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Brice Hortefeux : des chiffres pour désinformer

mercredi 9 juillet 2008

Hausse des reconduites à la frontière, augmentation de l’immigration de travail par rapport à l’immigration familiale, diminution du nombre de sans-papiers... Brice Hortefeux n’était pas peu fier du bilan de sa première année à la tête du ministère de l’Immigration qu’il a présenté à la presse le 19 juin 2008 [1].

Seul problème : ses chiffres n’étaient pas crédibles. Mais les medias ont repris les commentaires d’auto-satisfaction du ministre — pour lui, c’est l’essentiel !

L’immigration professionnelle

Le ministre s’est félicité d’un « très net rééquilibrage en faveur de l’immigration professionnelle », déclarant :

« Sur la période du 1er juin 2007 au 31 mai 2008, le nombre de travailleurs étrangers s’élève à 30 710, soit une progression de +36,7% sur la même période un an plus tôt. »

« L’objectif qui m’a été fixé par le Président de la République est clair : l’immigration professionnelle devra représenter, à terme, 50% du flux total des entrées à fins d’installation durable en France. Nous partons de très bas puisque, en 2006, l’ensemble des cartes de séjour délivrées pour motif professionnel représentaient 7% des flux migratoires. Nous avons inversé la tendance puisque, en 2007, la proportion est montée à 9,4%. Aujourd’hui, nous en sommes d’ores à déjà à près de 16%, sur les cinq premiers mois de l’année 2008, d’après des estimations encore provisoires. »

Mais, comme l’a remarqué la journaliste Laetitia Van Eeckhout dans Le Monde [2], les bons résultats affichés par Brice Hortefeux en matière d’immigration de travail, lors de sa conférence de presse, ont été obtenus grâce à un changement de mode de calcul.

En effet, le ministre a omis de préciser que ce « très net rééquilibrage » entre immigration familiale et immigration de travail s’explique pour une bonne part par une modification des décomptes : les tableaux officiels des flux migratoires prennent maintenant en compte les travailleurs originaires des nouveaux Etats membres de l’Union européenne, alors que ce n’était pas le cas jusqu’à une période récente. En 2006, 3 421 personnes de ces pays d’Europe de l’Est sont ainsi venues s’installer en France pour travailler, 6 880 en 2007, et 4 079 sur les seuls cinq premiers mois de 2008. Ils représentent, en ce début d’année, près d’un tiers des salariés étrangers accueillis et on s’attend que leur nombre aille en croissant.

Question : s’agit-il ici d’immigration ou de mouvements au sein d’une zone économiquement intégrée, l’Union européenne ?

La progression des reconduites

Au chapitre de la lutte contre l’immigration illégale, Monsieur Hortefeux s’est également réjoui de la forte progression du nombre de “reconduits” :

« En une année, c’est-à-dire du 1er juin 2007 au 31 mai 2008, nous avons reconduit dans leur pays d’origine 29 729 immigrés clandestins. C’est un résultat sans précédent, en augmentation de +31% par rapport à la période de juin 2006 à mai 2007.

« Les résultats sont encore plus précis si l’on se réfère aux chiffres dont nous disposons pour les premiers mois de l’année 2008. Sur les cinq premiers mois écoulés, le nombre de reconduites s’élève, en effet, à 14 660, contre 8 117 sur la même période en 2007, soit une hausse de +80%. »

Là encore, le ministre s’est bien gardé d’entrer dans les détails. Mais un communiqué du Collectif national droits de l’Homme Romeurope repris ci-dessous donne des précisions intéressantes.

Sur les cinq premiers mois de 2008 plus de 6 000 des reconduits (soit 40 % du total de 14 660) sont partis dans le cadre des “retours humanitaires”. Mais une partie importante de ceux qui en ont “bénéficié” étaient des citoyens de l’UE : en effet ce dispositif est appliqué pour “reconduire” des Roms d’origine roumaine ou bulgare — le préfet du Var est d’ailleurs coutûmier du fait.

Question : des citoyens européens peuvent-ils être considérés comme des immigrés illégaux ?

Une baisse du nombre des clandestins — calculée dans le marc de café ?

Le ministre reste modeste, mais on le devine heureux de déclarer :

« On évalue habituellement entre 200 000 et 400 000 personnes le nombre de clandestins en France ; retenons 300 000. Sur cette base, on peut évaluer la diminution du nombre de clandestins, depuis un an, à au moins 8%, c’est-à-dire à 25 000 personnes. Plus de clandestins sont reconduits. Moins de clandestins s’installent en France. Le nombre de clandestins diminue. »

Cette déclaration nous interpelle : quelle est la source de cette évaluation du nombre de clandestins ?

Nous avons fini par en trouver l’auteur : c’est l’homme-aux-six-cerveaux lui-même ! En effet Brice Hortefeux, en ministre prudent, a repris la fourchette que Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, avait proposée en 2006 à une commission sénatoriale d’enquête sur l’immigration clandestine [3] :
« Selon M. Nicolas Sarkozy, ministre d’Etat, ministre de l’intérieur et de l’aménagement du territoire, entre 200 000 et 400 000 étrangers en situation irrégulière seraient aujourd’hui présents sur le territoire national et entre 80 000 et 100 000 migrants illégaux supplémentaires y entreraient chaque année » [4].
Certes, François Héran, directeur de l’Institut national des études démographiques, avait estimé le “solde annuel net de migrants illégaux” à 13 000, mais Brice Hortefeux considère sans doute que le vote du 6 mai 2007 a définitivement validé l’évaluation présidentielle [5].

Reste une double question : sur quoi Brice Hortefeux s’est-il appuyé pour estimer à 8 % la diminution relative du nombre de clandestins ? comment est-il parvenu à la conclusion qu’en un an leur nombre a diminué d’environ 25 000 ?

Avouons-le, nous n’avons pas trouvé meilleure réponse que celle du Blog Claris qui l’attribue à l’art divinatoire du ministre de l’Immigration.

Mais la véracité des chiffres importe peu. Ce qui reste, c’est l’affirmation du ministre :

« Les résultats de ce combat contre l’immigration illégale me permettent d’affirmer que, pour la première fois depuis une génération, le nombre de clandestins a diminué en France. »

à laquelle les médias ont fait écho :

« le nombre de clandestins a diminué »

Communiqué du Collectif national droits de l’Homme Romeurope [6]

Des statistiques d’expulsions volontairement trompeuses

L’annonce triomphante des premiers résultats 2008 des expulsions par le Ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale témoigne d’un affichage politique dont la réalité est très discutable, particulièrement sur les retours dits « volontaires » dont la part aurait quadruplé en un an.

On peut s’étonner du silence sur la répartition par nationalité des reconduits… C’est à l’ANAEM que l’on apprendra que sur les cinq premiers mois de 2008 plus de 6000 d’entre eux (soit 40% des 14 660 reconduites) sont partis dans le cadre de l’aide au retour humanitaire, dispositif qui concernerait une partie importante de citoyens européens. Parmi eux, une forte représentation de Roumains et Bulgares, deux nationalités qui constituaient déjà un quart des éloignements en 2006, avant leur entrée dans l’Union européenne. Or on sait qu’il s’agit essentiellement de Roms dont le dénuement auquel ils se trouvent acculés sert de prétexte pour évacuer les lieux de vie, dans le cadre d’opérations de retour organisées de façon conjointe par la police et l’ANAEM (Agence nationale de l’accueil des étrangers et des migrations)

Dans la plupart des cas, les demandes d’aide au retour humanitaire sont obtenues sous la contrainte et ne résultent pas d’un réel projet de retour étant

  • signées le plus souvent dans un contexte de panique, délibérément occasionné, très souvent dans l’urgence quelques heures avant le départ… voire après,
  • signées comme un « moindre mal » quand les services de l’Etat agitent la menace du commissariat et de la prison,
  • signées fréquemment en l’absence d’interprète,
  • signées sans rétractation possible parce que les papiers d’identité sont généralement confisqués et que l’encadrement du départ et du trajet s’apparente souvent à de la coercition,
  • signées dans la plus grande opacité car les observateurs extérieurs sont tenus à distance.

Ces opérations de retour contredisent ce que laisse entendre l’appellation d’« humanitaire » :

  • car elles visent de façon évidente l’évacuation d’un site sans se préoccuper de la situation des individus qui l’occupent ;
  • car ce traitement de masse a des retombées dramatiques pour les personnes : où est l’« humanitaire » lorsque des enfants sont oubliés sur les terrains ou à la sortie de l’école, lorsque des personnes gravement malades, parfois contagieuses, sont reconduites en Roumanie, lorsque tous les biens des personnes sont détruits, lorsque le parcours d’intégration des familles (la scolarité des enfants, les démarches d’insertion professionnelle, le suivi médical, les liens de voisinage) est brutalement interrompu ?

Enfin, les sommes distribuées en l’absence d’accompagnement effectif dans le pays d’origine n’ont d’autre effet que de susciter de rapides allers-retours (au départ de la France ou de la Roumanie) parfois dans le seul but de bénéficier de ces aides (300 € par adulte et 100 € par enfant alors que le salaire moyen en Roumanie était en mars 2008 de 194 € par mois). Un phénomène qui précarise des populations déjà fragiles par la rupture des liens établis ici et là-bas et qui les expose à diverses formes de racket… Mais qu’importe puisque même si le nombre des Roms migrants en France est globalement constant, ces reconduites et retours volontaires font s’envoler les statistiques.

Paris, le 1 juillet 2008.


[2« Brice Hortefeux a gonflé les chiffres de l’immigration de travail grâce à l’UE », Le Monde du 21 juin 2008.

[3Il s’agit de la commission sénatoriale d’enquête sur l’immigration clandestine, dont le rapport rédigé par MM. Georges OTHILY et François-Noël BUFFET, a été déposé le 6 avril 2006.

[5De François Héran, on pourra lire Le temps des immigrés.

[6Collectif national droits de l’Homme Romeurope :

ALPIL (Action pour l’insertion sociale par le logement) – AMPIL (Action Méditerranéenne Pour l’Insertion sociale par le Logement) – ASAV (Association pour l’accueil des voyageurs) – ASET (Aide à la scolarisation des enfants tsiganes) – Association de solidarité avec les familles roumaines de Palaiseau – CIMADE (Comité intermouvements auprès des évacués) – CLASSES (Collectif Lyonnais pour l’Accès à la Scolarisation et le Soutien des Enfants des Squat) – FNASAT-Gens du voyage – Hors la Rue – LDH (Ligue des Droits de l’Homme) – Liens Tsiganes – MDM (Médecins du Monde) – MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples) – Mouvement catholique des gens du voyage
– PARADA – PROCOM (Agence Européenne de Promotion et Communication) – Rencontres tsiganes – RomActions – Réseau de soutien Rroms de St Etienne – Romeurope Val-de-Marne – Une famille un toit 44 – URAVIF (Union régionale des associations voyageurs d’Ile de France).
Et les Comités de soutien de Montreuil et de St Michel-sur-Orge ainsi que le Collectif de soutien aux familles roms du Val d’Oise et des Yvelines, le Collectif des sans papiers de Melun et le Collectif de solidarité Roms de Toulouse.