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une vision particulière du terrorisme

mercredi 14 septembre 2011, par la rédaction

Un rassemblement international de victimes du terrorisme se réunira à Paris les 15, 16 et 17 septembre, sous le haut patronage du Président de la République.

Ce congrès, dirigé par Guillaume Denoix de Saint Marc, soulève un certain nombre de questions. Afin d’alimenter la réflexion, nous reprenons ci-dessous deux interventions à ce sujet : celle de Mostefa Boudina, Président de l’Association algérienne des anciens condamnés à mort 1954-1962, publiée le 7 septembre dernier dans L’Expression, et celle du journaliste Sébastien Fontenelle, publiée dans Le Monde diplomatique de septembre.

Vous avez dit terroristes ?

A M. Guillaume Denoix de Saint-Marc
Directeur général de l’association française des victimes du terrorisme

Monsieur,

Vous êtes l’organisateur du VIIe Congrès international des victimes du terrorisme, fixé aux 15, 16 et 17 septembre 2011 à Paris.
C’est à ce titre que l’Association nationale des anciens condamnés à mort, par la France coloniale, tient à vous adresser cette lettre ouverte, pour vous faire part de sa réaction quant aux orientations, au contenu, aux objectifs et à la qualité des participants et des membres du comité d’honneur de ce Congrès.
Nous nous apprêtions à vous féliciter pour cette initiative et à reconnaître ce rassemblement comme un grand événement dans la lutte des peuples contre le terrorisme comme a été hier cette même lutte des peuples contre le colonialisme.

Hélas ! les orientations, la qualité des participants et des invités et des objectifs inavoués que votre programme révèle ont vite alerté notre vigilance.

Monsieur le Directeur général, l’introduction de votre programme nous révèle déjà de graves anomalies que nous ne pouvons accepter :

  1. – Vous ne prenez en compte et d’une manière unilatérale que la définition bien européenne du terrorisme, en sachant qu’elle est rejetée par l’écrasante majorité des peuples du monde.
  2. – Votre amalgame vise à remettre en cause le droit des peuples à la lutte armée, pour le recouvrement de leur indépendance avec l’arrière-pensée de conforter les Etats colonialistes qui pratiquent le terrorisme contre les peuples qui luttent pour leur indépendance.
  3. – Où voulez-vous en venir en citant la guerre de Libération de notre pays et en invitant une victime civile du Milk Bar ?! N’est-ce pas là une manoeuvre de plus, une provocation et une tentative encore de falsifier et souiller l’histoire de la longue lutte de notre peuple contre le colonialisme ?
  4. – Nous n’avons pas encore oublié le fameux article 04 de la loi de février 2005 qui réhabilitait, sans honte, le colonialisme, ses crimes et ses méfaits, en oubliant que ce fléau a été condamné irrévocablement par l’Histoire et l’humanité entière, comme le furent, avant lui, l’esclavage et le féodalisme qui ont sévi sur le monde des siècles durant.
  5. – Quand est-ce que les nostalgiques de l’Algérie française comprendront que l’Algérie est définitivement libérée de l’occupation coloniale française, comme la France s’est définitivement libérée de l’occupation allemande ? Que les nostalgiques de l’Algérie française, comprennent, une bonne fois pour toutes, que ce n’est pas l’Algérie qui a occupé la France par la force des armes mais c’est cette dernière qui a occupé notre pays par la force des armes. Vous avez occupé notre pays par la force, nous l’avons libéré par la force. Point.
  6. – La résistance des Algériens contre l’occupation française est aussi légitime que la résistance française contre l’occupation allemande. Je suis un résistant, ancien condamné à mort, rescapé de la guillotine qui a séjourné durant 03 ans dans le couloir de la mort de la prison de Fort Mont-Luc à Lyon.
    En face de ma cellule, il y avait celle où avait séjourné Jean Moulin que je respecte beaucoup comme un grand résistant contre l’occupation allemande (est-il aussi un terroriste ?).
    Aussi, nous condamnons vigoureusement tous ceux qui considèrent les combattants pour la libération de notre pays comme des terroristes.
  7. – En invitant à témoigner une victime civile du Milk Bar, que cherche-t-on à prouver ? et pourquoi avoir oublié les représentants des 45.000 victimes du massacre du 8 Mai 1945, les victimes des centaines de villages bombardés au napalm par les B52 de l’armée française, les victimes des bombes nucléaires au Sahara, les familles des milliers de victimes liquidées, sans aucune forme de procès, les victimes des bombardements de Sakiet Sidi Youssef où ont péri des centaines de civils algériens et tunisiens et enfin les familles des 217 prisonniers de guerre assassinés par la guillotine entre 1956 et 1962 ?
  8. – Est-ce que les victimes du terrorisme d’État de Sabra et Chatila et de Ghaza ont été invitées à ce Congrès placé sous le haut patronage de M. Sarkozy, président de la République française. Est-ce que les hauts personnages politiques qui composent le comité d’honneur, à charge d’encadrer ce Congrès, sont tous d’accord avec les orientations et les objectifs que fixe votre programme ?
  9. – Est-ce que vous avez pensé à faire participer les victimes de l’OAS ? Cette organisation criminelle qui a assassiné des Algériens et des Français, sans distinction, allant jusqu’à commettre plusieurs attentats contre le président de la République française de l’époque ?
  10. – Cet événement qui se donne une dimension internationale est loin d’être rassembleur. Il va à l’encontre de tous les efforts déployés par notre pays et beaucoup d’autres, à travers le monde, pour renforcer la solidarité agissante des peuples dans la lutte contre le terrorisme.
  11. – Monsieur le Directeur général, nous dénonçons, encore une fois, toutes ces manoeuvres et ces provocations contre notre pays qui reviennent d’une manière cyclique et à l’approche de chaque campagne électorale, en France. L’Algérie est devenue un sel de table pour certains politiques français. Ils réveillent la haine et la rancoeur des ultras et des nostalgiques de l’Algérie française pour grignoter malhonnêtement quelques voix de plus aux élections.

Pour toutes ces raisons, nous soutenons les associations algériennes qui ont décidé de boycotter ce Congrès en les félicitant pour leur vigilance. Nous appelons, par ailleurs, la société civile et la classe politique de notre pays à réagir, dénoncer et condamner ces manoeuvres et ces tentatives qui portent atteinte encore une fois à notre Révolution et à la dignité de notre peuple.
Nous appelons aussi les sociétés civiles maghrébine, africaine et arabe à réagir, de leur côté, contre l’amalgame entretenu et les objectifs tendancieux et provocateurs que s’est assignés ce Congrès.

Nous appelons aussi tous les Français et Françaises désireux que s’établisse une véritable coopération d’égal à égal entre nos deux peuples et nos deux Etats, de se prononcer contre cet extrémisme qui se développe en France contre les Algériens particulièrement. Dans notre pays, le patriotisme est un grain qui pousse et repousse dans les générations depuis la Numidie jusqu’à la fin des temps.

Au nom des victimes

Une vision particulière du terrorisme

Ce sera, d’après l’Association française des victimes du terrorisme (AFVT), qui l’organise, l’un des plus importants rendez-vous (de « dimension internationale ») de la rentrée : Paris accueille, du 15 au 17 septembre, dans le prestigieux cadre de l’Ecole militaire et « sous le haut patronage de Nicolas Sarkozy », le Congrès international des victimes du terrorisme, septième du nom [1].

Les précédentes éditions, dont la première a eu lieu en 2004, se sont pour la plupart tenues en Espagne – en présence, à chaque fois, d’éminents représentants du très droitier Parti populaire, dont le moindre ne fut pas l’ancien chef du gouvernement espagnol, M. José María Aznar. Mais il est aussi arrivé par deux fois qu’elles se délocalisent en Colombie : à Bogotá, en 2005, puis à Medellín, en 2009. En ces deux occasions, les organisateurs purent compter sur l’amicale participation, lors des cérémonies d’ouverture, d’un homme que nul ne saurait suspecter de n’avoir pas lutté de toutes ses forces contre le terrorisme, puisqu’il s’agit du président colombien de l’époque, M. Alvaro Uribe, sur qui pèse le lourd soupçon d’avoir (dans le meilleur des cas) toléré, durant son règne, que des escadrons d’assassins paramilitaires commettent impunément, et sous le sceau, précisément, de la guerre à la terreur, d’atroces tueries [2].

Mais de ces précédents, où des observateurs insuffisamment conciliants pourraient presque distinguer l’esquisse d’un parti pris idéologique chez les promoteurs de ces colloques, M. Guillaume Denoix de Saint-Marc, directeur général et porte-parole de l’AFVT, ne se sent pas comptable : il a, certes, participé il y a deux ans, en tant qu’invité, au congrès de Medellín – où il se rappelle d’ailleurs avoir « vu des victimes des paramilitaires » –, mais n’a pris aucune part dans son organisation. De sorte que les épisodes colombiens ne le « regardent pas ».

Au reste, il se prévaut, quant à lui, et pour ce qui concerne le rassemblement parisien dont il souhaite manifestement millimétrer l’organisation, d’une stricte « neutralité politique et religieuse ». Il comprendrait donc assez mal qu’on veuille « politiser » la réception d’une manifestation qui a pour unique ambition de « dénoncer le terrorisme » en faisant « parler ses victimes » – soit un programme qui, énoncé comme cela, ne peut guère susciter qu’une pleine et entière adhésion.

Et pourtant, des voix s’élèvent pour s’étonner d’oublis quelque peu troublants. De fait, le site de l’AFVT retient par exemple, au nombre des tragédies qui ont jalonné depuis soixante ans l’histoire du terrorisme, les « deux attentats conjoints » du 30 septembre 1956 contre le Milk Bar et la Cafétéria d’Alger, où des bombes déposées par le Front de libération nationale (FLN) ont fait « cinq morts et une soixantaine de blessés », mais ne dit rien de celui, commis un mois et demi plus tôt par des partisans de l’Algérie française, qui avait quant à lui fait seize morts et cinquante-sept blessés dans la casbah, inaugurant un long et sanglant cycle de représailles.
De même, l’association n’évoque nulle part la pourtant longue série de crimes perpétrés par l’Organisation armée secrète (OAS), après que le peuple français s’est massivement prononcé en faveur de l’autodétermination de l’Algérie le 8 janvier 1961.

Qu’on se rassure, cependant.

Contrairement à ce que l’on pourait supputer – sur la foi de hâtifs présupposés –, il n’y a rien de délibéré, bien au contraire, dans cette apparente hémiplégie mémorielle, qui s’explique très simplement, assure M. Denoix de Saint-Marc, par le mutisme de certains rescapés : lui-même connaît ainsi « des victimes d’attentats de l’OAS », mais, regrette-t-il, « elles refusent de témoigner ».

Dès lors, on aurait mauvaise grâce de se formaliser des apparentes insuffisances de l’association lorsque, poursuivant son tri sélectif, elle néglige aussi d’évoquer le terrorisme des Etats – pour la plus grande satisfaction de certains supporteurs du gouvernement israélien, qui se réjouissent sur Internet, et par anticipation, de la tenue du si prometteur congrès de Paris.

Puisqu’en effet, loin de refléter une quelconque volonté d’occulter des pans entiers d’une réalité contrastée, ces impasses trahissent, comme M. Denoix de Saint-Marc le souligne avec un peu de persévérance, la pusillanimité de certaines victimes quand le moment vient de rapporter publiquement ce qu’elles ont subi. Est-ce de sa faute si l’AFVT n’a ainsi trouvé,
jusqu’à présent, pour témoigner des complexités du Proche-Orient, qu’une association de solidarité avec les victimes du « terrorisme palestinien » ?

D’ailleurs, ajoute son directeur général, l’impartialité de l’association se mesure non seulement à ce qu’elle dit haut et clair sa « volonté de dépolitiser le débat », mais également à ce qu’elle a reçu, pour l’organisation de ses journées de septembre, le soutien de personnalités venues de bords politiques variés. « A gauche », le maire socialiste de Paris, M. Bertrand Delanoë, outre qu’il a apporté une appréciable « aide logistique », a bien voulu se laisser inscrire, avec l’ex-premier ministre Lionel Jospin, au « comité d’honneur » du congrès
 [3] ; et l’ancienne ministre de la justice Elisabeth Guigou a accepté de donner, le 16 septembre, son « avis d’experte » sur l’« évolution de la menace terroriste ». Cependant que, « à droite, tout le gouvernement » se mobilisait pour la réussite de l’événement.

Cette admirable mixité, où trois socialistes de renom se mélangent donc à la droite gouvernementale au grand complet, atteste que ces trois jours d’échanges seront bel et bien placés sous le signe d’une parfaite « neutralité politique ».

Mais, par un surcroît de précaution où se devine toute sa détermination à ne pas se laisser entraîner sur le terrain d’une vaine controverse, M. Denoix de Saint-Marc tient également à certifier que le choix des « experts » retenus pour animer débats et tables rondes (et dont il ne souhaite pas dévoiler trop tôt l’identité, car l’engagement a été pris de réserver à « certains médias » la primeur de certaines informations) vaut lui aussi gage d’une irréprochable objectivité, en même temps que de la recherche d’un équilibre entre des sensibilités diverses.

Ainsi, deux magistrats antiterroristes connus pour n’avoir que peu d’affinités, puisqu’il s’agit de MM. Marc Trévidic et Jean-Louis Bruguière, s’exprimeront, nonobstant leurs possibles désaccords, à quelques heures d’intervalle : le premier sur « l’efficacité de la collaboration entre les Etats dans la lutte contre les organisations terroristes » et le second, le lendemain, sur « le recrutement de la jeunesse » par de telles organisations.

Bien sûr, M. Denoix de Saint-Marc n’est pas sans parfaitement savoir que les griefs souvent faits au juge Bruguière – qui fut (en toute neutralité) un candidat malheureux de l’Union pour un mouvement populaire (UMP) à de récentes élections – ne portent point tant sur ses éventuels différends avec le juge Trévidic que sur ses méthodes expéditives : il a ainsi orchestré, au mitan des années 1990, et au prétexte de prévenir des attentats, ce qu’un reportage de Canal+ qualifiait de « rafles sans discernement » ayant « traumatisé des innocents » [4]. Mais, là non plus, le directeur général de l’AFVT ne souhaite pas « rentrer dans les polémiques ». Au demeurant, il « aime bien » M. Bruguière (qui est membre du conseil scientifique de l’association) et souhaite lui conserver toute l’attention des congressistes, car « sa connaissance des mouvements terroristes en général est intéressante ».

Et d’ajouter encore, à l’adresse de qui s’obstinerait, malgré ses explications, à ne pas vouloir comprendre qu’aucun préjugé n’entachera la conférence : « Vous verrez, parmi les victimes israéliennes, il y aura des victimes palestiniennes. »

Comment pourrait-on, après cela, qui est si ingénument dit, continuer de douter ?

Sébastien Fontenelle



[2Lire Laurence Mazure, « Dans l’inhumanité du conflit colombien », Le Monde diplomatique, mai 2007.

[3Où ils seront notamment en compagnie de « M. Nicolas Sarkozy, président de la République », et de l’incontournable « M. José Aznar,
ancien président du gouvernement espagnol
 ».

[4Canal+, 6 novembre 1999. Cité dans Thomas Deltombe, L’Islam imaginaire, La Découverte, Paris, 2005.