“Hors-la-loi” de Rachid Bouchareb (2010)

publié le 5 décembre 2010
Les œuvres sur la guerre d’Algérie devront-elles être soumises à une « précensure »?

« On pensait la censure coloniale supprimée, mais non », déplorait El Watan le 24 avril 2010 [1]. Le quotidien algérien commentait ainsi l’accusation de « falsification de l’histoire » formulée par Lionnel Luca, député UMP des Alpes-Maritimes, à propos de l’évocation des massacres de Sétif dans le film Hors-la-loi de Rachid Bouchareb. Lionnel Luca, craignant que le film ne soit sélectionné sous les « couleurs françaises » à Cannes, avait saisi courant 2009 le secrétaire d’Etat à la Défense et aux anciens combattants, Hubert Falco, lequel a demandé au Service historique de la Défense (SHD) un « avis historique » sur le projet de M. Bouchareb [2]. Ces péripéties dignes d’une époque que l’on pensait révolue posent question. En particulier : le versement d’une aide technique du CNC pour les œuvres touchant à la guerre d’Algérie sera-t-il désormais conditionné par le respect d’une vérité « officielle » ? D’autre part, le fait que Lionnel Luca ait évoqué la future Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie [3] n’est pas fait pour rassurer tous ceux que les finalités de ce nouvel organisme inquiètent.

 
Hubert Falco dénonce un film qu’il n’a pas vu

Hubert Falco a été nommé, le 23 juin 2009, secrétaire d’Etat à la Défense et aux anciens combattants (SEDAC), où il a succédé à Jean-Marie Bockel. Dans ces nouvelles fonctions, il a hérité d’un dossier : le film Hors-la-loi de Rachid Bouchared. En effet, le SEDAC avait saisi le Service historique de la défense (SHD) dès le 18 juin 2009, en lui demandant un « avis historique sur un projet de film réalisé par Rachid Bouchared » [4].

 
La polémique autour de “Hors-la-loi” tente de prolonger « le temps de la dénégation »

La France a décidément bien du mal avec certains épisodes de son histoire. Après les heures sombres du régime de Vichy, c’est le passé colonial français en Algérie qui se trouve aujourd’hui au centre d’une polémique à l’occasion de la prochaine présentation au Festival de Cannes du film Hors la loi de Rachid Bouchareb. Deux ans après que Bernard Bajolet, ambassadeur de France en Algérie, ait déclaré lors de son passage à l’Université du 8 mai 1945 de Guelma, le 27 avril 2008 : « aussi durs que soient les faits […] la France n’entend pas, n’entend plus, les occulter. Le temps de la dénégation est terminé » [5], quelques élus de la droite extrême du midi méditerranéen lancent une polémique quelque peu artificielle. Derrière le dénigrement du film, qui « s’appuie sur de mauvaises raisons », comme le montre ci-dessous l’historien Gilles Manceron dans un entretien au quotidien El Watan, il faut voir une nouvelle tentative pour refuser de regarder en face les réalités de l’Histoire.

 
“Hors-la-loi” : le retour des guerres de mémoires

Devant la polémique qui s’est développée en France après l’annonce de la prochaine présentation au Festival de Cannes du film Hors-la-loi de Rachid Bouchareb, une douzaine de personnalités, historiens et créateurs, rappellent que « Le pire est à craindre quand le pouvoir politique veut écrire l’histoire que nos concitoyens iront voir demain sur nos écrans ». De son côté, l’Observatoire de la liberté de création de la Ligue des droits de l’Homme dénonce les pressions contre ce film.

[Mise en ligne le 5 mai 2010, mise à jour le 10]


 
Benjamin Stora : il faut mettre fin au refus en France d’assumer la guerre d’Algérie

Benjamin Stora a dénoncé la campagne menée contre le film Hors-la-loi de Rachid Bouchareb dans un entretien à l’AFP où il estime que « le refus d’assumer la guerre d’Algérie est très mal vécu par une part importante de la société française, aujourd’hui : il faut donc l’affronter [6] ». Pour l’historien, « il y a toujours eu une très grande difficulté à faire figurer l’Autre, l’ancien indigène du temps colonial, dans le cinéma français ». Il rappelle que l’Algérie formait trois départements et « était considérée comme la France ». «  De ce fait, la séparation « n’a quasiment pas été représentée à l’écran comme la résultante de la volonté d’indépendance des Algériens. Elle a plutôt été vue comme le produit d’une trahison ou d’un abandon par les Français [7] ». Du côté algérien, le gouvernement n’ayant pas répondu à l’initiative du FLN, le projet de loi sur la criminalisation de la colonisation semble abandonné.

 
La polémique injustifiable autour du film “Hors-la-loi” : une instrumentalisation politique de l’histoire

Vendredi 21 mai 2010, Rachid Bouchareb a présenté à Cannes son film, Hors-la-loi, qui raconte le parcours de trois frères dont la famille a survécu aux massacres de mai 1945 à Sétif. Le matin même, entre 1000 et 1500 personnes se sont réunies devant le monument aux morts de Cannes. D’après nicematin.com, ces manifestants, âgés en moyenne de 70 ans, s’étaient mobilisés en réaction au film, pour un hommage aux « victimes françaises » de la guerre d’Algérie et des évènements de Sétif. Ils répondaient à l’appel du député UMP des Alpes-Maritimes Lionnel Luca qui, sans avoir vu le film, avait accusé Rachid Bouchareb de « falsifier » l’histoire et de « raviver les blessures » de manière « irresponsable ». Un rassemblement auquel participaient d’autres députés UMP – Bernard Brochand, maire de Cannes, Michèle Tabarot, Jean-Claude Guibal, Jean Leonetti (Alpes-Maritimes), Elie Aboud (Hérault, président du Groupe d’études parlementaire sur les rapatriés), Richard Mallié (Bouches-du-Rhône) –, Colette Giudicelli, sénatrice UMP des Alpes-Maritimes [8], ainsi que des anciens combattants, des associations de harkis et des membres du Front national. Les manifestants arboraient des pancartes où l’on pouvait notamment lire « Non à ce film anti-français » et ils ont entonné la Marseillaise et le Chant des Africains. Ci-dessous, le dossier publié dans Le Monde sur ce nouvel épisode de la “guerre des mémoires”.

 
De la campagne de dénigrement du film « Hors-la-loi » à la « Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie »

La campagne contre le film Hors-la-loi a été orchestrée par quelques députés UMP, élus de départements où la présence de nombreux rapatriés d’Afrique du Nord et de leurs descendants laisse croire à l’existence d’un “vote pied-noir”. Cela augure mal de l’indépendance de la Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie, prévue à l’article 3 de la loi du 23 février 2005, qui sera soumise aux pressions de ces ultras. D’autant que la confusion entre mémoire(s) et histoire ne fait qu’entretenir l’inquiétude provoquée par l’ambiguïté du projet d’Hubert Falco. Ci-dessous, une tentative de faire le point sur ces questions en s’appuyant sur une documentation rassemblée depuis plusieurs années — les liens pointent tous vers des pages de ce site.

 
« Massacre de Sétif et récit national », par Séverine Labat

A l’occasion de la sortie du film Hors la loi, Séverine Labat voit « l’amorce d’un débat, dans l’espace public, sur le bilan et les conséquences de cent trente ans d’occupation coloniale ». « Ce n’est qu’au prix d’un tel débat, écrit-elle, que les Français d’origine algérienne pourront à leur tour s’approprier notre histoire nationale - y compris sur son versant colonial - […] et, par là, pourront être à même d’avoir le sentiment de n’être plus objets mais sujets de leur histoire. » Cette tribune de Séverine Labat [9] a été publiée dans Le Monde du 27 juin 2010.

 
Nouvelles pressions à l’approche de la sortie du film “Hors la loi”

Un certain nombre d’associations qui avaient manifesté en mai 2010 contre la présence du film Hors la loi de Rachid Bouchareb au Festival de Cannes, en raison d’une séquence de quelques minutes évoquant les massacres de Sétif en mai 1945, font à nouveau pression sur France Télévisions à la veille de la sortie du film en salles le 22 septembre. Selon l’hebdomadaire Le Point du 25 août 2010, elles ont sollicité le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel qui a écrit aux dirigeants de France Télévisions pour leur demander d’organiser un débat au moment de cette sortie. L’hebdomadaire relève que cette surprenante intervention n’entre pas dans le cadre des attributions du CSA. Le “lobby algérianiste”, qui annonce, par ailleurs, vouloir troubler la diffusion commerciale de ce film, était déjà intervenu auprès du CSA et de la direction de France 3 à la suite de la diffusion sur cette chaîne du documentaire Les Porteuses de feu le 26 janvier 2008.

 
L’extrême droite a tenté de perturber l’avant-première du film “Hors-la-loi” à Marseille

Une centaine de manifestants nostalgiques de l’Algérie française et militants d’extrême droite — dont six élus locaux du Front national — se sont rassemblés dans la soirée du lundi 20 septembre 2010 devant le cinéma Pathé Madeleine à Marseille pour protester contre l’avant-première nationale du film de Rachid Bouchareb. Ce rassemblement faisait suite à la manifestation organisée à Cannes, le 21 mai dernier, en marge du festival où le film était présenté, à laquelle de nombreux élus UMP des Alpes-Maritimes, dont le député Lionnel Luca, ont participé. Nous reprenons le compte-rendu de la manifestation de Marseille paru dans La Marseillaise ; un reportage de Jean-Baptiste Malet a aussi été mis en ligne sur le site Rue89.

 
Rachid Bouchareb : militants algériens et résistants français ont utilisé les mêmes méthodes

Le réalisateur Rachid Bouchareb s’installe aux États-Unis où il a plusieurs projets de films, dont un sur la militante américaine des droits de l’homme Angela Davis, co-écrit avec Yasmina Khadra. Dans un entretien publié le 23 novembre 2010 dans le journal en français paraissant aux États-Unis France-Amérique, il revient sur les polémiques qui ont, quelques mois plus tôt, précédé la sortie de son film Hors-la-loi en France, le film ayant été accusé par l’extrême droite française et des associations de pieds-noirs de « falsifier l’Histoire ».