dans un entretien dans « Le Monde » du 8 mai 2005

Claude Liauzu : Sans aller jusqu’à la repentance, il faut savoir dire la vérité

publié le 8 mai 2005 (modifié le 9 octobre 2019)

Dans un entretien réalisé par Laetitia Van Eeckhout et publié dans « Le Monde » du 8 mai 2005, Claude Liauzu, professeur d’histoire à Paris-VII, spécialiste de la mémoire coloniale, alerte sur la loi du 23 février, qui parle des « aspects positifs » de la colonisation, contre laquelle il a lancé avec d’autres historiens une pétition. Avec Gilbert Meynier et Gérard Noiriel, il a été à l’initiative de l’appel « Colonisation : non à l’enseignement d’une histoire officielle », lancée dans « Le Monde » du 25 mars. Selon lui, cette loi montre qu’il subsiste une volonté d’effacement des aspects négatifs de l’histoire coloniale.

Sans aller jusqu’à la repentance, il faut savoir dire la vérité

par Claude Liauzu [1].

Propos recueillis par Laetitia Van Eeckhout, Le Monde du 8 mai 2005.


Quel sens donnez-vous au massacre de Sétif, qui a eu lieu près de dix ans avant la guerre d’Algérie ?

Tout en s’inscrivant dans une tradition de résistance, cet événement constitue les prémisses de la guerre d’Algérie. Le vent de la décolonisation souffle déjà : une grande partie de l’Empire britannique devient indépendante ; la guerre d’Indochine a commencé ; au Maroc et en Tunisie, les mouvements nationalistes se développent.

Les milieux colonialistes sont alors d’autant plus susceptibles de réagir à tout ce qui met en cause la grandeur de la France, que le pays a été humilié par la défaite et l’Occupation, humilié aussi par la libération par les Américains.

Les Européens d’Algérie, qui, pour beaucoup, avaient une fibre pétainiste, ont très mal vécu le débarquement américain. D’autant que Roosevelt avait manifesté son désaccord avec le colonialisme français. Tout cela explique la violence extrême de la répression, alors même qu’il n’y a pas eu de soulèvement organisé. Les exactions et les meurtres systématiques commis par les milices des Européens d’Algérie ont creusé le fossé entre les deux communautés, qui est alors devenu insurmontable.

L’opinion publique française ne saura, pour ainsi dire, rien de cet événement, les gaullistes et les communistes, alors au pouvoir, se gardant d’en dire mot, alors qu’ils avaient la légitimité nationale de la Résistance.

Pourquoi cette émergence de la mémoire coloniale, aujourd’hui ?

Des noyaux militants se sont engagés dans ce qu’ils appellent un devoir de mémoire. Il y a d’abord eu les récriminations des pieds-noirs, qui ont été les premiers à crier avoir été victimes. Les soldats du contingent se sont eux aussi battus pour obtenir le statut d’anciens combattants.

Et puis, surtout, les enfants des familles immigrées ont à leur tour cherché à laver l’humiliation du père « indigène » , immigré, et, dès lors, à restituer son histoire. Ce mouvement est parti de la Marche des beurs en 1983, qui a été un appel de mémoire. Un important travail a alors été engagé sur le 17 octobre 1961, puis sur le 8 mai, mais il a longtemps gardé un caractère confidentiel.

Ces combats pour la transmission de la mémoire coloniale sont extrêmement difficiles. Il a fallu attendre juin 1999 pour que l’on parle de la « guerre d’Algérie » . Puis la condamnation en 2001 de Maurice Papon, sous la figure duquel se sont croisés Vichy et le 17 octobre 1961, pour que Lionel Jospin reconnaisse la gravité des faits de ce 17 octobre.

La loi du 23 février, qui ne retient que le « rôle positif » de la colonisation, et contre laquelle vous avez lancé avec d’autres historiens une pétition, ne montre-t-elle pas qu’il y a encore une volonté d’effacement des aspects négatifs de l’histoire coloniale ?

Si notre démarche a beaucoup d’échos chez les universitaires et les enseignants, force est de constater qu’aucun parti n’a émis de protestation forte contre cette loi. La question continue à être considérée comme secondaire, délicate, personne n’osant trop la fouiller, souvent pour des raisons de clientélisme politique.

Il y a pourtant un risque à occulter les crimes et le racisme inhérents au fait colonial. Ces dénis de l’histoire encouragent ceux qui réactivent aujourd’hui les réflexes nationalistes et confortent, par contrecoup, ceux qui prônent l’enfermement communautaire des groupes disqualifiés, ainsi interdits de passé. D’un côté, on a une histoire mensongère, celle de la colonisation positive, et, de l’autre, une histoire faussée, fondée sur le ressentiment : c’est extrêmement dangereux d’un côté comme de l’autre.

Quelle attitude la France devrait-elle adopter vis-à-vis de ce pan de son histoire ?

L’ambassadeur de France a reconnu récemment la responsabilité de l’Etat français dans le massacre de Sétif. Mais il faudrait maintenant que les chefs d’Etat français et algérien reconnaissent solennellement que, des deux côtés, il y a eu des violences extrêmes, mais aussi que l’indépendance de l’Algérie était légitime.

Sans aller jusqu’à la repentance, il faut savoir dire la vérité, et la dire assez fortement pour que tout le monde l’entende.

[1Professeur émérite à l’université Paris-VII (Denis-Diderot), l’historien Claude Liauzu est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés à la colonisation, à l’immigration et à sa mémoire. Son dernier livre s’intitule Colonisation : droit d’inventaire (Armand Colin, 2004, 352 p.). En 1999, paraît La Société française face au racisme. ­ De la Révolution à nos jours (Complexe, 224 p.). Il a également publié de nombreux essais chez L’Harmattan : Aux origines des tiers-mondismes, colonisés et anticolonialistes 1919-1939 ou L’Enjeu tiers-mondiste, débats et combats. Claude Liauzu a enfin participé à L’Histoire de la Méditerranée sous la direction de Jean Carpentier et François Lebrun (Le Seuil, 1998).