Albert Camus et l’Algérie

publié le 3 juin 2015
Monseigneur Duval et Albert Camus, deux hommes dans la tourmente

Les événements tragiques qui ont accompagné le déclenchement de la guerre algérienne de Libération ont mis Monseigneur Duval et l’écrivain Albert Camus devant un choix qu’ils ne pouvaient faire.

A l’occasion du dixième anniversaire de la mort du cardinal Léon-Etienne Duval, El Watan publie un dossier de A. Benchabane qui lui est consacré [1].

[Mise en ligne, le 15 mai 2006,
mise à jour, le 14 janvier 2007]
 
il y a cinquante ans, le prix Nobel de littérature était attribué à Albert Camus

Conférence donnée par Benjamin Stora [2] au Musée de la Méditerranée de Stockholm, le 6 octobre 2007.

Vous pourrez également lire sur ce site un de ses articles datant de 1939 sur la misère de la Kabylie, son point de vue sur les événements de Sétif, et un article consacré à Albert Camus et Joseph Duval publié récemment dans un quotidien algérien.

 
Albert Camus : l’Algérie en mai 1945

Albert Camus est mort en janvier 1960, au moment où l’option de la négociation avec le FLN pour préparer l’indépendance de l’Algérie commençait à être envisagée par le général de Gaulle. On ne sait pas comment il aurait réagi s’il avait vécu en 1960, 1961 et 1962, à un moment où chacun a eu à choisir entre cette acceptation de l’indépendance et l’option du putsch et de l’OAS. Le fait est que, jusqu’à sa mort, il a refusé l’idée d’indépendance de l’Algérie, en considérant que cela signifierait le départ des Européens d’Algérie et donc la mort de « son » Algérie [3]. Après s’être engagé en janvier 1956 en faveur de l’arrêt des violences contre les civils des deux camps [4] ce qui l’a exposé à la haine des extrémistes européens qui l’ont empêché de parvenir à son objectif, il s’est réfugié jusqu’à sa mort dans un silence presque total sur ce sujet. Aurait-il suivi, s’il avait vécu, l’évolution d’amis comme l’écrivain Emmanuel Roblès ou le peintre Jean de Maisonseul en faveur de l’indépendance, ou bien une autre direction ? rien ne permet de l’affirmer.

Quoi qu’il en soit, les textes qu’il a écrits en mai 1945 pour le journal Combat [5], montrent son estime et sa grande attention aux populations arabes déshéritées, ainsi que sa conviction qu’il s’agit « de faire jouer à leur propos les principes démocratiques que nous réclamons pour nous-mêmes ». Voici des extraits de ces textes [6].

 
Albert Camus en Algérie : la “trêve civile” de janvier 1956

Des associations de nostalgiques de l’Algérie coloniale tentent aujourd’hui de récupérer Albert Camus. Par exemple, sur un « Mur des disparus » [7] érigé à Perpignan par le Cercle algérianiste, il est envisagé de graver une citation du Prix Nobel de Littérature.

Cette appropriation de l’écrivain né en Algérie par ceux qui défendent les bienfaits de la colonisation, est une réécriture de l’histoire car elle fait silence sur les choix de Camus pendant la guerre d’indépendance de l’Algérie et la haine qu’ils ont suscitée chez les partisans de l’Algérie coloniale.

Cette détestation s’est exprimée avec violence lors de la venue du futur Nobel à Alger, fin janvier 1956, pour proposer une « trêve civile » dans le but d’épargner les vies innocentes. Cet épisode mérite d’être rappelé pour illustrer l’incompatibilité entre la lucidité et l’humanité de Camus et l’aveuglement obstiné des tenants de l’Algérie française.

 
Albert Camus et l’Algérie, par Agnès Spiquel

Le souhait présidentiel de faire entrer Albert Camus au Panthéon n’est évidemment pas dénué d’arrière-pensées [8]. Rappelons seulement que, en recevant le Prix Nobel de littérature en 1957, Camus avait déclaré que l’écrivain « ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent ».

Albert Camus est mort en janvier 1960. On ne peut présumer de ce qu’aurait été sa réaction devant la façon dont la guerre d’Algérie s’est terminée deux ans et demi plus tard. Mais il faut rappeler son humanité et sa lucidité face à un conflit qui le déchirait, et la haine que ses prises de position avaient suscitée chez les partisans de l’Algérie française.

Nous remercions Agnès Spiquel, professeur de Littérature française à l’université du Hainaut-Cambrésis et présidente de la Société des études camusiennes, d’avoir accepté de retracer les positions d’Albert Camus avant, puis pendant, la guerre d’Algérie [9], dans un exposé que nous faisons suivre de quelques liens vers des pages complémentaires.

 
Albert Camus dans les imaginaires, par Benjamin Stora

Il y a cinquante ans disparaissait Albert Camus. Que reste-t-il de son œuvre et de son action pour comprendre le monde d’aujourd’hui ?

[Mis en ligne le 3 janvier 2010, complété le 2 janvier 2012]


 
Dès que j’entends “Camus”, je dégaine “Vié-Le Sage”

On ne peut qu’être partagé face aux prises de position d’Albert Camus, prix Nobel de littérature, pendant la guerre d’Algérie.

Le texte de Messaoud Benyoucef repris ci-dessous illustre l’ambivalence que suscite le grand écrivain dès qu’il s’agit de l’Algérie.

 
“Albert Camus, ou l’inconscient colonial”, par Edward Saïd

Dans son livre Culture et impérialisme, ( Fayard-Le Monde diplomatique, Paris, 2000), Edward W. Said montre que, dans leurs œuvres, de grands créateurs occidentaux – Joseph Conrad, Rudyard Kipling, Giuseppe Verdi, Charles Dickens, Honoré de Balzac, ... – n’échappent pas à la mentalité de leur temps : ils évoquent et admettent calmement l’aventure coloniale, cette formidable entreprise de domination conduite par l’ « homme blanc ». Ci-dessous de larges extraits de Culture et impérialisme consacrés à Albert Camus [*].

Intellectuel palestinien né à Jérusalem, Edward W. Said (1935-2003) était professeur de littérature comparée à l’université Columbia (Etats-Unis). Parmi ses autres œuvres : L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident (Le Seuil, rééd. 2003).

 
Albert Camus et les ambiguïtés

Du fait de ses positions libérales et de sa critique de la politique coloniale française – voir notamment l’épisode de la “trêve civile” –, pendant la guerre d’Algérie Albert Camus était considéré par la droite comme un traître. On peut mesurer par là l’ambiguïté du véritable culte dont il est l’objet de nos jours de la part de très nombreux Pieds-noirs.

On a pu – Mouloud Feraoun le premier – reprocher à Albert Camus d’avoir relégué les Algériens à des rôles de figurants dans leur propre pays. Agnès Spiquel a montré que ce grief était assez largement infondé, mais il a alimenté une critique récurrente de la part d’Algériens qui reprochent à Camus de ne pas avoir perçu la montée du nationalisme algérien. Albert Camus était sans doute prisonnier de stéréotypes coloniaux, car ses reportages en Kabylie, en 1939 et en 1945, dénoncent la misère, sans mentionner la revendication du droit à l’existence, à la souveraineté, d’une partie importante de la population musulmane. Son point de vue est marqué d’une sorte de cécité : sa méconnaissance de la langue arabe et de l’islam, ses préventions grandissantes à l’égard du panarabisme de Nasser, puis sa haine du FLN ont fait que, malgré ses liens avec des amis arabes, il n’a pas saisi l’acuité de ce qui se passait en Algérie.

Albert Camus avait le 23 août 1944 fait l’éloge des Français qui s’étaient levés contre l’occupant allemand : « Un peuple qui veut vivre n’attend pas qu’on lui apporte sa liberté. Il la prend » [10]. Mais il s’est toujours refusé à mettre le nationalisme algérien sur un pied d’égalité avec le patriotisme de la Résistance française. Mouloud Feraoun, qui comprenait Albert Camus sans partager ses positions, a écrit dans son Journal le 18 février 1957 : « Camus se refuse à admettre que l’Algérie soit indépendante et qu’il soit obligé d’y rentrer chaque fois avec un passeport d’étranger, lui qui est Algérien et rien d’autre. »

La lecture d’un article repris ci-dessous, et deux petites vidéos dans lesquelles deux écrivains algériens, Mouloud Feraoun et Mouloud Mammeri, évoquent Albert Camus, permettent de mesurer l’ambiguïté du rôle que certains font parfois jouer à Albert Camus.

 
“Albert Camus parle des Arabes”, par Agnès Spiquel

Professeur de littérature à Valenciennes et présidente de la Société des études camusiennes, Agnès Spiquel a collaboré à l’édition des oeuvres complètes de Camus dans “La Pléiade” (Gallimard) et elle codirige actuellement, avec Raymond Gay-Crosier, un Cahier de l’Herne consacré à l’écrivain, à paraître courant 2013.

Elle a récemment participé à un ouvrage collectif, Les Ecrivains français et le monde arabe, Ralph Heyndels éd., publié sous la direction de Madeleine Bertaud par l’ADIREL – Association pour la diffusion de la recherche littéraire (éd. Droz, 2010, ISBN : 978-2-9518403-8-6).

Nous remercions Agnès Spiquel et les éditeurs de cet ouvrage de nous avoir autorisés à reprendre sa contribution où elle répond de manière nuancée à l’affirmation rebattue selon laquelle les Arabes seraient “absents de l’oeuvre de Camus”.

 
Albert Camus aujourd’hui, par Benjamin Stora

À l’occasion de la sortie sur les écrans français du film de Gianni Amelio, adapté du dernier roman d’Albert Camus, Le premier homme – inachevé –, l’historien explique pourquoi nous avons « encore tant besoin de Camus ».

 
Albert Camus face à la question algérienne, par Christiane Chaulet Achour

Une analyse critique par Christiane Chaulet Achour, professeur de Littérature comparée à l’Université de Cergy-Pontoise, de la position d’Albert Camus dans la guerre d’Algérie/guerre de libération nationale.

Cette intervention dans le cadre de l’Université populaire de Chambéry, le 14 octobre 2011, paraîtra dans les Actes du colloque « 50 ans après les accords d’Evian ».

 
Camus brûlant, par Benjamin Stora

On n’a pas oublié les polémiques qui ont accompagné en 2012 le projet d’exposition sur Camus dont l’inauguration était prévue à Aix-en-Provence en septembre 2013. Intitulée “Albert Camus, l’étranger qui nous ressemble”, ce devait être un des principaux événements de “Marseille-Provence 2013” (MP 2013). L’historien Benjamin Stora et le documentariste Jean-Baptiste Péretié étaient officiellement chargés de cette exposition, mais on apprenait au cours de l’été que la maire (UMP-Droite populaire) d’Aix-en-Provence, Maryse Joissains, avait décidé de les dessaisir.

Les raisons de ce limogeage ne sont pas toutes connues mais il semble qu’ils aient été des victimes collatérales de « la tentative de récupération idéologique » dont Albert Camus fait l’objet de la part de l’extrême droite. Comme ils l’exposent dans un livre paru le 4 septembre 2013, Camus est toujours brûlant [11].

L’oeuvre de Camus est intimement liée à l’Algérie. Benjamin Stora saisit l’occasion de la parution de ce livre pour nous présenter la complexité et l’actualité de la pensée d’un homme qui se situait entre deux rives.

 
Camus et les nostalgiques de l’Algérie française, par Benjamin Stora

Évincé de l’exposition sur Albert Camus qui était prévue à Aix-en-Provence, et après avoir exposé le déroulement de ce mauvais scénario dans un livre écrit avec Jean-Baptiste Péretié, Camus brûlant [12], Benjamin Stora revient sur la polémique et décrypte les survivances idéologiques d’une période qui demeure conflictuelle.

Ci-dessous un article de Renaud de Rochebrune, paru le 15 septembre 2013 dans Jeune Afrique n° 2749.

 
Camus au partage des eaux, par Arezki Metref

Une chronique publiée le 6 octobre 2013 dans la rubrique “Ici mieux que là-bas” du quotidien Le Soir d’Algérie.

 
Albert Camus et l’indépendance de l’Algérie

Camus est décédé plus de deux ans avant l’indépendance de l’Algérie, mais il avait toujours refusé d’admettre cette évolution. Mouloud Feraoun en témoigne dans l’extrait de son Journal que nous reprenons ci-dessous.

En janvier 1958, Camus écrivait : « en ce qui concerne l’Algérie, l’indépendance nationale est une formule purement passionnelle. Il n’y a jamais eu encore de nation algérienne [13] ».
Pour Christiane Chaulet-Achour, Albert Camus n’a jamais accepté l’idée « d’une nation algérienne indépendante où les Français d’Algérie qui voudraient continuer à vivre dans leur pays le pourraient, en acceptant un statut de minoritaires [14] ».

Comme Areski Metref l’a écrit, « le drame de Camus, marqué par son enfance pauvre à Belcourt dans l’Alger coloniale, c’est qu’il appartenait aux colonisateurs par l’origine et aux colonisés par la condition sociale [15] ».

 
Kamel Daoud et Albert Camus, par Christiane Chaulet Achour

Ce texte est un condensé par Christiane Chaulet Achour d’une conférence qu’elle a donnée à Lyon, le 30 janvier 2014, pour l’Association Coup de Soleil en Rhône-Alpes [16].

 
Camus et la trêve civile, par Charles Poncet

Le 22 janvier 1956, Albert Camus, qui vient d’entrer à la rédaction de l’Express, prononce à Alger, au Cercle du Progrès, un “Appel pour une Trêve civile” en Algérie qui restera lettre morte. L’Histoire n’a pas assez pris en compte cet épisode dans l’étude de la guerre d’Algérie et de Camus. Ce livre répare l’oubli, en livrant le témoignage inédit de Charles Poncet et en l’éclairant par un solide corpus de notes, de compléments et d’annexes.

L’historien Jean-Louis Marçot, né à Alger en 1950, auteur de Comment est née l’Algérie française, présente cet ouvrage important.