Histoire coloniale et postcoloniale

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Tandis que peu de choses rappellent le rôle des soldats maghébins en 1944 dans la Libération de la ville…

Bugeaud, la grande répression de 1871 en Kabylie, célébrés dans les rues de Marseille

samedi 11 mai 2019

Marseille s’est développée au XIXème siècle en lien étroit avec l’essor de l’empire colonial français et plusieurs monuments le célèbrent encore aujourd’hui. Une exposition coloniale a eu lieu en 1906 avant celle organisée dans la capitale l’année suivante à l’Est du Bois de Vincennes. Une autre en 1922 de nouveau dans l’espace qui deviendrait le parc Chanot a précédé la grande exposition coloniale internationale de Paris en 1931. Cela a laissé dans la ville de nombreuses traces dans l’architecture et la toponymie. Nous reproduisons un article d’Alain Castan qui en relève quelques unes.

Rues, monuments et crimes coloniaux à Marseille

par Alain Castan, publié le 6 mai 2019 sur le blog la courte échelle/éditions transit Source

Marseille est une ville coloniale. Ville coloniale déchue, dirigée depuis longtemps par une bourgeoisie mercantile, affairiste, mafieuse, imprévoyante et irresponsable. Elle en porte toujours les stigmates : monuments, noms de rue, parcs, façades d’immeubles, de compagnies maritimes, de banques coloniales... qui témoignent des « splendeurs » passées de l’empire colonial mais aussi plus directement des crimes coloniaux. Il y a longtemps que je projette d’en faire un répertoire, le plus complet possible, à commencer par les escaliers de la Gare Saint-Charles et le Parc Chanot.

Mais nous sommes à la veille de l’anniversaire du 8 mai 1945. C’est celui de la victoire sur les nazis à laquelle ont participé de nombreux soldats coloniaux. C’est aussi celui des massacres coloniaux de Sétif et de Guelma. Arrêtons nous sur les plaques de certaines de ces rues et de certains de ces monuments qui glorifient la conquête de l’Algérie et les crimes qui vont avec.

Il y a à Marseille des enfants, des enseignants et du personnel des écoles, qui vont chaque jour à l’École Bugeaud, située dans le 3ème arrondissement, au fond de la rue... Bugeaud, à côté de la Caserne du Muy. Sans que cela, semble-t-il, ne suscite la moindre protestation, en particulier des syndicats d’enseignants.

Bugeaud écrivait le 18 janvier 1843 au général de la Moricière : « Plus d’indulgence, plus de crédulité dans les promesses. Dévastations, poursuite acharnée jusqu’à ce qu’on me livre les arsenaux, les chevaux et même quelques otages de marque… Les otages sont un moyen de plus, nous l’emploierons, mais je compte avant tout sur la guerre active et la destruction des récoltes et des vergers… Nous attaquerons aussi souvent que nous le pourrons pour empêcher Abd el Kader de faire des progrès et ruiner quelques unes des tribus les plus hostiles ou les plus félonnes. »

Le 24 janvier il écrit au même : « J’espère qu’après votre heureuse razzia le temps, quoique souvent mauvais, vous aura permis de pousser en avant et de tomber sur ces populations que vous avez si souvent mis en fuite et que vous finirez par détruire, sinon par la force du moins par la famine et les autres misères. »

Bugeaud a déclaré dans un discours à la Chambre, le 24 janvier 1845 : « J’entrerai dans vos montagnes ; je brûlerai vos villages et vos moissons ; je couperai vos arbres fruitiers, et alors ne vous en prenez qu’à vous seuls. »

Tout à côté se trouve la rue Cavaignac qui utilisa pour la première fois, le 11 juin 1844, la pratique des enfumades. Plusieurs centaines de Sbéhas, sont ainsi asphyxiés dans les grottes où ils se sont réfugiés. Bugeaud, admiratif déclare alors « Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbéhas ! Enfumez-les à outrance comme des renards. » Ce qui fut fait le 18 juin 1845 dans les grottes du Dahra où fut exterminée toute une tribu, hommes, femmes et enfants, entre 700 et 1 200 personnes selon les estimations.

Enfin pour en finir et en rester à la conquête de l’Algérie, citons le « Monument des Mobiles », en haut de la Canebière. Ce monument est destiné à commémorer la mémoire des habitants des Bouches-du-Rhône enrôlés et morts dans la guerre de 1870-71. On pourrait croire, donc, qu’il s’agit uniquement de la guerre contre les Prussiens. Mais, sur l’une de ses faces, il s’agit de rendre hommage au 45ème régiment de marche formé par les gardes mobiles des Bouches-du-Rhône et chargé de réprimer, en 1871, « l’insurrection arabe de la province de Constantine », c’est-à-dire la grande révolte populaire partie de Kabylie dont le cheik El Mokrani avait pris la tête.

Cette répression qui fit plusieurs dizaines de milliers de victimes, condamna à la déportation à Cayenne et en Nouvelle-Calédonie de centaines de Kabyles et provoqua la destruction de villages entiers, la confiscation de 450 000 hectares de terres distribuées à de nouveaux colons.

Cette particularité n’est pas la seule. Après la Seconde Guerre mondiale, un certain nombre de plaques furent rajoutées sur le monument pour rendre hommage à la contribution de certaines communautés à la libération de Marseille — Grecs, Arméniens, Juifs combattants de la Résistance. Dans les années 1960 et 1970, enfin, furent rajoutées des plaques à la mémoire des victimes civiles européennes et des harkis et soldats morts en Afrique du Nord entre 1952 et 1962, et des soldats du corps expéditionnaire français en Indochine.

A noter que sur ce monument, il n’est pas du tout mentionné la contribution des régiments de tirailleurs algériens et de tabors marocains qui, aux côtés des combattants de la Résistance ont libéré Marseille, déboulant du boulevard de la Libération (alors boulevard de la Madeleine), juste derrière le monument en question.

En effet, le 28 août 1944, après plusieurs jours de combats, Marseille était libérée par l’action conjointe des FFI qui avaient déclenché l’insurrection le 21, des tabors marocains et des tirailleurs algériens qui s’étaient infiltrés dans la ville dès le 23. Plusieurs centaines de soldats marocains, algériens et tunisiens ont perdu la vie ou ont été blessés dans ces combats. Les plaques qui leurs rendent hommages sont bien rares dans la ville et, surtout, peu visibles.


La courte échelle/éditions transit est une association qui édite des essais, de la poésie, des livres d’artistes et d’autres ouvrages de littérature. Elle apporte également son soutien à des auteurs, poètes, artistes et chercheurs de Palestine, d’Algérie, de Kanaky/Nouvelle Calédonie et de France.