Une réédition en collection de poche

Ali Boumendjel.
Une affaire française, une histoire algérienne,
par Malika Rahal

publié le 3 janvier 2022

Fin mars 1957, en pleine « bataille d’Alger », l’assassinat de l’avocat algérois proche du FLN Ali Boumendjel, maquillé en suicide par l’armée française, fit scandale en métropole. Suivant une préconisation du rapport Stora sur la mémoire franco-algérienne, le 2 mars 2021, le président Macron a reconnu qu’Ali Boumendjel avait bien été « torturé et assassiné » par l’armée française. Les éditions La Découverte rééditent en poche en janvier 2022 le livre de référence de l’historienne Malika Rahal sur cette affaire : Ali Boumendjel, une affaire française, une histoire algérienne. Nous en publions la préface.

Ali Boumendjel.
Une affaire française, une histoire algérienne



Malika Rahal, Ali Boumendjel (1919-1957). Une affaire française, une histoire algérienne, La Découverte Poche, 2022.



Malika Rahal est historienne, chargée de recherche au CNRS, spécialiste de l’histoire contemporaine de l’Algérie. Elle dirige, depuis 2022, l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP). Elle co-anime également le projet de recherche Mille Autres sur la disparition forcée des Algériens durant la « bataille d’Alger » (1000autres.org). Elle publie en janvier 2022 Algérie 1962. Une histoire populaire (La Découverte). Voir l’introduction de ce livre sur notre blog Mediapart.

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Préface à l’édition de 2022

C’est à l’automne 2010 qu’est parue la première édition de cette biographie de l’avocat Ali Boumendjel, militant de l’Union démocratique du Manifeste algérien, enlevé par les parachutistes français durant la « bataille d’Alger » de 1957 – plus justement nommée par l’historien Gilbert Meynier la « grande répression ». La version officielle, jamais contredite au moment où paraissait le livre, affirmait qu’il s’était suicidé en se jetant du haut de l’immeuble d’el-Biar (sur les hauteurs d’Alger) où il était détenu. Ni la famille ni les camarades militants n’ont jamais cru à cette version.

Pour écrire la biographie, j’ai rencontré à partir de 2002 la famille d’Ali Boumendjel : sa veuve, Malika Boumendjel Amrani, et ses enfants, Nadir, Sami, Farid et Dalila. Au fil des entretiens, des liens privilégiés se sont noués, d’autant que cette histoire était, pour Malika, encore vivante, au sens où sa lutte pour la vérité se poursuivait. Il était alors question de possibles actions en justice pour obtenir la vérité. La famille avait d’ailleurs été partie prenante des poursuites contre le général Aussaresses qui affirmait, dans ses mémoires publiées en 2001, avoir fait tuer Boumendjel sur ordre du général Massu : la France connaissait alors une résurgence de la question de la torture à partir du cas de Louisette Ighilahriz et à l’initiative de journalistes du Monde et de L’Humanité [1]. Faute d’être poursuivi pour les crimes eux-mêmes (crime contre l’humanité ou crime de guerre), il était poursuivi pour complicité d’apologie de crime de guerre. En février 2007, il était condamné de nouveau devant une cour d’appel au risque collatéral de dissuader d’autres militaires de prendre la parole à leur tour.

Durant l’année 1957, Ali Boumendjel n’était pas le seul Algérois à avoir été kidnappé : la disparition forcée était en effet l’un des outils à la disposition des parachutistes français, sous les ordres du général Jacques Massu, pour réprimer le Front de libération nationale (FLN) qui avait lancé la révolution contre la colonisation française en novembre 1954. Des milliers de personnes étaient alors enlevées, souvent à leur domicile et devant leurs familles, détenues dans des lieux informels et torturées. Les survivants pouvaient être transportés vers les prisons et les camps. Certaines familles n’apprirent alors le devenir de leurs proches que lorsqu’ils furent libérés des camps de détention, après la signature de l’accord d’Évian qui fixaient le cessez-le-feu au 19 mars 1962. D’autres n’ont jamais su ce qu’étaient devenues les personnes enlevées en 1957.

En cela, le cas d’Ali Boumendjel n’est pas typique. En effet, après quarante-trois jours de détention-disparition durant laquelle son épouse cherche à le localiser, le corps est rendu à sa famille pour un enterrement express, afin d’éviter qu’il fournisse l’occasion d’une mobilisation. C’est après sa mort qu’éclate le scandale, l’« affaire Boumendjel » dont il est question dans ce livre. Mais de telles réapparitions d’un corps après son assassinat en détention furent rares : Larbi Tebessi, président de l’Association des oulémas, enlevé le 4 avril 1957, fait partie des disparus dont le corps n’a jamais été localisé ; de même Maurice Audin, mathématicien d’origine française, enlevé le 11 juin 1957. On sait en revanche le devenir d’Ourida Meddad, morte défenestrée au cours d’une séance de torture à dix-neuf ans, peut-être le 29 août 1957 ; l’un de ses proches put reconnaître son corps à la morgue. Quant à Larbi Ben M’hidi, officiellement « suicidé » et dont le corps aurait donc pu être rendu à sa famille, ce n’est que plus tard, en parlant au colonel Bigeard, admiratif du chef de la Zone autonome d’Alger du FLN, que son père appris qu’il avait été enterré dans l’une des tombes anonymes du cimetière d’el-Alia, à Alger, sans que sa famille en soit informée [2].

Saïd Khemissa, quinze ans, fut quant à lui déclaré « abattu lors d’une tentative de fuite » dans une des rares réponses adressées par l’armée aux familles qui cherchaient leurs disparus – une phrase qu’alors, les proches traduisaient par le fait que leur parent était mort sous la torture, ou avait été tué ; son corps, pourtant, ne fut jamais rendu à la famille ni son lieu d’inhumation indiqué. De Belkacem Amrani, soixante-dix-huit ans, postier et le beau-père de Ali Boumendjel, on ignore le sort, et l’on ne connaît pas celui d’André Amrani, son beau-frère, ni du fleuriste Lahcène Yassef, du marchand de charbon Rabah Sadeg, du vendeur au marché Mohamed Himeur, ni du médecin Slimane Asselah, de l’agriculteur Mohamed Dahmane, du peintre en bâtiment Mohamed Bendris, ni de tant d’autres. Ces noms sont tirés du site d’un projet en cours qui vise à collecter les noms d’autres détenus-disparus de ce seul épisode de la « bataille d’Alger », à défaut de pouvoir travailler de façon plus large sur l’utilisation de la disparition forcée durant toute la guerre [3].

Parmi ces disparitions forcées, celle du mathématicien Maurice Audin a fait l’objet de poursuites judiciaires particulières, liées à son statut de Français qui rendait cette disparition inacceptable aux yeux d’une partie de l’opinion publique métropolitaine ; le cas a été porté grâce à l’opiniâtreté de son épouse Josette Audin, semblable aux autres mères, épouse ou sœurs de détenus-disparus mais disposant de relais en France ; il a bénéficié enfin de l’appui du Parti communiste français et d’intellectuels, parmi lesquels l’historien Pierre Vidal-Naquet. Le 13 septembre 2018, plus de soixante ans après les faits, le président français Emmanuel Macron a reconnu la responsabilité de l’armée et des autorités françaises dans la mort de Maurice Audin. Le texte d’une longue déclaration – très juste du point de vue de l’exactitude historique – faisait de Maurice Audin le nom commun de toutes les victimes de cet épisode de la guerre. La reconnaissance, dont la mise en scène prévoyait une visite au domicile de Josette Audin, personnifiait donc la disparition forcée et posait immanquablement la question des autres noms et des autres victimes. Le choix était fait dans la déclaration de n’en nommer aucune.

Cette reconnaissance par un cas posait donc une difficulté : si les Européens engagés pour l’indépendance furent plusieurs dizaines à avoir été arrêtées et torturées en 1957 à Alger, Maurice Audin est le seul pour lequel les parachutistes allèrent jusqu’à la mort et l’occultation du corps. Pierre Vidal-Naquet explique : « Le plus souvent, les disparus musulmans non protégés par un réseau d’amitiés européennes sont purement et simplement passés par profits et pertes [4]Pierre Vidal-Naquet, L’Affaire Audin, Paris, Minuit, 1989 [1959]. » Choisir Maurice Audin comme cas emblématique se comprend aisément, car c’est celui qui a le plus choqué l’opinion française et c’est le mieux documenté du fait de longues procédures judiciaires [5]. Mais ne donner qu’un seul nom a de fait prolongé les effets de l’inégalité qui séparait en 1957 les victimes de la répression, quelle que soit la sincérité de leurs engagements partagés, et a contribué à maintenir l’anonymat colonial.

Cette première reconnaissance a été suivie, le 2 mars 2021, par la reconnaissance de l’assassinat d’Ali Boumendjel. Elle figurait parmi une série de gestes préconisés par l’historien Benjamin Stora dans un rapport remis en janvier 2021 au président de la République [6]. Les différences entre les deux reconnaissances étaient remarquables : le texte d’Emmanuel Macron concernant Boumendjel était plus court, porté vers la seule question de la torture et l’assassinat (pour mettre fin à la thèse du suicide). Le cérémonial se limitait à une rencontre entre le Président et les petits-enfants d’Ali Boumendjel, porteurs d’un courrier de leur famille. Celui-ci comportait notamment l’exigence que soit mentionnés dans le communiqué trois autres disparus : le beau-frère André Amrani de Ali, son beau-père Belkacem Amrani et son ami et collègue, l’ingénieur Mohand Selhi. Il ne pouvait être question d’une visite symbolique similaire à celle effectuée au domicile de la veuve de Maurice Audin : à plus de cent ans, Malika Boumendjel était décédée en août 2020, ayant laissé amplement le temps aux autorités françaises de fournir la vérité qu’elle avait toujours exigée sur la mort de mon mari.

Pas plus que Maurice Audin, Ali Boumendjel n’est un cas typique de la disparition forcée durant la « bataille d’Alger » : si sa mort a fait scandale en France, c’est précisément en raison du « réseau d’amitiés européennes » que son frère Ahmed Boumendjel a été en mesure de mobiliser ; et parce que des personnalités l’ont connu personnellement. L’on retrouvera dans les pages de ce livre les interventions de l’ancien résistant et ministre du général de Gaulle René Capitant, des journalistes Albert-Paul Lentin ou François Mauriac, de l’historienne et militante Madeleine Rebérioux, de l’homme politique Pierre Mendès-France, mais aussi d’anonymes qui, quelque douze années après la fin de la Seconde Guerre mondiale, se sont reconnus dans la figure d’un militant torturé et assassiné, ou ont vu en lui un « Pierre Brossolette algérien ». Toutes les familles algéroises touchées par la répression en 1957 ne disposaient d’un tel capital social ; moins encore les familles d’autres régions du pays, également victimes de procédés similaires durant toute la guerre. Ces deux reconnaissances successives qui rapprochent la vérité officielle de la connaissance des historiens, pour satisfaisantes qu’elles soient pour ceux qui ont suivi ces deux affaires, ne peuvent éteindre le désir de connaissance, de vérité voire de reconnaissance des familles de disparus et l’aspiration – partagées par les historiens – à les nommer.

[1Florence Beaugé, Algérie, une guerre sans gloire. Histoire d’une enquête, Paris, Calmann-Lévy, 2005.

[2Propos tenus lors d’une émission de la chaîne Djazaïria One, YouTube, 18 octobre 2018, .

[3Voir le site du projet Mille autres 1000autres.org ; et Malika Rahal et Fabrice Riceputi, « La disparition forcée durant la guerre d’indépendance algérienne. Autour du projet Milles autres sur les disparus de la “bataille d’Alger” (1957) », Annales. Histoire, Sciences sociales (à paraître).

[5Sylvie Thénault, « La recherche de la vérité. Des décennies d’enquête empêchée », in Sylvie Thénault et Magali Besse (dir.), Réparer l’injustice. L’affaire Maurice Audin, Bayonne, Institut francophone pour la justice et la démocratie, 2019, p. 39‑54

[6Benjamin Stora, France-Algérie, les passions douloureuses, Paris, Albin Michel, 2021