Bouteflika implique la France dans sa campagne référendaire - Paris « prêt » à un travail de mémoire

publié le 28 septembre 2005 (modifié le 27 juillet 2019)

Décidé par Abdelaziz Bouteflika, un référendum sur la réconciliation nationale se tiendra demain en Algérie. La campagne a été dominée par la question du passé colonial, agitée à maintes reprises par le président algérien. Les invocations d’une mémoire encore à vif ne devraient toutefois pas remettre en cause la signature d’un traité d’amitié avec Paris, qui pourrait intervenir dès la fin de l’année.

Le président algérien se concentre sur son référendum sur la paix et la réconciliation nationale, sans renoncer à un traité d’amitié franco-algérien


par Thierry Oberlé, envoyé spécial du Figaro à Alger, le 28 septembre 2005


L’Algérie et la France s’acheminent, comme prévu, vers la signature, avant la fin de l’année, d’un traité d’amitié. Sauf coup de théâtre, Abdelaziz Bouteflika et Jacques Chirac devraient respecter le calendrier qu’ils ont fixé. Préparée depuis des mois, la réconciliation pourrait être scellée au plus tôt à l’issue du mois de ramadan, qui s’achève en novembre. Le pacte, qui rappelle, au moins dans l’esprit de ses concepteurs, le traité de l’Elysée conclu en 1963 entre la France et l’Allemagne, devrait s’accompagner d’un geste fort du président de la République, illustrant la sincérité de la démarche française. Alger réclame un signe de repentance pour les crimes commis pendant la présence coloniale. « Il faut trouver un équilibre entre ce qui doit être dit et ce qui ne peut pas encore être dit », précise une source proche du dossier.

Le président algérien a beaucoup évoqué la France et le passé colonial, lors de sa campagne qu’il vient de clore en faveur du référendum sur la paix et la réconciliation nationale. Abdelaziz Bouteflika s’est illustré dans ses discours fleuves par quelques digressions retentissantes sur les « crimes » commis par l’ancienne puissance tutélaire. Les Français « n’ont pas d’autre choix que de reconnaître qu’ils ont torturé, tué, exterminé... » a-t-il déclaré à Bechar à la fin août. Voici une semaine, à Batna dans les Aurès, il a de nouveau appelé la France à se battre la coulpe : « Celui qui a fauté doit avoir le courage et la modestie de demander pardon. » Cela ne l’a pas empêché de rendre hommage à Jacques Chirac pour « sa sincérité et sa conscience politique ». Certains médias locaux ont lu dans ces déclarations un raidissement du président algérien, mais d’autres n’y ont vu qu’une simple mise au point. Des responsables algériens ont expliqué que les propos du chef de l’Etat étaient avant tout à usage interne. Bouteflika chercherait à rassurer les milieux nationalistes hostiles par principe à un rapprochement avec Paris. Et il impose l’idée que si l’on peut trouver une réconciliation avec une France coupable des pires méfaits, alors un compromis est possible pour tourner la page de la guerre civile des années 90. Obsédé par les difficultés des Algériens à se forger un équilibre identitaire, Abdelaziz Bouteflika veut rénover l’héritage francophone. Il entend le débarrasser de ses scories coloniales comme il souhaite nettoyer la religion musulmane des perversions intégristes. Dans un cas comme dans l’autre, si les intentions sont louables, les méthodes sont sujettes à controverses.

Grand pourfendeur de la loi française du 23 février 2005, le président Bouteflika a fait de la dénonciation de ce texte « révisionniste » un cheval de bataille. La loi, dont la vocation est d’indemniser les rapatriés et les harkis, insiste sur le « rôle positif de la présence française en Afrique du Nord » qu’il faudrait souligner dans l’enseignement de l’histoire. Elle n’évoque aucunement les aspects négatifs de la période. Le président algérien juge ce traitement « inique ». Mais ne remet pas en cause les dogmes de son pays. Il est toujours question, dans l’histoire officielle, d’un million et demi de martyrs algériens victimes de la barbarie française, alors que le nombre de morts s’est établi, selon les historiens indépendants, à environ 300 000. Et le massacre des harkis au lendemain de l’indépendance reste tabou.

L’ambassadeur de France à Alger, Hubert Colin de Verdières, avait, deux mois avant la célébration de l’anniversaire des massacres du 8 mai 1945 à Sétif, évoqué une « tragédie inexcusable ». Mais le 8 mai, Abdelaziz Bouteflika dénonçait le « génocide » commis par la France en Algérie. Il comparait la répression des émeutes dans le Constantinois à l’extermination des Juifs dans les camps de concentration nazis. Il apparaissait dès lors que le passé était loin d’être apuré. Abdelaziz Bouteflika a le souci « détestable » d’« instrumentaliser de manière démagogique un nationalisme archaïque et revanchard », estime l’opposant historique Hocine Aït Ahmed. Jacques Chirac semble, en dépit des aléas, décidé à aller de l’avant. Mais quoi qu’il arrive, le traité d’amitié ne soldera pas définitivement les comptes.

Paris prêt à un travail de mémoire

par Alain Barluet [Le Figaro 28 septembre 2005]


Jacques Chirac accompagnera le traité d’amitié franco-algérien d’un geste fort sur la mémoire de la colonisation. D’une rive à l’autre de la Méditerranée, la thématique est des plus sensibles et les enjeux politiques des plus actuels. Côté français, on a pourtant fait le gros dos devant les remarques récentes du président Abdelaziz Bouteflika sur le passé français en Algérie. On a fait la part de la rhétorique électorale et des attentes véritables. On espère aussi, à Paris, qu’après avoir tourné, grâce à leur référendum, la page de la guerre civile, les Algériens ouvriront plus sereinement celle de l’héritage français.

Le président de la République, convaincu qu’Alger souhaite être « de plain-pied avec la France », juge que celle-ci peut franchir une nouvelle étape avec son ex-colonie. La manière et le moment restent à fixer. Chaque mot, chaque inflexion comptent : ces détails capitaux font l’objet de négociations au plus haut niveau qui reprendront après le référendum. Une chose est déjà certaine : le « geste » que Jacques Chirac concocte aura pour coeur une réflexion sur la façon dont l’usage de la mémoire - les mémoires, puisque chacun invoque sa vérité - peut permettre d’ouvrir une nouvelle page entre les deux pays.

A Paris, on se refuse à parler de repentance, en affirmant que les Algériens ne le demandent pas. Il ne saurait être question aussi de revenir sur la loi du 23 février dernier sur l’indemnisation des rapatriés. Ce n’est pas à l’Etat mais aux historiens et aux citoyens d’écrire l’histoire, souligne-t-on, pour minimiser la portée de ce texte qui en mentionnant « le rôle positif » de la présence française dans ses anciennes colonies, avait mis le feu aux poudres à Alger.

Jacques Chirac entend s’inspirer de trois précédents. Primo, la commémoration de la rafle du Vél’d’Hiv. « La folie criminelle de l’occupant a été, chacun le sait, secondée par des Français, secondée par l’Etat français », avait déclaré le président de la République le 16 juillet 1995 en ajoutant que « La France [...] ce jour-là, accomplissait l’irréparable ». La charge symbolique de ces propos inédits devrait inspirer la démarche présidentielle vis-à-vis de l’Algérie, même si la colonisation française dans ce pays ne saurait en rien s’apparenter à l’occupation nazie et à la collaboration. Secundo, le discours de Brazzaville sur l’esclavage, en juillet 1996. « La dignité des uns et des autres passe par la reconnaissance d’une histoire que l’Occident ne doit plus ignorer ni taire, celle de la déportation de millions et de millions d’Africains pendant près de trois siècles et demi », avait souligné Jacques Chirac devant le Parlement congolais. Tertio, la reconnaissance de la répression sanglante des émeutes de 1947 à Madagascar. « Il faut avoir conscience du caractère inacceptable des répressions engendrées par les dérives du système colonial », avait souligné le chef de l’Etat le 21 juillet dernier. Des mots que Jacques Chirac pourrait reprendre le moment venu pour sceller l’« amitié » franco-algérienne.