alors que la justice n’a pas été rendue sur des massacres et des disparitions forcées

60 ans après le 19 mars 1962
Réflexions sur la reconnaissance
des crimes de la guerre d’Algérie

publié le 18 mars 2022 (modifié le 7 mai 2022)

Autour des soixante ans de la fin de la guerre d’Algérie, que les Accords d’Evian signés le 18 mars 1962 avaient annoncée, des publications et des rencontres reviennent sur les nombreuses disparitions forcées impunies qui sont intervenues durant ce conflit. Aujourd’hui considérés comme des crimes, ces actes ont échappé à toute justice. Ci-dessous les réponses que Pierre Audin, fils de Maurice Audin, un militant de l’indépendance algérienne torturé et tué par des militaires français à Alger en 1957, a faites à TV5Monde. Et l’enregistrement du débat qui a été organisé le 12 mars 2022 autour du livre La vérité est en marche, rien ne l’arrêtera publié par les éditions de l’Humanité. Pierre Audin a intitulé sa contribution à ce livre : « Tout n’est pas dit ».

Pierre Audin à TV5 MONDE

Sur le 19 mars 1962 et les accords d’Evian



Entretien. Pierre Audin est le fils de Maurice Audin, militant pour l’indépendance algérienne, assassiné en 1957 par l’armée française. Le corps de son père n’a jamais été retrouvé. Il revient sur la question des disparus, un enjeu important de la réconciliation des mémoires entre la France et l’Algérie. Mais au-delà des disparus, soixante ans après les accords d’Évian, Pierre Audin plaide pour un rapprochement entre les peuples.


Qui était Pierre Audin, votre père ?

Mon père était maître assistant à la faculté des sciences d’Alger en mathématiques. C’était quelqu’un qui avait commencé sa carrière de mathématicien. Il était en train de faire sa thèse. En même temps, il avait fondé une famille. Et il était militant du parti communiste algérien. Il militait au sein du parti communiste algérien pour l’indépendance de l’Algérie.

Son travail au sein du parti consistait à héberger ou trouver un hébergement pour les camarades qui étaient dans la clandestinité. Il s’occupait également du journal du parti communiste algérien qui s’appelait Liberté, un joli nom pour lequel il fallait trouver un emplacement pour la ronéo et qui permettait d’imprimer.

Quel était le rapport de votre père à l’Algérie ?

Mon père et ma mère se considéraient comme Algériens. Ils habitaient Alger. C’était leur pays. Ils ne supportaient pas le colonialisme et toutes ses conséquences sur la population algérienne. Ils étaient militants. Ils participaient à des distributions de tracts jusqu’au moment où le parti communiste algérien a été interdit.

Les parachutistes et les autorités françaises de l’époque étaient suffisamment racistes pour s’imaginer que les combattants du FLN, de l’ALN (Armée de libération nationale, bras armée du FLN) ne pouvaient s’organiser par eux-mêmes. Forcément selon eux les communistes étaient à la manœuvre. Il est vrai que les communistes se battaient pour l’indépendance de l’Algérie. Il y avait une convergence de lutte. Les parachutistes étaient focalisés sur les communistes. Ils pensaient que c’était les communistes qui pilotaient le FLN.

Ce que les militaires français ont appelé la bataille d’Alger a lieu de janvier à octobre 1957. À la suite de nombreux attentats du FLN dans Alger contre la population européenne, le pouvoir civil français délègue alors tous les pouvoirs au général Massu, commandant de la 10ème division parachutiste. L’objectif est de démanteler l’organisation du FLN. Le 8 janvier 1957, Jacques Massu rentre dans Alger avec 8 000 paras et proclame la loi martiale. La répression est sévère. Les parachutistes procèdent à des arrestations massives. Pour obtenir des informations, l’armée recourt à la torture. Plusieurs milliers d’Algériens trouveront la mort. Maurice Audin, lui, est arrêté le 11 juin 1957. Son corps ne sera jamais retrouvé.

Est-ce que votre père se sentait menacé ?

On a beaucoup parlé de la répression des manifestations du 17 octobre 1961, des Algériens à Paris. Mais à Alger il y avait également des manifestations régulièrement. Et la police se comportait comme elle s’est comportée à Paris. C’était assez violent et assez risqué pour eux.

Et évidemment mes parents savaient que les gens arrêtés pouvaient être torturés et que ceux qu’on ne revoyait plus, c’était soit parce qu’ils avaient disparu lors d’une « corvée de bois », une expression utilisée par des soldats français pour désigner les exécutions sommaires de prisonniers algériens, soit parce qu’ils s’étaient « évadés » selon la terminologie des paras. Ils avaient été en fait assassinés, exécutés sommairement. Mes parents étaient au courant du danger. Ils hébergeaient des militants et ils savaient que ces militants étaient poursuivis et que c’était risqué.

Votre père est arrêté le 11 juin 1957. Son corps ne sera jamais retrouvé. Vos parents étaient très jeunes.

Mon père avait 25 ans. Ma mère avait 26 ans. Ils commençaient leur vie. Lui était en train de finir sa thèse. Ils étaient très jeunes effectivement. Les rares photos de mon père montrent que un homme qui est resté éternellement jeune en noir et blanc. Il n’avait pas de couleur et d’épaisseur. Ce jeune homme pourrait avoir l’âge de mon petit fils.

Cette vie a été brisée et celle de ma mère aussi. Elle s’est battue pour obtenir sa libération. Et on a lui a dit qu’il s’était « évadé ». Elle a compris qu’il avait été assassiné comme cela avait été le cas pour tant d’Algériens. Elle s’est battue pour essayer de faire punir les assassins.

À la suite des accords d’Évian du 18 mars, un certain nombre de lois d’amnistie ont été votées mettant fin à toute action en justice. Ces lois ont empêché que la vérité se sache. Il a fallu la trouver par d’autres moyens, notamment avec des témoignages. Cela a été un long combat et un long chemin pour la vérité de la part de ma mère.

En 2014, il y a eu une reconnaissance de la part de la France que Maurice Audin ne s’était pas évadé. Finalement le 13 septembre 2018, le président de la République, Emmanuel Macron, lors d’une visite à ma mère a reconnu beaucoup de choses. Il a reconnu que Maurice Audin avait été arrêté, torturé et assassiné par les parachutistes. Le président a reconnu que tout cela était dans le cadre d’un système mis en place par la France, un système de l’arrestation, la détention, la torture et l’exécution sommaire. Les parachutistes du général Massu avaient des pouvoirs de police mais aussi de justice. Ils étaient surtout des bourreaux. Le président de la République Emmanuel Macron a reconnu que ce système ne servait pas à déjouer des attentats. Ce système servait surtout à terroriser la population.

Comment avez-vous vécu l’absence de votre père ?

Je n’ai pas été déclaré orphelin. J’ai vécu mon enfance et mon adolescence avec l’image de ce père qui était placardé un peu partout dans la maison. Ma mère essayait de faire connaitre le sort de Maurice Audin. Ma mère s’est battue pour lui mais elle s’est battue aussi pour tous les autres disparus. Le président Emmanuel Macron a dans un premier temps parler de la question des disparus, notamment des intellectuels qui ont subi la même chose que Maurice Audin.

Le président a ensuite évoqué le cas d’Ali Boumendjel (avocat algérien, militant de l’indépendance assassiné par l’armée française à Alger en 1957) sans parler des autres disparus ce qui est dommage. La déclaration du président sur Ali Boumendjel est en retrait par rapport à celle qui l’avait faite par rapport à Maurice Audin sur la question des disparus.

La question des disparus, des personnes enlevés et exécutés par l’armée française, reste toujours actuelle selon vous ?

La question des disparus est toujours actuelle. Deux historiens, Fabrice Riceputi et Malika Rahal ont crée un site internet, milleautres. org. L’objectif est de recenser le nombre d’Algériens disparus, exécutés par l’armée française et dont les corps ont disparu. Paul Teitgen, secrétaire général de la police française à Alger et opposant à la torture, avait avancé le chiffre de 3024 disparus pour la seule année 1957. Les deux historiens ont trouvé un fichier de 1000 noms puis un autre de 300. Le site 1000autres.org est chargé de retrouvé la trace de ces disparus.

C’est un travail de longue haleine. Paul Teitgen, secrétaire général de la police française à Alger, qui refusa la torture, a avancé le chiffre de 3 024 disparus. Petit à petit, les choses vont se savoir. Elles doivent se savoir car cela est important pour les familles et pour la réconciliation entre la France et l’Algérie.

Quel rapport avez-vous avec le combat de votre père ?

Le combat de mon père peut être vu sous différents angles. Pourquoi avoir un enfant d’un mois et continuer à militer et prendre des risques ? Mais si on veut se regarder en face, être du bon côté, il faut prendre des risques pour les idées que l’on porte. Quand je traverse la Méditerrannée, quand je suis en Algérie, je suis le fils d’un chahid, d’un martyr. Et de l’autre côté de la Méditerranée, pour certains j’ai été le fils d’un traître.

La France se vante d’être le pays des droits de l’homme mais celui qui était du bon côté c’était Maurice Audin, contrairement aux hommes politiques. Ces derniers ont donné des pouvoirs spéciaux à l’armée. Ils ont donné des pouvoirs de justice à Jacques Massu. Ils étaient du mauvais côté de l’histoire. Le géneral Massu a même reconnu qu’on aurait pu procéder autrement. C’était un peu tard. Il sent qu’il allait mourir. Le combat de Maurice Audin était le bon. Il était du bon côté de l’histoire.

Que représentent pour vous le 19 mars 1962 et les accords d’Evian ?

Le 19 mars 1962, ce sont les accords d’Evian et le cessez-le-feu. Je suis prêt à célébrer le cessez-le feu. Mais je suis beaucoup moins prêt à célébrer le contenu des accords d’Evian notamment qui ont permis d’amnistier tous les criminels, des criminels de guerre. La France n’a pas reconnu ce terme. Il n’empêche que ce sont des criminels de guerre. Un certain nombre de crimes contre l’humanité ont été commis contre les Algériens durant les huit années de guerre. Je célèbre surtout le 5 juillet 1962, date de l’indépendance.

Une réconciliation des mémoires est-elle possible ? Comment percevez vous les efforts du président français Emmanuel Macron dans ce sens ?

Je ne sais pas si les États ou les gouvernements peuvent se réconcilier. Des choses concrètes peuvent se faire entre le peuple algérien et le peuple français. Par exemple l’association Josette et Maurice Audin remet un prix de mathématiques, le prix Maurice Audin. Il récompense deux mathématiciens, l’un qui travaille en France et l’autre en Algérie. Et le prix consiste à présenter pour chacun des lauréats ses travaux à leurs confrères de l’autre côté de la Méditerranée. Ce sont des petites choses. On pourrait faire cela également dans tous les domaines de la vie sociale, sportive ou culturelle sans forcément attendre la bonne volonté des gouvernements.

Il existe aujourd’hui une place Maurice Audin à Alger devenu un lieu de rassemblement pour les jeunes du Hirak, le mouvement pro-démocratie.

La place Maurice Audin à Alger existe depuis le 5 juillet 1963. Cette place portait le nom du maréchal Lyautey, un militaire symbole de la colonisation. Cette place est en effet juste à côté de la place des facultés. C’est un lieu de rendez-vous notamment pour les étudiants. Cela fait une jonction entre le combat pour l’indépendance de l’Algérie et le combat aujourd’hui pour l’indépendance des Algériens. Les gens qui sont au pouvoir aujourd’hui ont confisqué et confisquent ce qu’a été la révolution. Le pouvoir d’Algérie est obligé de prendre en compte que le peuple algérien a envie de construire autre chose. Le peuple aspire à une autre société, une société moderne et solidaire. Je vois les jeunes. Ils sont plein d’idées. Ils ont envie de construire leur pays.




A l’initiative des Amis de l’Humanité,
une rencontre pour la mémoire et la vérité autour du livre



À l’occasion des 60 ans des accords d’Évian et de l’indépendance du pays, les Amis de l’Humanité ont organisé le 12 mars 2022 un débat réunissant historiens et journalistes. Introduit par Jean-Emmanuel Ducoin, rédacteur en chef de l’Humanité, il a réuni Pierre Audin, fils de Maurice et Josette Audin, l’historien Gilles Manceron et Charles Silvestre, l’ancien rédacteur en chef adjoint de l’Humanité et coordinateur de l’« appel des douze », tous trois co-auteurs de l’ouvrage La vérité est en marche, rien ne l’arrêtera [1]. Animé par Latifa Madani, ce débat a également accueilli Florence Beaugé, ancienne journaliste au Monde, et l’historien Benjamin Stora, auteur du rapport « Mémoire et vérité ».


L’enregistrement intégral du débat





[1Retrouvez également en ligne et dans les kiosques le hors-série spécial de l’Humanité sur les 60 ans de la fin de la guerre d’Algérie : « France Algérie 1962/2022 - Mémoires à vif », composé de 100 pages de contributions d’historiennes et d’historiens des deux rives, de textes inédits d’écrivains et de poètes, de témoignages, de reportages et d’archives, accompagnés d’une riche iconographie.