Tortures et dictatures en Amérique latine

publié le 1er juillet 2017
Salvador Allende

Extraits de la fiche pédagogique de présentation du film de Patricio Guzman « Salvador Allende » - 2004

 
Pinochet sera jugé pour fraude fiscale, mais pas pour sa participation au plan Condor

Un article de Christine Legrand, publié dans Le Monde daté du 9 juin 2005.

 
des tortionnaires de la dictature militaire devant la justice argentine

Selon les organisations de défense des droits de l’homme, près de 30 000 personnes ont disparu en Argentine entre 1976 et 1983, pendant la dictature militaire. Beaucoup d’entre elles avaient été détenues et torturées à l’École supérieure de mécanique de la Marine (ESMA). Dix-neuf anciens officiers de l’ESMA, dont le capitaine Alfredo Astiz, sont en cours de jugement en Argentine pour violations des droits de l’homme, notamment pour l’assassinat de deux religieuses françaises, Léonie Duquet et Alice Domon. Alfredo Astiz avait déjà été poursuivi en 1985 pour ces crimes, mais des lois d’amnistie, abrogées depuis, avaient interrompu la procédure.

Comme Marie-Monique Robin l’a montré, les « méthodes » mises en oeuvre par les militaires argentins leur avaient été enseignées par des militaires français – notamment le général Aussaresses – qui les avaient expérimentées sur le terrain en Indochine et en Algérie. Voir ci-dessous la vidéo de Marie-Monique Robin.

 
le général Videla : des milliers de disparitions, des vols de bébés ...

Dans une longue interview video donnée en avril 2012, l’ancien chef de la junte militaire argentine, Jorge Videla, au pouvoir de 1976 à 1983, a avoué pour la première fois, le meurtre des desaparecidos. « Nous avons tué entre 7 000 et 8 000 personnes, et fait disparaître leurs corps », dit-il. Pour justifier ces crimes il assure « qu’il n’y avait pas d’autres solutions pour gagner la guerre contre la subversion, [...] on ne pouvait ni les enfermer ni les tuer au grand jour ». Les Mères de la Place de Mai, qui depuis plus de trente ans luttent pour savoir la vérité, évoquent le nombre de 30 000 disparus. Aujourd’hui âgé de 86 ans, Videla purge déjà deux peines de prison à perpétuité pour crime contre l’humanité.

Les méthodes utilisées dans les années 1960 et 1970 par les militaires argentins, brésiliens et chiliens chargés de la lutte contre la « subversion » leur avaient été enseignées par d’anciens officiers français de la guerre d’Algérie – voir cet article [1].

A l’issue d’un nouveau procès, Jorge Videla a été condamné le 6 juillet 2012 à une peine de 50 ans de prison pour le vol de bébés nés durant la captivité de leurs parents – lire le témoignage de Victoria Donda, députée argentine, fille de desaparecidos, née en captivité et donnée en adoption à des militaires proches de la Junte.

[Mis en ligne le 30 avril 2012, mis à jour le 10 juillet]


 
Dilma Rousseff : “le Brésil mérite de connaître la vérité”

Dilma Rousseff, présidente du Brésil, a officiellement investi le 16 mai 2012 une Commission de la vérité destinée à enquêter sur les crimes commis sous le régime militaire entre 1964 et 1985.

Lors du discours officiel d’installation de cette commission, la présidente, ex-guérillera emprisonnée et torturée sous la dictature, a précisé que « le mot vérité est surtout le contraire de l’oubli [2] ». Elle a poursuivi : « en instaurant la Commission de vérité, ce qui nous motive n’est pas la vengeance, ni la haine ou le désir de réécrire l’histoire d’une façon différente de ce qui s’est passé, mais la nécessité impérieuse de la connaître pleinement, sans dissimulation, camouflage ni prohibition [3] ». Cette Commission de la vérité ne remet effectivement pas en question la loi d’amnistie de 1979 qui protège les tortionnaires.

Après le Chili et l’Argentine, c’est donc au tour du Brésil de vouloir faire la lumière sur le sombre passé de la période des dictatures militaires – officiellement le Brésil compterait 400 morts ou disparus contre 30 000 en Argentine...

Depuis la fin de la guerre d’Algérie, la France n’a pas fait ce travail de vérité : plusieurs amnisties successives ont notamment empêché que la vérité soit officiellement reconnue sur les violences illégitimes alors mises en oeuvre. En revanche, la France a été nettement moins scrupuleuse pour exporter son savoir-faire dans le domaine de la “guerre antisubversive” : le général Paul Aussaresses a été formateur dans un centre d’instruction militaire à Manaus de 1973 à 1975, où il a développé un enseignement sur la Bataille d’Alger.

 
des acteurs du plan Condor devant la justice argentine

Au milieu des années 1970, les gouvernements dictatoriaux du cône sud de l’Amérique – Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Paraguay, Uruguay – créaient une organisation criminelle supranationale, l’Opération Condor, dont la mission était d’éliminer leurs opposants politiques, dans leurs pays mais aussi à l’étranger. Que la CIA ait soutenu l’Opération Condor est un secret de Polichinelle. En revanche, et en dépit du travail de Marie-Monique Robin, le rôle joué par certains militaires français dans la genèse de cette organisation meurtrière semble moins connu.

Les méthodes employées par les responsables de l’Opération Condor sont précisément celles que les militaires français avaient mises en pratique durant la guerre d’Algérie, et que certains d’entre eux, comme le général Aussaresses, avaient enseignées par la suite : à l’École des Amériques de Panama, pas moins de 60 000 officiers furent entraînés par les « experts » français. On retrouve même certains de ces instructeurs à Fort Bragg, aux États-Unis, quelques années avant la guerre du Viêt-nam. Leur modèle : la bataille d’Alger. Leur bible : La guerre moderne du colonel Trinquier. Leurs méthodes : escadrons de la mort, torture et disparitions.

30 000 Argentins disparus furent directement victimes de ces méthodes. Pour la première fois, l’Argentine a entamé, mardi 5 mars 2013, le procès de certains acteurs de l’Opération Condor.

 
Guatemala : condamnation pour génocide d’un ancien chef de l’État

Le général Efrain Rios Montt, ancien dictateur guatemaltèque de 1982 à 1983, a été condamné, le 10 mai 2013, à 80 ans de prison – 50 pour génocide et 30 pour crimes de guerre : il a été jugé coupable de la mort de 1 771 indigènes mayas ixil.

Navi Pillay, haut-commissaire des Nations unies pour les droits de l’homme, a salué cette condamnation, lundi 13 mai : « Le Guatemala écrit l’histoire, en devenant le premier pays au monde où un ancien chef d’Etat est condamné pour génocide par une juridiction nationale. »

[Mis en ligne le 17 mai 2013, mis à jour le 27]


 
Quelle vie après la guerre ?

Quand la paix s’installe enfin, comment vivre ?
Les traumatismes individuels ou collectifs sont souvent soignés par le silence, l’amnistie ou l’amnésie. Pourtant, rien n’est réglé quand les cadavres pourrissent dans les placards. Pourrissent insidieusement le quotidien des survivants et de leurs héritiers.

En France, après la guerre d’Algérie, la hiérarchie militaire a fait prévaloir le déni ou le silence [4]. Il a fallu attendre presque cinquante ans pour que des anciens appelés, hommes de troupe, se rassemblent dans une association, les 4 ACG, pour refuser la complicité du silence et imaginer de nouvelles solidarités. Pour eux, pas question de commémorations patriotiques autour du drapeau, pas de célébration du devoir accompli : ces hommes se sont réunis pour faire entendre leur condamnation de la guerre. En France et en Algérie où ils se rendent, ils dénoncent les violences dont ils ont été les acteurs ou les témoins. Sur les lieux du conflit, ils investissent leur pension d’ancien combattant dans des projets de paix.
Ils proposent aux générations futures un héritage d’espoir et de fraternité.

Un article paru dans le quotidien Libération sous le titre-choc « Mon père, ce tortionnaire » s’attache au traumatisme vécu par des enfants de tortionnaire en Argentine. Ils souligne les nouvelles solidarités qu’ils construisent.
A la suite d’une décision de la cour suprême conduisant à la libération des criminels de la dictature, des enfants de criminels se rassemblent, se mobilisent et protestent aux côtés des victimes et de ceux qui les soutiennent.




Claire Mauss-Copeaux
 [5], le 1er juilllet 2017