Histoire coloniale et postcoloniale

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les préjugés islamophobes viennent de loin…

1928 en Tunisie, le voile islamique, les socialistes locaux et Habib Bourguiba

mercredi 30 octobre 2019

Le débat sur l’obligation ou non du port d’un voile par les femmes est ancien dans le monde musulman selon les interprétations du Coran et les règles sociales qui n’ont pas toujours été les mêmes selon les régimes et les espaces. Mais les colonisateurs se sont emparé de cette question en interrompant les évolutions et les débats en cours pour en faire un moyen d’imposer leurs propres normes culturelles dans les sociétés majoritairement musulmanes de leurs colonies du Maghreb. Les campagnes islamophobes de 2019 encouragées par le ministre de l’Education nationale sur la tenue des mères d’élèves accompagnant les sorties scolaires ont des racines qui remontent loin…

Une leçon d’histoire pour Jean-Michel Blanquer et quelques autres

par Alain Ruscio

De tous temps, un débat, souvent vif, a opposé deux lectures du Coran, l’une affirmant que l’obligation, pour les femmes, de couvrir leur chevelure et une partie de leur visage était impérative, une autre, au contraire, disant que cette pratique était plus culturelle que cultuelle et qu’une femme sortant non couverte pouvait très légitimement être musulmane.

Ce débat n’aurait, logiquement, pas dû intéresser les colonisateurs, sauf ceux d’entre eux qui se convertirent à l’islam. Or, il se trouve que les Français sont très souvent intervenus dans ce débat, avec la volonté de substituer aux valeurs du monde musulman les leurs, au nom d’une certaine conception de la laïcité, de la République et de la libération de la femme. Cet interventionnisme a choqué le monde musulman, au point de susciter en son sein des réactions de rejet contre toute modernité, assimilée, à tort ou à raison, à une pression venue de l’extérieur.

De premières pratiques de dévoilement en public de l’aire coloniale française apparurent en Tunisie [1]. Une jeune femme, Habiba Menchari qui, à vrai dire, n’avait que peu de liens avec la société féminine indigène (elle vivait le plus souvent en métropole), devint un – court – temps la coqueluche du Tout-Paris, mais aussi du Tout-Alger et du Tout-Tunis… européens : « Mme Habiba Menchari (…) ne cache pas son visage derrière le voile de soie, s’est fait couper et onduler les cheveux, porte des robes de la rue de la Paix et chausse des souliers Louis XV. Elle n’a plus de musulmane que l’esprit de sa religion et le velouté de ses grands yeux noirs (…). La jolie Mme Menchari a conservé un mauvais souvenir de sa vie cloîtrée et est ravie du monde, nouveau pour elle, dans lequel elle évolue » (Annales africaines, Alger, 15 septembre 1928).

Membre elle-même du Parti socialiste SFIO, elle participa à une campagne de la section tunisienne de ce parti contre le voile. Par delà son propre parcours, elle faisait du prosélytisme. Le 8 janvier 1929, elle donna une conférence, sur le thème « L’émancipation de la femme : pour ou contre ? ». Étaient présents, selon Tunis socialiste, qui fit la promotion de l’initiative, un millier de spectateurs, dont une minorité de musulmans, signalant tout de même la présence de quelques femmes de la haute société tunisoise voilées [2].

Les militants du Destour décidèrent de venir porter la contradiction. La réunion fut houleuse. Partisans et adversaires du dévoilement s’affrontèrent. Cette insistance des Français laïques, certains de leurs valeurs universalistes accentua sans aucun doute des réactions de repli, même de la part des plus modernistes des Tunisiens. Il se trouve qu’un jeune – 26 ans – militant était présent ce 8 janvier. Il avait nom Habib Bourguiba et fit un compte-rendu dans la presse du Destour : « À l’heure dite, Mme Menchari, une charmante jeune femme, est venue, le visage découvert, nous attendrir sur le sort malheureux de ses sœurs d’infortune privées “d’air et de lumière“, vivant sous le triple carcan de l’ignorance, du qu’en-dira-t-on et… du voile. L’exposé fut vivant, pittoresque, parfois émouvant, parce que, nous assura la conférencière, profondément sincère. Il obtint un accueil chaleureux. Je demeure d’ailleurs persuadé que, si on s’en était tenu là, la cause “antivoiliste“ aurait fait un pas sérieux en gagnât à elle la presque totalité des hésitants ». Mais… Les Européens présents, « socialistes notoires pour la plupart », dont le leader local de la SFIO, Joachim Durel, ne purent s’empêcher d’en rajouter, de distiller « des attaques et des railleries ». Bourguiba intervient alors : « Avons-nous intérêt à hâter, sans ménager les transitions, la disparition de nos mœurs, nos coutumes, bonnes ou mauvaises, et de tous ces petits riens qui forment par leur ensemble, quoi qu’on dise, notre personnalité ? Ma réponse, étant donné les circonstances toutes spéciales dans lesquelles nous vivons, fut catégorique : Non ! ». Conclusion de la soirée antivoile : « Décidément, il tient bon. Discours enflammés, raisonnements impeccables, conférences tapageuses, rien n’y fait. Il résiste toujours (…). À l’issue de la séance, aucune des dames musulmanes, venues pour y assister, n’a osé jeter son voile aux orties. La nuit du 4 août du voile avait fait fiasco » (L’Étendard tunisien, 11 janvier 1929) [3].

Joachim Durel, piqué au vif, critiqua Bourguiba, au nom de la laïcité et du modernisme. Le jeune militant du Destour lui répondit vertement : « M. Durel assure à qui veut l’entendre qu’il a pour nous une “amitié véritable“ (…). Seulement, le programme qu’il préconise pour assurer notre bonheur risque de tourner à notre désavantage et d’aboutir à tout autre chose qu’à notre relèvement social. M. Durel nourrit par exemple la noble ambition de faire de nous des “hommes“ ; or, il voit que nous persistons à être des “Arabes“. Alors il nous crie “casse-cou“. Il nous dit : “Vous vous noyez“. À ceux qui objecteraient qu’il n’est pas facile à de simples “Arabes“ d’accéder brusquement au grade d’ “hommes“, il répond, imperturbable : “Qu’à cela ne tienne ! Il n’est que de changer d’habit, de substituer le complet à la gandourah, de troquer la chéchia contre le chapeau, et tout est dit“ » (L’Étendard tunisien, 1er février 1929) [4].

Ainsi, c’est ce même Tunisien, devenu le leader incontesté du pays nouvellement indépendant, qui mènera une lutte tenace pour le dévoilement (en janvier 1957, il interdira le voile, qualifié de « chiffon », dans les écoles publiques [5]), qui avait trente ans plus tôt dénoncé la tentative de passage au forceps des socialistes français dans son pays. Il avait défendu non le principe du voile, mais le droit des femmes de son pays de ne pas obéir aux injonctions des Français, fussent-ils les mieux intentionnés. Les « circonstances toutes spéciales » évoquées par le jeune orateur portaient un nom : la situation coloniale.

Il fut finalement plus facile de sortir de cette situation que de la mentalité du même nom.

Transmis à M. Blanquer. Qui, ministre de l’Éducation nationale, devrait tout de même savoir que l’apprentissage de l’Histoire, un des piliers de la citoyenneté, fait partie des prérogatives de son poste. Et que la France, naguère, a dominé des sociétés musulmanes qui, elles, ont de la mémoire.

Alain Ruscio.


[1Selwa Khaddar Zenghar, « L’école des colonisées dans la Tunisie des années 20 », in Hédi Jallab (dir.), Les années vingt au Maghreb, Actes du X è Colloque international tenu les 5 et 6 mai 2000 à Tunis, Tunis, Éd. de l’Université de la Manouba, Publ. de l’Institut sup. d’Histoire du Mouvement national, n° 10, 2001.

[2Souad Bakalti, La femme tunisienne au temps de la colonisation (1881-1956), Paris, Éd. L’Harmattan, Coll. Histoire et perspectives méditerranéennes, 1996.

[3Cité par lui-même in Ma vie, mon œuvre (1929-1933), Vol. I, Paris, Libr. Plon, 1985.

[4Cité par Mohamed Salah Lejri, Évolution du mouvement national tunisien, des origines à la deuxième guerre mondiale, Vol. II, Tunis, Maison Tunisienne de l’Édition, 1977.

[5Jean Déjeux, « Un aspect de la promotion féminine en Tunisie. La question du voile », Revue de presse, (Revue mensuelle, Alger), n° 32, février 1959.