une pratique généralisée qui a conduit à un grand nombre de restes humains au Musée de l’homme

Alain Ruscio : les décapitations dans l’ensemble de l’espace colonial français

publié le 14 juillet 2020 (modifié le 25 juillet 2020)

L’historien Alain Ruscio explique que les décapitations ont été une pratique courante à l’époque des conquêtes coloniales françaises et de l’empire qui en a résulté. Lors de la colonisation de l’Algérie, mais aussi en Indochine, dans l’Afrique subsaharienne et en Nouvelle-Calédonie, des crânes ont été exhibés comme des trophées et fait l’objet de cartes postales et de collections. Nous reprenons aussi l’article de Amel Blidi publié dans le quotidien algérien El Watan du 5 juillet 2020 expliquant que des centaines de crânes algériens sont encore conservés à Paris au Musée de l’homme et au Muséum national d’histoire naturelle. L’indignation légitime que suscite aujourd’hui en France les décapitations récentes par Daech ne devrait-elle pas s’étendre à ces pratiques barbares des armées françaises dans l’ère coloniale ?

Les décapitations de l’ère coloniale

par Alain Ruscio, pour histoirecoloniale.net

Couper la tête de l’ennemi vaincu, l’exposer comme trophée et en même temps comme moyen de terroriser les survivants, sont des pratiques qui sont probablement aussi vieilles que les guerres. Elles sont attestées, par exemple, chez les Gaulois. Mais les guerres coloniales, au cours desquelles les ennemis étaient particulièrement méprisés, au point de leur dénier la qualité d’êtres humains, développèrent considérablement ces procédés.

Le plus étonnant (ou le plus effrayant) est que ces pratiques n’étaient nullement secrètes. À l’exception des affaires paroxystiques, attribuées à des folies sanguinaires hors de tout contrôle, la décapitation d’ennemis fut souvent présentée comme naturelle, habituelle, par des hommes politiques et par la presse. Des photos horribles de têtes posées à terre furent même reprises par des cartes postales, tranquillement envoyées aux familles de France.

À l’ère esclavagiste

Le Code Noir citait précisément les punitions encourues par les esclaves en cas de fautes — ou décrétées telles. Évidemment, la nature des punitions atteignait des paroxysmes contre les nègres marrons, allant jusqu’à des mutilations ou la mort. Mais il pouvait arriver que les fuyards soient tués lors de la chasse qui leur était faite, ou encore qu’ils se suicident. Dans ce cas, plutôt que de ramener le corps, certains sectionnaient une main, parfois la tête de la victime, afin de rapporter une preuve.

Bernardin de Saint-Pierre, en tout cas, témoigne d’un fait vécu, lors de son séjour à Bourbon, en 1769. Il fait des promenades dans des paysages paradisiaques. Au loin, il voit des Noirs, engagés dans la maréchaussée, sorte de gendarmerie au service des maîtres, spécialisée dans la chasse aux marrons. Une femme est prisonnière : « C’etoit le butin qu’ils avoient fait sur un camp de Noirs marons qu’ils venoient de dissiper. Ils avoient tué un, dont ils montrèrent le gris-gris, espèce de talisman fait comme un chapelet. La négresse paroissoit accablée de douleur. (...) elle portoit sur son dos un sac de vacoa. Je l’ouvris. Hélas ! C’etoit une tête d’homme. Le beau paysage disparut, je ne vis plus qu’une terre abominable [1] » .

Au XIXè siècle encore, des mercenaires des colons chassaient les esclaves soupçonnés de vouloir attenter à la vie des maîtres. Le simple fait de détenir des substances vénéneuses valait condamnation à mort. À la Martinique, en 1822, soit un quart de siècle avant l’abolition, raconte Schœlcher, « un homme, nommé Davoust, et surnommé “Coupe-têtes“ par les nègres, se mit à parcourir le pays avec une bande de sicaires. Il avait pouvoir absolu, jugeait les nègres séance tenante et leur faisait trancher la tête, en forçant les planteurs à envoyer des députations de leurs ateliers pour assister à l’exécution [2] ».

À Saint-Domingue, le martyre de Vincent Ogé et de Jean-Baptiste Chavannes a durablement marqué les esprits. Et pour cause. Ces deux libres de couleur ayant constitué un groupe d’esclaves armés, furent capturés. Un député abolitionniste, Jean-Philippe Garran de Coulon, auteur d’un volumineux Rapport sur les troubles de Saint-Domingue [3], fit un récit détaillé de leur révolte, de leur capture et du jugement qui les condamna. Le 25 février 1791, ils subirent le supplice de la roue (« bras, jambes, cuisses et reins rompus vifs ») puis furent abandonnés « tant qu’il (plût) à Dieu de leur conserver la vie ». Leurs têtes furent ensuite détachées des corps meurtris, plantées sur des piquets disposés à deux endroits de la ville.

Ce drame préluda à la révolte des esclaves de la grande île, dans la nuit du 22 au 23 août 1791 [4]. Les esclaves constituèrent une véritable armée, nommèrent à leur tête l’un des leurs, Boukman, et marchèrent sur le Cap. La Garde nationale réussit à les contenir. Boukman fut tué au combat. Mais, comme il passait pour invulnérable, il fut décapité et sa tête fut exposée dans la capitale. S’ensuivit une abominable chasse aux insurgés. Garran de Coulon écrivit à ce propos : « Dans les campagnes où l’échafaud manquait, on les attachait sur une échelle pour les fusiller plus à l’aise. Tous les chemins du nord étaient bordés de piquets portant des têtes de nègres [5] » .

La Campagne d’Égypte

Bonaparte, tout en se proclamant le meilleur ami des musulmans, procéda de façon impitoyable. Dès le débarquement à Alexandrie (1er juillet 1798), des décapitations ont lieu. Le jeune chef s’en vanta : « Les Turcs ne peuvent se conduire que par la plus grande sévérité ; tous les jours, je fais couper cinq ou six têtes dans les rues du Caire [6] ». Lettre de fin juillet : il faut croire que cette pratique n’aboutit pas à la crainte généralisée qu’espérait Bonaparte. D’où une révolte, au Caire, le 21 octobre. Aussitôt, l’horreur monta d’un cran : « Vous voudrez bien, citoyen Général, donner l’ordre au commandant de la place, de faire couper le cou à tous les prisonniers qui ont été pris les armes à la main ». écrit Bonaparte au général Berthier, 48 heures après le début de la révolte [7]. Le 27, après six jours de répression, il chiffre les pertes égyptiennes à « un couple de milliers d’hommes », et le rythme ne faiblit pas : « Toutes les nuits, nous faisons couper une trentaine de têtes », moyennant quoi « la tranquillité est parfaitement rétablie au Caire [8] » .

Cette pratique fut fréquente, si l’on en croit Louis Antoine Fauvelet de Bourrienne, un proche (il était lié à Bonaparte depuis 1785), secrétaire du général lors de cette campagne. « Quelque temps après cette révolte du Caire, écrit-il, la nécessité d’assurer notre existence força d’en venir à un acte terrible ». Pour réprimer un nouveau meurtre de Français, le général en chef ordonna au général Croisier de se rendre sur les lieux, de détruire le village, « de couper la tête des hommes, de les mettre dans des sacs et de venir les montrer au peuple du Caire [9] » .

Les Turcs n’étaient pas en reste. Lors de la première phase de la bataille d’Aboukir (juillet 1799), un fort français fut pris d’assaut et submergé. Quatre cents têtes furent exhibées par les Turcs.

Durant la conquête de l’Algérie

La pratique de la décapitation des ennemis prisonniers préexistait à l’arrivée des Français. Aussi ne faut-il pas s’étonner de constater que des conquérants, dès les premiers jours, subirent ce sort. Et cette pratique dura durant toute la guerre. Ce qui autorisait Hugo à écrire des vers accusateurs (ici, un portrait d’Abd el-Kader) :
« …Qui donnait à boire aux épées
Et qui, rêveur mystérieux,
Assis sur des têtes coupées,
Contemplait la beauté des cieux
 [10] » .

Représailles ou perpétuation de pratiques anciennes, les conquérants se livrèrent à ces pratiques de façon continue durant les vingt années de la présence française. Le duc de Rovigo, commandant en chef du Corps expéditionnaire, lance une harangue à ses subordonnés : « Apportez des têtes, des têtes ! Bouchez les conduits crevés avec la tête du premier Bédouin que vous rencontrerez » (1832) [11].

Gravure extraite du livre « L’armée d’Afrique depuis la conquête d’Alger », 1888, par le Dr F. Quesnoy, ancien médecin inspecteur du Service de santé des armées.

Dix années plus tard, le commandant Lucien de Montagnac se vantait avec force détails de ses pratiques. Ainsi de la décapitation du marabout Si Zerdout, combattant du Constantinois, fait prisonnier, fusillé sur le champ. Puis immédiatement : « Je lui fis couper la tête et le poignet gauche, et j’arrivai au camp avec sa tête piquée au bout d’une baïonnette et son poignet accroché à la baguette d’un fusil (…). On ne se fait pas d’idée de l’effet que produit sur les Arabes une décollation de la main des chrétiens : ils se figurent qu’un Arabe, qu’un musulman, décapité par les chrétiens, ne peut aller au ciel ; aussi une tête coupée produit-elle une terreur plus forte que la mort de cinquante individus. Il y a déjà pas mal de temps que j’ai compris cela, et il ne m’en sort guère d’entre les griffes qui n’aient subi la douce opération » (1843) [12].

La pratique paraissait aux militaires français si évidente, si conforme aux mœurs du pays, qu’elle figurait dans les communiqués officiels. Et les journalistes (donc le public) ne devaient pas trouver cette pratique révoltante. Le très sérieux Journal des Débats reprenait régulièrement ces communiqués. La mort au combat de Mohammed Ben Allel Sidi Embarek, l’un des chefs de la Résistance (tué le 11 novembre 1843) fut suivie de sa décapitation. Sa tête fut expédiée à Alger, où elle arriva – on imagine dans quel état – le 24 du même mois et fut exposée à la population. L’Illustration publia en première page un dessin horrible, la tête de la victime, posée sur une simple tablette de bois [13]. Le crâne de Mohammed Ben Allel Sidi Embarek, dit Boubaghla, a fait partie des restes de résistants à la colonisation française qui ont été remis à l’Algérie le 3 juillet 2020 pour y recevoir une sépulture au carré des maryrs du cimetière El Alia à Alger.

Lors de la prise de l’oasis de Zaatcha, en 1849, les assaillants, ulcérés par la longueur et la vigueur de la résistance (auxquelles s’ajoutèrent les ravages du choléra dans les rangs français), procédèrent à l’élimination physique de la quasi totalité de la population, dont une grosse majorité de non combattants. L’historiographie française évoque 800 morts [14]. Le chef de cette résistance, Ahmed Bouziane, dit le cheikh Bouziane fut capturé après un long siège, son fils Hassan, âgé de 15 ans, qui refusa de le désavouer, et un troisième résistant, Si Moussa, furent fusillés sur le champ. Le général Herbillon, qui commandait l’ensemble de l’assaut, ordonna que les têtes des trois fusillés soient sectionnées, puis exposées. Enfin, envoyées en France. Leurs crânes font partie, avec une vingtaine d’autres, de ceux qui viennent d’être restituées à l’Algérie.

Dans les autres colonies

Partout où les conquérants se heurtèrent à des résistances, qu’elles soient d’essence nationale ou tribale, des pratiques de cette nature sont attestées. Lors de la campagne de pacification qui suivit l’instauration du Protectorat au Maroc, après des combats terribles près de Meknès (janvier 1913), le lieutenant-colonel Reibell ordonna de faire couper les têtes de tous les ennemis vaincus et de les exposer dans son camp. Le quotidien socialiste L’Humanité publia le récit d’un témoin, un jeune soldat écœuré (2 mars 1913). Ce même quotidien, devenu communiste après le congrès de Tours, mena de vigoureuses campagnes contre ces pratiques, associant le cri protestataire à l’exhibition, parfois morbide, de scènes de répression. Lors de la guerre du Rif, il publia, en première page, une photo d’un adjudant français posant, avec un certain orgueil, devant une table sur laquelle étaient posées des têtes sanguinolentes (1er février 1925). Puis, toujours à propos du Maroc, une autre photo, représentant 7 soldats souriants tenant des têtes (3 janvier 1926). Même pose, même morgue, sur une photo, également en première page, prise cette fois en Syrie le mois suivant (6 février 1926).

Ces pratiques furent étendues au continent noir, où les conquérants accordaient sans doute encore moins d’importance à la vie humaine des conquis. Les exactions de la colonne Voulet-Chanoine ont été largement connues et condamnées, après une campagne de presse, en 1899. L’année suivante parut un livre terriblement accusateur La Gloire du Sabre de Paul Vigné d’Octon [15]. Une des illustrations représente un alignement de têtes d’Africains. Clemenceau, alors en phase avec les protestations contre les exactions coloniales, a probablement eu sous les yeux le même document : « J’ai sous les yeux cinq photographies accusatrices prises dans la brousse de Bakel aux frontières du Sénégal et du Soudan. L’une est une exposition de têtes coupées, sous la garde d’un jeune nègre [16]… ».

Cette aventure criminelle n’empêcha pas la perpétuation de pratiques abominables, en tout cas avant la Première Guerre mondiale à Madagascar, en Nouvelle Calédonie-Kanaky. La décapitation, l’exposition et l’envoi en France de la tête d’Ataï, le chef de la révolte de 1878 en Nouvelle Calédonie, est un fait tristement célèbre. Ses restes, on le verra, ont été restitués en 2014 et il a été inhumé sur la terre qu’il avait défendue.

En Indochine, l’un des maquisards les plus actifs contre la pénétration française, Vuong Van Vang, dit le Doï Van, capturé, encagé, fut présenté à la foule dans les rues de la ville indigène de Hanoi, puis décapité. Sa tête resta exposée, dans un panier, devant la citadelle, son corps étant jeté dans le Fleuve rouge. Fait d’armes tranquillement porté à la connaissance des lecteurs du grand quotidien Le Temps (23 décembre 1889). Les anarchistes tentèrent – à vrai dire sans grand succès – de faire réagir le populo. Émile Pouget lui consacra un de ses plus célèbres articles, « Barbarie française » (Le Père Peinard, 12 janvier 1890) [17]. Louise Michel en fit un récit, douloureux et précis, lors d’un meeting au Tivoli Vauxhall, à Paris [18].

Le 17 juin 1930, à Yên Bai, treize militants du Parti national du Viêt-Nam (Việt Nam Quốc Dân Đảng – VNQDĐ) ont été décapités à Hanoi par les autorités coloniales françaises.

Photo tirée de la presse de l’époque. La tête cerclée serait celle de Nguyen Thai Hoc, le chef du parti Việt Nam Quốc Dân Đảng.
© vietquoc.org

Cette exécution a été décrite par le journaliste Louis Roubaud, qui était l’envoyé spécial du journal plus que conservateur le Petit Parisien. Il a été le premier à utiliser le mot Viet Nam dans le titre d’un ouvrage grand public, son livre Viêt-Nam la tragédie indochinoise (Librairie Valois, 1931). Voici ce qu’il écrit, pages 161-162 de ce livre.

— Viêt Nam !… Viêt Nam !… Viêt Nam !… Patrie du Sud !… Patrie du Sud !…
J’entendis cela plusieurs fois et le mot retentissait encore à nos oreilles lorsque j’aperçus le dernier condamné, Nguyen Tai Hoc [Nguyen Thai Hoc], le Grand Professeur, le visage gras, une barbiche de lettré. Il souriait ! d’un sourire simple, sans contrainte, et il saluait la foule en inclinant la tête. Lui aussi, d’une fois forte et bien timbrée entonna : « Viêt Nam !… » et la main du légionnaire étouffa son cri.

Nguyen Thai Hoc (1902-1930)
© Hoang Van Dao 1965.

Le temps des restitutions

On a vu que, dans certains cas, des têtes furent expédiées en métropole. Trophées ? Actes de vengeance ? Expéditions à justification vaguement scientifique ?

Depuis quelques années, les pays devenus indépendants (Algérie) ou les mouvements nationalistes (Kanaky) ont fait de la restitution de ces têtes coupées une question de principe : le système colonial avait voulu les humilier – et y était d’ailleurs parvenu –, il était normal que la France du XXIè siècle tentât d’effacer cette tache.

En 2011 et 2012, la question de la restitution d’une vingtaine de têtes Maori — envoyées naguère de Nouvelle-Zélande, et échappant donc au cadre strictement colonial — a occupé les esprits. Il fallut une loi (n°2010-501 du 18 mai 2010) pour autoriser les Musées et institutions à procéder à ces restitutions. La ville de Rouen accomplit le premier geste [19] en restituant une tête conservée (mais plus exposée depuis 1996) par le Musée de la ville (mai 2011). Les 19 têtes restantes furent restituées à la Nouvelle-Zélande lors d’une cérémonie officielle, en présence du ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, le 23 janvier 2012 [20].

On sait que des débats intenses ont éclaté lorsqu’un chercheur du Musée de l’Homme révéla à l’écrivain Didier Daeninckx que la tête de l’insurgé kanak Ataï était toujours dans les collections du Musée. Grâce à l’influence de l’écrivain [21], un processus de restitution a été enclenché et a finalement abouti.

Le jeudi 28 août 2014 eut lieu, au Muséum d’histoire naturelle, une cérémonie émouvante – et éprouvante. Une délégation kanak, venue spécialement de Nouvelle-Calédonie, prit possession de deux petites urnes contenant ces restes, en présence de Mme Georges Pau-Langevin, ministre des outre-mer. « Les crânes (…) seront accueillis près de la grande case du chef Bergé Kawa pour les cérémonies de deuil, en attendant de rejoindre leur emplacement définitif. La stèle doit être posée non loin de là, auprès de l’arbre dit du “banian d’Ataï“. Or, explique l’un des membres de la délégation calédonienne, Lucien Boeareu, ce site sacré est actuellement sur les terres d’un propriétaire caldoche, et l’État doit encore négocier sa restitution aux clans kanak. Seulement alors pourra s’achever l’itinérance des crânes d’Ataï et de son guérisseur » (Angela Bolis, Le Monde, 29 août 2014). Ces reliques sont arrivées en terre kanak le 3 septembre suivant.

La très récente restitution des têtes de 24 victimes des répressions coloniales du XIXe siècle, notamment de la prise de Zaatcha est un fait nouveau, qu’il faut saluer. La France officielle a reconnu ainsi implicitement des pratiques inhumaines. Ce geste clôt-il le dossier de toutes les décapitations et de tous les vols — quel autre mot employer ? — de têtes de combattants lors des conquêtes et des répressions coloniales ? Certainement pas. Un recensement (macabre) est devenu indispensable. Les historiens français y sont prêts et associeront à toute recherche de ce type leurs collègues venus des pays anciennement colonisés.



Vestiges de « la chasse aux crânes » lancée au milieu du XIXe siècle

Encore des centaines de crânes algériens conservés au Muséum de Paris

par Amel Blidi, dans El Watan du 5 juillet 2020. Source

La collection macabre du musée de l’Homme à Paris contient certes des crânes de grands résistants au joug colonial, mais aussi ceux de voleurs, bandits (ou prétendus tels), caïds et hommes préhistoriques (très peu nombreux, cependant).

Combien de crânes de résistants algériens à l’occupation coloniale demeurent dans les sous-sols du Muséum de Paris ? Le fait est que, selon un recensement effectué en avril 2018, le nombre de crânes d’Algériens conservés dans ce musée s’élève à 536, provenant de toutes les régions d’Algérie, mais il est souvent difficile de savoir à qui ils appartenaient tant les restes mortuaires ont été mal conservés et les fiches d’identification tronquées. Souvent, l’état-civil officiel, l’origine, l’appartenance tribale et lieu du décès de ces hommes ne figurent pas dans les données du Muséum de Paris.

La collection macabre du musée de l’Homme à Paris contient certes des crânes de grands résistants au joug colonial mais aussi ceux de voleurs, bandits (ou prétendus tels), caïds et hommes préhistoriques (très peu nombreux, cependant).

Une commission technique, composée d’experts algériens, a été mise en place pour procéder à l’identification des crânes. Il est à souligner, à ce propos, qu’aucun inventaire détaillé n’a jamais été établi de manière satisfaisante au Musée national d’histoire naturelle (MNHN) de Paris.

A cela s’ajoute le fait que des crânes ont disparu, tel celui d’Al Hassen Bouziane, qui fut décapité le mardi 27 novembre 1849, en même temps que son père, le cheikh Bouziane, chef de la révolte des Zaatcha, et Moussa Al Darkaoui, son compagnon. On raconte qu’un instant avant qu’on le fusille, un soldat l’ayant bousculé un peu rudement avec la crosse de son fusil, Al Hassan, le fils de Bouziane, dit : « Je suis le fils de Bouziane, on tue le fils de Bouziane, on ne le frappe pas. »

Dans son ouvrage Boubaghla le sultan à la mule grise, paru aux éditions Thala, Farid Belkadi, historien et anthropologue ayant découvert et révélé ce scandale, a tenté un premier recensement basé sur les informations fragmentaires contenues dans le musée. Il explique que « la chasse aux crânes » algériens débuta au milieu du XIXe siècle, lorsque Georges Cuvier, l’un des principaux naturalistes de cette époque, donna le coup d’envoi à la collecte de vestiges humains pour le Muséum, au nom de la science — ils ne seront finalement d’aucune utilité reconnue par les savants eux-mêmes.

Parmi les collectionneurs les plus zélés figure, notamment, Edmond Vital, directeur de l’hôpital de Constantine, qui affectionnait tout particulièrement les têtes coupées de prestigieux chefs de différentes insurrections algériennes. Lorsqu’il mourut à Constantine, à l’âge de 64 ans, en septembre 1874, il légua sa collection à son frère, René-Honorin Vital. Celui-ci fournit au Muséum de Paris les crânes des résistants algériens. Les correspondances montrent tout le mépris, le cynisme, voire le déni, de la nature humaine des « indigènes ».

Par exemple, le Dr Reboud, qui s’affairait à clouer la caisse contenant les têtes de résistants algériens, avant leur envoi au Muséum de Paris, demanda à René-Honorin Vital s’il pouvait « enrichir l’envoi de quelques crânes intéressants »… Plus tard, Reboud dira à ce propos avoir réuni « une série de têtes de choix et d’une bonne conservation », provenant en grande partie du Coudiat-Aty, autrement dit le musée de Constantine, à ses débuts.

« Ce terme ‘‘têtes de choix’’ évoque l’assortiment d’un étal de boucherie », commente l’anthropologue Farid Belkadi. Il souligne que tous ces restes ont souffert d’un manque d’entretien patent, du fait de leur rétention antérieure dans des lieux inappropriés en Algérie, tel le cagibi du domicile de la famille Vital à Constantine. « Mus par la haine de ces ‘‘gueux’’, selon les propos de René-Honorin Vital, le frère du collectionneur Auguste-Edmond Vital, ils avaient autre chose à faire que de s’intéresser à leurs ‘‘sujets’’. Ce terme ‘‘sujet’’ est employé par les spécialistes du MNHN pour désigner les restes mortuaires de leurs innombrables collections », précise Farid Belkadi dans son ouvrage.

Autres pratiques du même type

D’autres éléments attestent des pratiques racistes de l’époque, à l’exemple de ces lettres qui accompagnaient les crânes dans lesquelles l’on peut lire : « Souvenir d’un voyage d’Afrique », ou dans une lettre adressée d’Alger au MNHN le 4 septembre 1850 : « Tête de Kabyle offerte par M. le Dr Lacronique, au nom des officiers de santé militaire d’Alger, à M. le professeur Roux ». Dans la collection du MNHN, Farid Belkadi a dénombré une quarantaine de restes humains, appartenant à de grands noms de la résistance algérienne à la colonisation.

Certains de ces restes sont incomplets, il manque le maxillaire inférieur à la plupart des têtes. Il note ainsi la présence du crâne de Moril Cherfa, « marabout des montagnes du Djurdjura, Algérie, mort à Alger le 16 décembre 1843 ». La note de Guyon dit : « Moril Cherfa, Kabyle de 25 à 28 ans, des montagnes du Djurdjura, fait prisonnier comme il parcourait le pays pour exciter la population à la guerre. »

Il y trouve le crâne de Mohamed ben Siar, Kabyle de la tribu des Issers, mort prisonnier de guerre à l’hôpital du Dey, le 13 juin 1837. Mais aussi le crâne de Chaâmba Monadhi, Arabe d’El Goléa, département d’Alger, provenant de la collection de Frédéric Weisgerber, qui pillait des tombes isolées avant de faire parvenir leur contenu au Muséum, inscrivant la mention suivante à propos de Chaâmba : « Cette tombe est située auprès d’un ancien cimetière dont j’ai rapporté deux squelettes complets, un vieillard et une jeune femme, et un crâne de femme avec ses cheveux, une clavicule et un humérus, et dont je fais hommage à la Société. Ces squelettes me paraissent appartenir aux Chaâmbas. »

Farid Belkadi relève également la présence d’une tête d’une petite Algérienne, âgée de 7 ans, de même que celles de deux autres indigènes qui ont fait le voyage à Paris dans un baril usagé, où avaient été placés une tête de poule et le cadavre d’une tortue morte.

Il note, par ailleurs, la présence d’une tête anonyme d’un Algérien conservée par le mercure et la dessiccation solaire, don de M. Périer à la Société d’anthropologie de Paris, portant la mention suivante : « Voici maintenant une tête arabe, celle d’un jeune guerrier de la tribu des Hadjout, coupée aux environs d’Alger le 7 mars 1839. J’étais alors chirurgien du bureau arabe d’Alger et je dois dire comment cette tête vint en ma possession. Les Hadjout, tribu révoltée, faisaient des incursions jusque dans la Mitidja, et terrifiaient toute la contrée. Nos gendarmes maures (cavalerie du bureau arabe) étaient sans cesse en campagne dans le but de surprendre ces redoutables maraudeurs, et quand il y avait des rencontres, malheur aux vaincus. Un jour, ils coupèrent trois têtes, qu’ils rapportèrent dans un sac. J’en demandai une au directeur des affaires arabes, le commandant Pélissier, et, voulant la conserver, je résolus de la dessécher en la momifiant. »

D’autres crânes conservent encore leur mystère, tels que cette tête d’une femme portant l’inscription : « Sorcière de Blida. Donnée par le Dr Caffe (1854), Algérie. »

Vendredi dernier, l’Etat algérien a rapatrié les restes mortuaires de 24 résistants algériens, dont six chefs à la résistance populaire contre l’occupation française. Il s’agit notamment de la tête momifiée de Aissa Al Hamadi, compagnon de Cherif Boubaghla, le crâne de Cherif Boubaghla, dit le borgne, celui de Bouziane, chef de la révolte de l’oasis des Zaâtchas, le crâne de Si Moussa, compagnon de Bouziane, celui de Cherif Boukdida, dit Bouamar Ben Kdida, le crâne de Mokhtar Ben Kouider Al Titraoui ainsi que 11 autres crânes de résistants algériens, dont le crâne de Saïd, un marabout décapité en 1841 à Bab Elloum, Alger-Centre, le crâne non identifié d’une personne décapitée en 1841, celui de Amar Bensliman, Alger-Centre, le crâne de Mohamed Ben El Hadj, âgé entre 17 et 18 ans, de la grande tribu de Beni Menacer, celui de Belkacem Ben Mohamed El Djenadi, le crâne de Ali Khelifa Ben Mohamed, 26 ans, décédé à Alger le 31 décembre 1838.

Le communiqué officiel mentionne le fait que neuf autres crânes de résistants n’ont pas pu être identifiés, à l’heure actuelle, par le comité scientifique qui poursuit, néanmoins, son travail en vue de leur identification. Il est à noter que le musée de l’Homme à Paris conserve approximativement 30 000 restes humains, dont des crânes originaires de plusieurs parties du monde, groupés par milliers, par nationalité, dans des armoires métalliques, dont les sûretés sont cryptées.


[1Bernardin de Saint-Pierre, Nouveau voyage à l’Isle de France, à l’Isle de Bourbon, Amsterdam, Merlin, 1773.

[2Des colonies françaises, Paris, Pagnerre, 1842.

[3Rapport sur les troubles de Saint-Domingue, Vol. II, À Paris, Imprimerie Nationale, An VI de la République (Gallica).

[4Laënnec Hurbon (dir.), L’insurrection des esclaves de Saint-Domingue (22-23 août 1791), Paris, Karthala, 2000.

[5Rapport cité.

[6Lettre au général Menou, 31 juillet 1798, citée par Henry Laurens, L’Expédition d’Egypte, 1798-1801, Paris, Armand Colin,1989.

[7Lettre Le Caire, 23 octobre 1798, citée par Clément de la Jonquière, L’Expédition d’Égypte, 1798-1801, Vol. III, Paris, Henri Charles-Lavauzelle, 1889.

[8Lettre au général Reynier, 27 octobre 1798, citée par Clément de la Jonquière, op. cit.

[9Mémoires de Bourrienne sur Napoléon, le Directoire, le Consulat, l’Empire et la Restauration, Paris, Auguste Ozanne, Éd., 1839 (cité d’après la 9è édition).

[10In Les Châtiments, 1853.

[11Baron Pichon, Alger sous la domination française, Paris, Barrois & Duprat, 1833.

[12Lettres d’un soldat, Paris, Plon, Nourrit & Cie, 1885.

[13L’Illustration, Rubrique « Revue algérienne », 9 décembre 1843.

[14Colonel Dumontet, Lettre, Constantine, 14 décembre 1849, cité in Campagnes de Crimée, d’Italie, d’Afrique, de Chine et de Syrie, 1849-1862, Paris, Plon, Nourrit & Cie, 1898 (Gallica).

[15Paris, Flammarion, 1900.

[16La Dépêche, 20 mai 1900, cité in Georges Mailhos & Rémy Pech [dir.], Clemenceau : l’intégrale des articles de 1894 à 1906 publiés dans “La Dépêche“, textes présentés par Céline Piot, Marie Aynié et Mathieu Soula, Toulouse, Privat-La Dépêche du Midi, 2013.

[17Cité par Roger Langlais, Le Père Peinard, Paris, Éd. Galilée, 1976.

[18In Prise de possession, Brochure, Paris, SLIM, 1947.

[19En tout cas pour la France. Le Royaume-Uni avait depuis longtemps montré l’exemple (première restitution par l’University College of London en 1987).

[20Site Internet France-Diplomatie, 23 janvier 2012.

[21Il publia en 2002 un récit de fiction, Le retour d’Ataï, Paris, Verdier.