Béni-Messous par Michel Tubiana

publié le 26 octobre 2005

La postface du livre « fille de harki » de Fatima Besnaci-Lancou [1].

Ce livre est un fragment d’humanité. Au milieu de la guerre, il nous force à nous remémorer que loin d’être une abstraction, celle-ci transperce des hommes, des femmes et des enfants, pétrit leur chair et leur âme où les détruit. Pour nombre d’entre eux, ils n’avaient rien demandé, si ce n’est de vivre ; la violence de ces temps les a contraint à choisir ou à supporter les conséquences de choix qui, souvent, ne leur appartenaient pas. Ce livre me concerne. Béni-Messous évoque pour son auteur ce camp de l’armée française où elle finit par trouver refuge avec sa famille. Béni-Messous, c’était la maison de campagne de mes parents. J’y fus heureux. Elle était séparée du camp militaire par une route. Les harkis y casernaient. Nous en fûmes privés, provisoirement, croyaient mes parents, lorsque l’armée réquisitionna la bâtisse. Définitivement lorsqu’il fallut partir de ce pays qui fût celui de ma famille bien avant que la colonisation française n’y jette son dévolu. Béni-Messous, c’est aussi, il y a peu d’années, cette voix à la radio qui annonçait le massacre commis ; quelques centaines de personnes égorgées dans leur lit et dans la nuit. L’armée, algérienne cette fois, qui occupe le camp n’a rien entendu... lâcheté ou manipulation, comme cette sale guerre en a connu, je ne sais. Mais, le silence de ces morts ressemble aux cris étouffés de ceux et celles qui ont subi le même sort entre 1954 et 1962. Cette haine d’aujourd’hui est la fille de cette histoire qui depuis 1830 ensanglante cette terre.

Le mépris colonial, la révolte qu’il génère conduisait à l’indépendance de l’Algérie. Cette évidence s’accommode peu du sort des individus. Elle passe sur les destinées de chacun et les broie. Ceci n’enlève rien aux responsabilités qui font de nous des Hommes. Il ne s’agit donc pas d’exonérer les uns ou les autres de leurs choix. En dernier ressort, quelles que soient les contraintes ou les circonstances, quelles que soient les haines ou les amitiés qui font que l’on prend un chemin plutôt qu’un autre, ce serait retirer à l’Homme son essence que de nier sa responsabilité. Mon propos est donc nullement d’absoudre mais de reconnaître et de restituer à chacun sa part d’humanité.

Ceux que l’on nomme les Harkis en furent privés. Dépossédés de toute humanité lorsqu’ils furent considérés comme des objets sans usage par ceux qui les avaient entraînés dans cette aventure. Ils furent jetés en pâture à des vainqueurs dont les gouvernants cultivaient la vengeance et non la justice. Ces dirigeants ont changé depuis, pas leur hargne, au risque d’empêcher l’Algérie d’écrire sa propre histoire. Les harkis furent colonisés une seconde fois sur leur terre d’accueil, parqués dans des camps, citoyens de seconde zone. Imagine-t-on qu’on leur dédia des écoles ? Non pour les mieux former, mais pour les mieux écarter de cette France qui les méprisait parce qu’ils restaient avant tout des Arabes.

Rien ne peut excuser, et surtout pas une prétendue ignorance, ce qu’il faut bien appeler un crime d’Etat. Le pire est qu’il continue à produire ses effets. Leurs enfants partagent quotidiennement les discriminations que subissent tant d’autres héritiers de l’immigration et qui détruisent le pacte républicain plus sûrement que quelques sifflets qui raisonnent dans un stade. Que la République s’avise, enfin, de ne plus tenir sous le boisseau ce qui s’est produit et voici qu’elle se borne à un hommage hypocrite, sans admettre ses responsabilités, sans même s’excuser. C’est ainsi qu’il faut enseigner « l’oeuvre civilisatrice de la France », mais ne consentir qu’une indemnisation ridicule et qui ne saurait être la même que celle que l’on alloue aux anciens factieux. Colonisés une seconde fois vous dis-je !

C’est tout cela que nous dit le livre de Mme Fatima Besnaci-Lancou. Si la LDH a soutenu sa démarche, si elle a protesté à ses côtés, comme elle a fait condamner la bonne conscience assassine du Général Aussaresses, c’est qu’elle ne saurait appliquer ses principes avec une autre géométrie que celle du droit.

C’est la même attention portée au respect des droits de l’Homme qui a conduit la LDH à s’opposer à la guerre d’Algérie, aux tortures et aux exécutions sommaires, à soutenir le doit à l’indépendance du peuple algérien ou à réclamer que la justice soit dite à l’égard des harkis. Ce qui est en cause, ici, c’est le noyau irréductible qui touche à la dignité de l’Homme, de celui qui subit comme de celui qui agit. C’est d’ailleurs sur ce dernier que pèse, sans aucun doute, la plus grande obligation : celle de ne jamais oublier au milieu des pires tourments la dignité des Hommes. Ce livre a le mérite, parmi d’autres, de nous le rappeler.


Michel TUBIANA
Président d’honneur de la LDH


[1Fille de harki, avec une préface de Jean Daniel et Jean Lacouture, éd. de l’Atelier, seconde édition septembre 2005, 13 €.