Des paroles fortes pour interroger un moment important de la société française

A l’occasion d’un festival international du film,
de riches débats en Guadeloupe

publié le 18 novembre 2020 (modifié le 19 décembre 2020)

Le Festival International du Film des Droits Humains de Guadeloupe - Monde En Vues -, soutenu notamment par la LDH de Guadeloupe, est l’occasion de riches débats sur ce moment important de la société française, les deux mois qui ont suivi l’assassinat de George Floyd. Comme le souligne Elisabeth Gustave, sa directrice : « Pour la première fois, la presse nationale est sortie de sa zone de confort et s’est aventurée à questionner le racisme à la française sur plusieurs jours d’affilée. Pendant huit semaines, le pays de la Déclaration des Droits de l’Homme a commencé à reconnaître que le racisme systémique n’était pas seulement le fait d’autrui en particulier des Etats-Unis. Pendant huit semaines la question raciale inondait le débat public ». Au moment où se produit dans l’hexagone une méchante contre-offensive pour combattre cette prise de conscience, c’est vers la Guadeloupe qu’il faut se tourner pour entendre des voix importantes.











Le programme complet du festival

programme monde en vues fifdh 2020 (format pdf - 27.4 Mo - 18/11/2020)




« Il faut enseigner aux Français d’où viennent ces œuvres
et pourquoi elles ne leur appartiennent pas »


par Mame-Fatou Niang, maîtresse de conférence en littérature française à l’Université de Pittsburgh Carnegie-Mellon, aux Etats-Unis, qui participe à la conférence « Une et indivisible ? Héritage colonial, identité(s) et citoyenneté(s) française(s) », au MACTe, le 28 novembre 2020, répond ici sur France culture.





Ci-dessous le résumé de cet entretien de Mame-Fatou Niang avec Marie Sorbier tel qu’il a été publié par le site de France culture le 9 octobre 2020. Source


Le texte sur la restitution de biens culturels au Sénégal et au Bénin a obtenu l’unanimité des 49 suffrages exprimés ce mardi 6 octobre 2020 en première lecture (voir cette page). Un texte composé de deux articles seulement : un pour chaque pays et les œuvres concernées. 26 pièces du « Trésor de Béhanzin » pillées au palais d’Abomey en 1892 quitteront ainsi le musée du quai Branly pour le Bénin. Et le Sénégal doit définitivement récupérer un sabre et son fourreau attribués à El Hadj Omar Tall, grande figure militaire et religieuse ouest-africaine du XIXe siècle. Des pièces considérées jusqu’ici inaliénables que détenait le Musée de l’Armée à Paris et en prêt de longue durée au Musée des Civilisations Noires de Dakar depuis fin 2019. Pour nous éclairer sur les enjeux de la restitution d’œuvres d’art depuis la France vers les pays africains, nous interrogeons Mame-Fatou Niang, maîtresse de conférence en littérature française à l’Université de Pittsburgh Carnegie-Mellon, aux Etats-Unis.

Avant tout, quel est l’aspect symbolique de ce geste, dont Roselyne Bachelot dit qu’il « contribue à donner à la jeunesse africaine l’accès à des éléments majeurs de son patrimoine » ?

La question symbolique relie trois objets. Le premier est celui du nécessaire décentrement de point de vue, aujourd’hui extrêmement franco- et eurocentrés, sur la définition et la fonction d’un musée. Le deuxième est l’intégration de la question de la restitution dans le climat actuel d’interrogation autour du passé de la France et des effets de ce passé là sur notre monde actuel. Le troisième est celui de la nécessaire pédagogie de masse qui devra accompagner ces restitutions : il faudra enseigner aux Français d’où viennent ces œuvres et pourquoi elles ne leur appartiennent pas.

On voit avec ces trois objets qu’on est au-delà de l’aspect purement symbolique d’un geste résultant du fait du prince, d’un geste offert à la jeunesse africaine. On est dans un rééquilibrage d’une histoire longuement occultée et ignorée, et qui devra être écrite.

La question de la restitution rentre dans un courant plus large qu’on a pu voir se développer ces derniers temps autour de l’histoire coloniale de la France, de la République et des concepts comme l’universalisme. Ces questions touchent à l’histoire de ce patrimoine, de la manière dont il a été constitué et de celle dont l’histoire de ces objets d’art va rencontrer la grande histoire coloniale. C’est une constitution faite à la faveur de dons, d’achats, mais vraiment plus de conquêtes et de razzias qui étaient légales jusqu’au début du 20ème siècle. Il s’agit non seulement de la collecte, mais de la centralisation de l’exposition dans les musées français. Les objets deviennent alors la propriété de tous les Français tout en montrant au monde la puissance de la France.

Mardi 6 octobre, Mame-Fatou Niang a assisté à l’approbation unanime à l’Assemblée nationale, où l’intervention de la députée Agnès Thill l’a particulièrement marquée.

La présentation de cette députée, les peurs et l’incompréhension qui nimbaient ses questions posées dans l’Hémicycle me semblent significatives de l’ignorance qui entoure les questions de la restitution. Il y a aujourd’hui une volonté de la France de rendre les œuvres d’art, mais il reste une pédagogie à faire sur la population française. Avec les propos de la députée Thill, on sent une peur de la perte, de l’autorité qui part. Lorsqu’elle compare une restitution d’objets au Bénin et au Sénégal à une restitution du Pont du Gard aux Romaines, on voit une confusion totale entre ce qui nous appartient, ce qui ne nous appartient pas et ce qui est un butin de guerre. D’où la nécessité d’expliquer aux Français comment ces objets ont été acquis et posés dans nos musées, et que leur restitution n’est ni un acte de bonté, ni un fait du prince, ni une repentance qui donnerait raison aux « indigénistes déboulonneurs de statues ». Il y a une très longue histoire de ces demandes de restitution.

Ces objets, à l’origine destinés à des usages rituels ou usuels plutôt qu’à une vie muséale, que deviendront-ils après leur restitution ?

C’est la question de la réimplantation des œuvres dans leur culture d’origine. On nous dit qu’elles sont inaliénables parce que d’intérêt public. Mais d’un intérêt public pour qui ? Les jeunes Africains grandissent aujourd’hui sans leur histoire sous les yeux, amputés d’une partie de leur mémoire. L’intensité de la spoliation des œuvres en Afrique subsaharienne était telle qu’elle a été considérée comme un cas d’école : 90,000 objets du patrimoine africain sont en France, dont 70,000 au Musée du Quai Branly, alors que les musées des pays africains tournent entre 3000 et 5000 objets. Imaginez si aujourd’hui la couronne de Louis XV, le sceptre de Charles V, l’épée de Charlemagne, ne se trouvaient pas à la basilique de Saint-Denis et au Louvre, mais au Musée des civilisations de Dakar.

Il est primordial de réfléchir au processus qui permettront à ces objets de retrouver leur fonction dans leur culture d’origine, ou d’en retrouver des nouvelles. Beaucoup de ces œuvres n’auraient jamais été muséifiées dans leur pays d’origine, si elles y étaient restées. C’étaient des objets de culte, des objets du quotidien qui avaient des gardiens naturels. Ils ont une importance mémorielle et des fonctions dans le quotidien. La question de leur réimplantation nous pousse à revoir cette idée extrêmement eurocentrée de la muséification. Et puis, le Sénégal de 2020, ce n’est pas le Sénégal de 1960. Il y a un imaginaire qui s’enveloppe autour de l’Afrique mais il faut voir aujourd’hui : si on ne parle que des musées, il y a des choses extraordinaires faites par les musées africains, qui prouvent leur capacité à s’occuper de ces objets.