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Algérie-France, les leçons d’un malaise, par Florence Beaugé

vendredi 14 avril 2006, par la rédaction

Algériens et Français n’apprécient pas le passé commun de la même façon.

[Un article du Monde publié le 15 avril 2006.]

A peine Philippe Douste-Blazy avait-il quitté Alger, lundi 10 avril, à l’issue d’une visite de quarante-huit heures, que la presse algérienne enterrait le projet de traité d’amitié franco-algérien et qualifiait d’"échec" le voyage du ministre français des affaires étrangères. Selon elle, si ce traité aboutit un jour, ce ne sera pas avec Jacques Chirac à l’Elysée.

Quels que soient les griefs qu’ait pu avoir l’Algérie à l’encontre du responsable du Quai d’Orsay, ce n’est pas lui, mais l’Etat français tout entier qui s’est fait sermonner par le président algérien Bouteflika, le 10 avril au matin, au palais d’El-Mouradia. Même si M. Douste-Blazy est tenu par Alger pour le principal inspirateur de la loi du 23 février 2005 dont l’article 4 - définitivement abrogé depuis le 16 février 2006 - vantait les mérites de la colonisation, il n’a été que le vecteur de l’irritation algérienne, pas la cible.

A Paris, tout au long de 2005, on a sous-estimé les signaux envoyés par une Algérie exaspérée. On se rassurait en arguant de "la relation privilégiée" entre les présidents Bouteflika et Chirac, en oubliant que l’ancienne colonie française est aujourd’hui courtisée par les grands de ce monde - Georges Bush et Vladimir Poutine notamment - et qu’elle entend être traitée d’égal à égal. "J’ai essayé d’alerter mes interlocuteurs en France des problèmes qui s’accumulaient entre nous, notamment la question des visas, mais ils ne m’écoutaient pas. Il a fallu que ce soit le président Bouteflika qui le dise pour qu’on soit enfin entendu !", soupire un haut fonctionnaire algérien.

Mémoire, visas et Maroc. Tels sont les principaux reproches d’Alger à l’encontre de Paris. M. Douste-Blazy n’a guère réussi à convaincre ses hôtes algériens, en leur répétant sur tous les tons : "Le peuple français veut ce traité d’amitié ! Il a la volonté profonde d’être ami et lié à l’Algérie !"

Toute l’année 2005 a démontré le contraire. La décision de M. Chirac de supprimer par décret l’article controversé de la loi du 23 février, à la suite de son "déclassement" par le Conseil constitutionnel, n’a pas fait oublier les épisodes précédents, quitte à mélanger les genres. Pour mémoire : la stèle érigée à Marignane à la gloire de l’OAS, en juillet 2005, à l’initiative d’associations de pieds-noirs ; le refus de l’Assemblée nationale de réexaminer la loi du 23 février ; la provocation du socialiste Georges Frêche entonnant en séance du conseil régional Languedoc-Roussillon un chant colonial ; les enquêtes d’opinion révélant que deux Français sur trois approuvaient le fameux article 4, etc.

Plus grave, car plus emblématique : l’affaire Louisette Ighilahriz-général Schmitt. Condamné en octobre 2003 par le tribunal correctionnel de Paris pour avoir traité d’affabulatrice cette rescapée de la torture et des viols pendant la bataille d’Alger, l’ancien chef d’état-major de l’armée française s’est vu finalement relaxer, en novembre 2005. La cour d’appel de Paris lui a reconnu l’excuse de la bonne foi.

Cette décision de justice a semé la consternation en Algérie. Personne n’ignore là-bas que le général Schmitt a été basé, l’été 1957, à l’école Sarouy à Alger, l’un des pires centres d’interrogatoire de l’époque. Les Algériens ont vu dans cette relaxe un geste politique. Puisqu’une ancienne combattante de la guerre d’indépendance pouvait se faire traiter de menteuse à la télévision française (France 3), à une heure de grande écoute, par l’un des acteurs de la guerre d’Algérie, c’était le signe que la France restait incapable de regarder son passé en face.

En recevant son homologue français, le chef de la diplomatie algérienne, Mohammed Bedjaoui, n’avait pas tort de remarquer : "Nous n’apprécions pas le passé commun de la même façon de part et d’autre de la Méditerranée. (...) Parce qu’ils ont souffert pendant cent trente années de la colonisation, les Algériens considèrent, quant à eux, le devoir de mémoire comme un élément central (du futur traité)."

Dans ce contexte, l’extrême difficulté des Algériens à obtenir des visas ne fait qu’aggraver le ressentiment général. Ils y voient un signe de mépris. "Quand donc cesserez-vous d’imaginer que tous les Algériens veulent quitter leur pays pour s’installer en France ? demande-t-on à Alger. Nous réclamons simplement le droit de rendre visite à nos parents ou amis."

COLÈRE ET FRUSTRATION

En moyenne, une demande de visa sur deux est aujourd’hui satisfaite par la France. Mais depuis qu’en janvier 2003 les pays de l’Union européenne ont imposé des frais de dossier (35 euros, ce qui est considérable compte tenu du niveau de vie local), beaucoup d’Algériens ont renoncé à déposer des demandes, la rage au coeur. Si le nombre de visas délivrés, lui, est resté à peu près constant (autour de 130 000 par an), l’impact psychologique est désastreux. "On paye, et malgré cela, on nous refuse le droit de venir en France sous les prétextes les plus divers", disent-ils avec amertume. Parce qu’ils sont mal expliqués, ces refus créent la colère et la frustration.

La différence de traitement avec les autres pays du Maghreb renforce le sentiment d’injustice. A l’inverse des Marocains et des Tunisiens, les Algériens sont soumis au régime des "consultations". Autrement dit, les autres pays de l’espace Schengen examinent les demandes avant de donner leur feu vert, ce qui alourdit la procédure de délivrance des visas. La récente libération d’anciens terroristes algériens, amnistiés dans le cadre de la "réconciliation nationale", risque de compliquer encore le problème.

La question du Sahara occidental, enfin, est un autre motif de ressentiment. Si la population algérienne se soucie comme d’une guigne de ce dossier, il n’en va pas de même des responsables civils et militaires. Pour eux, la France, pays membre permanent du Conseil de sécurité, bloque toute solution, en raison de son soutien systématique au Maroc. "La France nous parle de partenariat d’exception, mais c’est avec le Maroc qu’elle le mène, ce partenariat, pas avec nous !", soulignent avec dépit les autorités algériennes, sans cacher leur agacement devant l’amitié ostensiblement prodiguée par l’Elysée au régime alaouite.

En dépit des apparences, la visite de M. Douste-Blazy à Alger n’a pas été un échec. Elle a permis de remettre les choses à plat. Il faudrait un miracle pour que le traité d’amitié soit signé cette année, avant que la France entre en campagne électorale. Le voeu de M. Chirac a peu de chances d’être comblé. Une déclaration politique commune pourrait toutefois voir le jour. Elle confirmerait que le dialogue a repris, en attendant le traité espéré. Pour l’heure, il y a un grand gagnant dans cette histoire : le président Bouteflika. Le voilà, devant son peuple, dans le rôle de l’homme qui tient tête à l’ancienne puissance coloniale...

Florence Beaugé