera pas une institution de connaissance de l’histoire, mais une institution organisatrice de sa méconnaissance. Il suffit de se référer aux ouvrages des colonisateurs eux-mêmes pour juger du bien-fondé de cette volonté d’oubli, par ailleurs totalement irréaliste. Je ne suis pas pour la répétition sempiternelle des dénonciations d’hier, mais pour que leur objet, l’immense conflit qu’a été la
colonisation, devienne sujet de réflexion qui fasse avancer les vivants.

Par ailleurs, dans sa conclusion, le Président que vous êtes, rappelle qu’ « il s’agit d’un mémorial » et qu’ « il s’agit de la France et des Français et de Marseille ». Ici encore c’est mettre en place une configuration scientifiquement fort discutable et qui ne me semble nullement favoriser la réflexion de ceux qui visiteront le Mémorial. Car c’est oublier que la colonisation fut la rencontre historique - manquée - des sociétés d’ici et de là-bas. Comment ignorer dans le fonctionnement de l’ « Outre-mer » le rôle décisif, actif de ceux qui furent soumis, assujettis, exploités et pas seulement soignés et vaccinés (du moins à la longue), pas seulement invités à collaborer à « l’œuvre française », mais fiscalisés, mobilisés, mis au travail sur les chantiers et sur les fronts de 1914 et de 1940, et pas seulement (tardivement) scolarisés, bref les « indigènes ». À tous ces égards, le Mémorial projeté, ou du moins tel qu’il l’est actuellement, ne sera qu’une institution d’oubli.

Je récuse également la notion de « Mémorial », ainsi que son fondement conceptuel, celui de « Mémoire ». Vous le savez mieux que moi, toute mémoire est essentiellement invention, reconstruction du passé en fonction des intérêts présents. Nous ne manquons pas de mémoire sur notre passé colonial, nous manquons de réflexion informée par la seule histoire qui vaille, à savoir une histoire contradictoire et critique. Un véritable projet sérieux ne serait pas un « Mémorial » mais un « Historial » comme il en existe, par exemple, un sur la Grande Guerre à Péronne. Je ne donnerai pas ma caution au projet de « Mémorial de la France d’Outre-mer » ou de « Mémorial Français de l’Outre-mer », parce qu’il exclut de fait toute dimension scientifique réelle et ne fait appel aux historiens que pour leur attribuer précisément une simple fonction de cautions. Je me suis prononcé (et l’ai fait savoir) pour un
projet d’ « Historial des colonisations et des décolonisations ». Comme je sais qu’il n’a aucune chance d’être retenu, je préfère me retirer du Comité scientifique dans lequel Monsieur Guérard a bien voulu m’inviter.

Je vous prie de bien vouloir communiquer cette lettre au Comité scientifique et d’agréer, Monsieur le Président, l’assurance de mes sentiments très cordiaux.

Daniel Hémery


[1Cette lettre a été publiée dans la rubrique Opinion d’Outre-Mers, Revue d’Histoire, 1er semestre 2001, pp. 309-310