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vive tension en Nouvelle Calédonie

vendredi 7 août 2009, par la rédaction

Des troubles se développent en Nouvelle-Calédonie depuis plus d’une semaine. Lundi 3 août, de violents affrontements ont fait une trentaine de blessés parmi les forces de l’ordre ; mercredi, six personnes, dont deux gendarmes, ont été blessées, l’un des deux gendarmes ayant été touché par une balle. Paris a décidé mercredi de dépêcher un escadron supplémentaire de gendarmes mobiles.

Le syndicat indépendantiste USTKE (l’Union syndicale des travailleurs kanaks et des exploités) multiplie les manifestations et les blocages d’entreprises pour protester contre l’incarcération fin juin de cinq de ses membres, dont le président, Gérard Jodar. L’USTKE bénéficie du soutien en France du syndicaliste et député européen José Bové et d’Olivier Besancenot du NPA. Reprochant au gouvernement d’avoir ignoré des « signaux d’alerte » visibles selon lui depuis des mois en Nouvelle-Calédonie, Olivier Besancenot a estimé qu’il était « grand temps que l’État français lâche la grappe [...] au peuple kanak, qui a arraché de haute lutte le droit à l’autodétermination.  »

Le statut de large autonomie de la Nouvelle-Calédonie avait été accordé à la fin des années 1980 après des affrontements sanglants entre indépendantistes et forces de l’ordre, qui ont fait 21 morts en 1998. Selon les accords conclus entre la France et les différentes forces politiques, l’archipel doit se prononcer entre 2014 et 2018 sur son indépendance, à l’occasion d’un référendum d’autodétermination. La situation sociale est marquée par de fortes inégalités sociales.

Durcissement des affrontements en Nouvelle-Calédonie

par Claudine Wéry, Le Monde du 6 août 2009


Mercredi 5 août un palier a été franchi, en Nouvelle-Calédonie, dans les heurts entre le syndicat USTKE (Union syndicale des travailleurs kanaks et des exploités) et les forces de l’ordre. Les gendarmes dépêchés à la tribu de Saint-Louis, à la périphérie de Nouméa, pour dégager des barrages de pneus enflammés dressés par des jeunes et des adhérents de l’USTKE, ont essuyé des tirs. L’un d’entre eux a été touché à la cuisse par une charge de chevrotine. Le bilan de ces affrontements, en fin d’après midi heure locale, faisait état de deux gendarmes et quatre manifestants blessés et de treize arrestations.

Depuis plus d’une semaine, un climat de tensions règne en Nouvelle-Calédonie. En grève générale, pour protester contre l’enlisement d’un conflit à la compagnie aérienne domestique Aircal, le syndicat USTKE organise chaque jour des barrages routiers et des blocages d’entreprises, levés par les forces de l’ordre à coups de grenades lacrymogènes, auxquelles répondent jets de pierre et de projectiles. Ces heurts font resurgir le spectre des violences qu’a connues cet archipel dans les années 1980, semant l’inquiétude dans la population.

Deuxième syndicat du territoire, l’USTKE est coutumier des opérations coups de poing et des interminables conflits. Fin juin, son président Gérard Jodar a été condamné à un an de prison ferme, avec mandat de dépôt, pour "entrave à la circulation d’un aéronef", alors que les militants avaient envahi l’aérodrome de Magenta dans le cadre du conflit à Aircal. Son embastillement est apparu comme le point d’orgue d’une politique de "retour à l’autorité de l’Etat", lancée en 2007 après l’élection de Nicolas Sarkozy. "Un de mes premiers chantiers est d’améliorer le dialogue social (...) et si besoin est, de faire preuve de fermeté", avait dès son arrivée en novembre 2007, prévenu le haut-commissaire de la République, Yves Dassonville.

Son prédécesseur Michel Mathieu avait démissionné à l’issue d’une visite de l’ancien secrétaire d’Etat à l’Outre-mer, Christian Estrosi. Les deux hommes s’étaient vertement querellés, le ministre reprochant au haut-fonctionnaire son "laxisme et sa passivité" alors que l’USTKE émaillait sa visite de manifestations bruyantes.

"On n’est plus du tout dans le syndicalisme, on est dans la pure violence, dans un comportement de voyous (...). Il n’est pas tolérable que l’on mette le feu à la Nouvelle-Calédonie", affirme M. Dassonville. Soutenue par José Bové et le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) d’Olivier Besancenot, l’USTKE dénonce pour sa part "la répression policière sans limite" de ses actions. "L’USTKE est aujourd’hui devenu un abcès qui gangrène l’ensemble des relations sociales. Un abcès, ça se traite. Il faut l’enlever avec un bistouri" a déclaré pour sa part le député UMP Pierre Frogier.

« Embourgeoisement »

Ces tensions dépassent le cadre syndical. L’USTKE s’est doté il y a un an et demi d’une succursale politique : le parti Travailliste. La nouvelle formation stigmatise "l’embourgeoisement et la mollesse" des dirigeants du FLNKS et se présente comme une alternative politique. Dirigé par Louis Kotra Uregei, ancien président-fondateur de l’USTKE, le parti Travailliste dispose depuis mai 2009, de trois élus au Congrès territorial. Son discours radical trouve écho après d’une jeunesse désoeuvrée, qui n’a guère profité des retombées de la croissance économique exceptionnelle que la Nouvelle-Calédonie connaît depuis plusieurs années avec la construction de deux usines de traitement de nickel. L’afflux d’une importante main-d’oeuvre extérieure pour ces chantiers et les menaces sur l’environnement que fait peser l’industrialisation accélérée du territoire, ont fédéré les revendications. L’USTKE a trouvé des appuis auprès du mouvement autochtone Rheebu Nuu et d’élus de l’Union Calédonienne, qui veulent reprendre le leadership du FLNKS.

En face, la droite, majoritaire, soutient l’action de l’Etat et dénonce une déstabilisation du territoire, qui l’a privée en mars de la présence du premier ministre, François Fillon, puis de celle de M. Sarkozy, qui devait présider le 31 juillet, le sommet France-Océanie. "Sarkozy considère que le terrain est miné et que dans ce contexte, il lui est impossible de venir en Nouvelle-Calédonie", confie un dirigeant de la droite locale. L’Etat, garant avec les non-indépendantistes et le FLNKS, de l’accord de Nouméa ne cache pas son inquiétude face à la radicalisation de la contestation. D’autant, que la perspective du référendum d’autodétermination, prévu entre 2014 et 2018, approche à grands pas.

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Un syndicat indépendantiste et anticapitaliste

L’Union syndicale des travailleurs kanaks et des exploités (USTKE) a été créée en 1981 par Louis Kotra Uregei. Ce syndicat a été l’une des composantes fondatrices du FLNKS, avant de s’en éloigner.

Dans ses statuts, l’USTKE, signataire des accords de Matignon en 1988, affirme son engagement "pour le droit à l’autodétermination du peuple kanak et pour le libre exercice de sa souveraineté nationale", ainsi que "pour la suppression de l’exploitation capitaliste".
Historiquement proche de la CGT, elle s’est rapprochée de la Confédération paysanne et des milieux altermondialistes.

Claudine Wéry


« L’USTKE a le droit au respect »

Dans un entretien publié sur le site Libération.fr, Louis Kotra Uregei, leader du Parti travailliste en Nouvelle-Calédonie, estime que le gouvernement, en méprisant les syndicats, est à l’origine du climat de tension qui règne à Nouméa.

Les affrontements se sont poursuivis aujourd’hui en Nouvelle-Calédonie, notamment aux abords du quartier populaire de Monreval au nord de Nouméa, où plus d’un milliers de jeunes ont caillassé un convoi de camions escorté par les forces de l’ordre. Louis Kotra Uregei, leader du Parti travailliste, émanation politique du syndicat USTKE et figure indépendantiste -il fut le signataire des accords de la rue Oudinot prévoyant en annexe des accords de Matignon (1988) un rééquilibrage économique en faveur des populations locales - a rencontré hier Philippe Gomes, président du gouvernement local (droite). Il répond aux questions de Libération.

  • Comment s’est passée cette réunion ?

M. Gomes essaye de rapprocher les différents points de vue. Des contacts ont lieu depuis mardi. Je m’associe à cette tentative de trouver des convergences entre les différents partenaires.

  • Comment analysez-vous la situation ?

Depuis son arrivée il y a deux ans, le Haut-Commissaire Yves Dassonville a voulu jouer au Zorro en s’en prenant continuellement à l’USTKE. Il a tenté de provoquer une ghettoïsation du syndicat. Par une répression systématique et, dernièrement, en encourageant l’intransigeance du patron d’Aircal. Il a par ailleurs eu des mots très durs, traitant les syndicalistes de « voyous », de « bandits », voire de « terroristes ». En tant que président du parti travailliste, je condamne l’attitude du haut-commissaire. C’est pour cette raison que je refuse de le rencontrer. L’USTKE a le droit au respect, au même titre que toute organisation syndicale. Que le leader de l’USTKE -Gérard Jodar- soit poursuivi puis incarcéré sur un motif aussi léger que celui « d’entrave à la circulation des aéronefs » c’est un coup monté. Ils ont tout fait pour qu’il se retrouve en prison.

  • Pourquoi les jeunes des quartiers se mobilisent-ils avec les salariés de l’USTKE ?

Dans un pays aussi sensible que la Nouvelle-Calédonie, voilà où l’intransigeance du Haut-commissaire nous mène. Il a mal apprécié l’importance de l’USTKE. Et se retrouve aujourd’hui dépassé par la situation. Ce n’est pas en jouant au va-t-en guerre et en dépêchant des gendarmes armés de flashball et de grenades lacrymogènes que l’on apaisera ce conflit. Puisque c’est la politique du tout-répressif qui conduit à ces violences. Les gens n’ont plus peur. Il y a effectivement des miliers de jeunes dans les rues aux côtés de l’USTKE, mais ce n’est pas le syndicat qui les a appelés ! Des camions ont été caillassés. Beaucoup de jeunes s’impliquent car ils en ont marre d’être l’objet de chasses à l’homme. L’argent injecté depuis les accords a permis d’importants investissements d’équipements. Mais l’opulence n’a profité qu’à une toute petite minorité, pas à la population locale.

Propos recueillis par Matthieu Ecoiffier


Yves Dassonville, haut-commissaire de la République, :
"Le mouvement syndical s’est criminalisé tout seul"

propos recueillis par Claudine Wéry, Le Monde du 7 août 2009


  • L’’USTKE vous accuse de mener une politique de "répression policière sans limite" de l’action syndicale.

C’est totalement faux et injuste. Depuis mon arrivée, je mène une politique où il y a toujours deux volets. Un volet de fermeté et un autre de médiation pour lequel je suis toujours disponible, même au-delà des compétences de l’Etat. D’ailleurs, dans le conflit d’Aircal, le gouvernement local a très bien travaillé pour permettre une sortie de crise, mais j’avais aussi contribué, il y a un mois, à ce que les parties se rencontrent.

  • Gérard Jodar, président de l’USTKE, a été condamné à un an de prison ferme. Cela s’apparente à de la criminalisation du syndicalisme ?

M. Jodar est incarcéré par une décision de justice, et pas par le haut-commissaire ! Les leaders syndicaux, en métropole comme ici, ne sont pas au-dessus des lois. Dire que l’on criminalise le mouvement syndical est ridicule, c’est plutôt le mouvement syndical qui s’est criminalisé tout seul.

  • L’USTKE a "une antenne" politique, le Parti travailliste. Cela joue dans la crise ?

L’USTKE a effectivement deux facettes. Dans cette affaire, à partir d’un tout petit conflit, il y a eu une volonté de créer de la tension. Il y a peut-être eu une mauvaise appréciation de la part de l’USTKE. Le comportement que ce syndicat avait autrefois n’est plus possible aujourd’hui. La Nouvelle-Calédonie n’est pas parfaite, les inégalités sociales y sont trop fortes, mais c’est un pays développé, ce qui implique que les syndicats doivent s’inscrire dans une démarche de dialogue social et de non-violence.

  • Peut-on comparer la situation en Nouvelle-Calédonie à celle des Antilles ?

Absolument pas. En Guadeloupe, il s’agissait d’un mouvement social très large, rejoint par de très nombreux syndicats. Ce n’est pas du tout le cas ici. L’USTKE est restée isolée. Nous avions affaire à des gens déterminés, parfois violents, mais rarement le syndicat a pu réunir plus de 500 personnes.

  • La Nouvelle-Calédonie reste-t-elle un sujet d’inquiétude pour l’Etat ?

La Nouvelle-Calédonie bénéficie de l’attention de l’Etat, car un processus de décolonisation, celui de l’accord de Nouméa, s’y déroule. Le gouvernement a conscience que c’est un processus compliqué, et qu’il faut l’accompagner. Les partenaires de l’accord de Nouméa doivent se préparer par le dialogue et la réflexion à cette échéance, avec l’aide de l’Etat. D’importants transferts de compétence sont en cours, mais il va falloir penser à l’avenir, à l’élaboration d’une solution originale, recueillant un très large assentiment des Calédoniens dans l’esprit de l’accord.

Propos recueillis par Claudine Wéry


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Voir en ligne : 1988 : les accords Matignon – 1998 : les accords de Nouméa