Histoire coloniale et postcoloniale

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une fondation sous forte influence

mardi 2 novembre 2010, par la rédaction

Quinze jours après son installation officielle aux Invalides, la Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie, du Maroc et de la Tunisie continue à alimenter la polémique. La constitution de son Conseil d’administration est très fortement contestée – ne serait-ce que pour les prises de position passées de certains de ses membres influents. Le général de la Presle et l’historien Tramor Quemeneur, chacun à sa façon, confirment par leurs déclarations les inquiétudes que l’on peut avoir quant à la la finalité de cette nouvelle institution.

Conséquence de cette contestation : Hubert Falco, secrétaire d’Etat aux Anciens Combattants, qui déclarait vouloir faire de la fondation un lieu de transmission de la mémoire, n’était pas parvenu à en constituer le conseil scientifique.

[Mis à jour le 23 novembre 2010] – L’ancien député Arthur Paecht, 80 ans, sera chargé du dossier des anciens combattants auprès du ministre de la Défense. Alain Juppé a souhaité appeler à ses côtés une "personnalité" afin de pallier la suppression du poste de secrétaire d’Etat aux anciens combattants dans le nouveau gouvernement. [1]

Afin de bien comprendre ce qui suit, vous pourrez consulter deux pages de ce site :

  • la liste des membres du Conseil d’administration de la fondation,
  • quelques informations concernant le Livre blanc de l’armée française en Algérie et le Manifeste des généraux ayant servi en Algérie.

L’un des membres importants du Conseil d’administration de la fondation, le général de la Presle, a fait des déclarations qui méritent d’être reprises car elles éclairent certains des véritables objectifs poursuivis par les créateurs de cette fondation.

Le général de la Presle : « influer pour contribuer à instaurer la vérité »

L’association Harkis et Droits de l’Homme a repris sur une page de son site internet des déclarations faites par le général Bertrand de la Presle, vice-président de l’UBFT (Union des Blessés de la Face et la Tête, habituellement désignée par l’expression “les Gueules cassées”) lors de deux assemblées générales de l’ASAF (Association de Soutien à l’Armée Française).

Ainsi, au cours de l’assemblée générale de l’ASAF de mai 2008, Bertrand de La Presle indiquait, concernant la Fondation, qu’en tant que vice-président de l’UBFT, il avait été « sollicité par le gouvernement ». Le compte rendu de l’assemblée générale poursuit : « Il demande en échange que ces deux associations y tiennent une place prépondérante, aient leur mot à dire dans le choix des historiens, français et algériens, appelés à participer aux travaux de la Fondation et en labélisent les publications afin de garantir leur objectivité. »

Deux ans plus tard, le général de la Presle devait préciser lors de l’assemblée générale de l’ASAF de mai 2010 :«  les Gueules cassées ont accepté de participer au financement de cette association aux côtés du Souvenir français et de la Fédération Maginot. Mais ces associations qui auront donc 6 administrateurs disposeront d’une capacité réelle d’influer pour contribuer à instaurer la vérité. La FNACA n’est pas impliquée dans ce processus. »

Pour comprendre ce que le général entend par « capacité réelle d’influer », il suffit de se référer à l’article 2 des statuts de l’ASAF (Association de Soutien à l’Armée Française) : l’association a pour objet « d’agir en faveur des intérêts moraux, matériels et sociaux de ceux qui servent ou ont servi dans l’Armée française, de défendre les intérêts moraux et l’honneur des anciens combattants (…) ». Précisons que le général de la Presle est membre de l’ASAF, qu’il a signé le Manifeste des 521 officiers généraux ayant servi en Algérie qui constitue la préface du Livre blanc de l’armée française en Algérie dont l’ASAF a participé à la conception, manifeste où on peut lire « que ce qui a caractérisé l’action de l’armée en Algérie ce fut d’abord la lutte contre toutes les formes de torture ».

Parmi les nombreuses déclarations d’historiens concernant la fondation et les inquiétudes que son existence provoque, nous reprenons ci-dessous celles de Tramor Quemeneur lors du débat diffusé sur France info le jeudi 21 octobre 2010 [2].

Tramor Quemeneur : « Tout cela dessine une volonté d’écrire une histoire qui serait propre à leur volonté »

C’est une fondation pour la mémoire de la Guerre d’Algérie. Il aurait plutôt fallu une fondation pour l’histoire de la Guerre d’Algérie. Il y a actuellement un trop plein de mémoire par rapport à la Guerre d’Algérie et des mémoires qui sont antagonistes les unes par rapport aux autres. Au contraire, on a un énorme déficit d’histoire de la Guerre d’Algérie et aujourd’hui, c’est plutôt l’histoire de la Guerre d’Algérie qu’il faut écrire de façon dépassionnée, malheureusement il existe encore un rapport passionnel de ces mémoires concernant cette Guerre d’Algérie.

Le problème fondamental, initial je dirais, de cette fondation, est d’être liée à la loi de 2005. Cette loi 2005 portait dans son article 4, la reconnaissance des aspects positifs de la colonisation. Cet aspect-là a finalement été supprimé étant donné la levée de boucliers qu’il y avait eu dans la communauté historienne et également du côté algérien. On n’imprime pas une manière de travailler, on ne dit pas aux historiens ce qu’ils doivent dire, dans ce cas là on est dans le cadre d’une mémoire officielle et non pas d’une histoire scientifique. Cette fondation est toujours liée à cette histoire officielle, en plus avec un aspect idéologique très important, qui présidait au vote de cette loi de 2005. Aujourd’hui, les ambigüités ne sont pas levées par rapport aux financements de la fondation, par rapport à la composition du comité d’administration de cette fondation. Donc, tous ces aspects-là posent des questions très importantes chez les historiens qui font qu’il y a une réticence à y participer.

En fait trois associations président au financement, l’une d’entre elle en particulier, qui recouvre à peu près le tiers du financement de la fondation, une association qui a signé un livre, au début des années 2000, qui était très marqué idéologiquement, à droite et pour une certaine partie à l’extrême droite. Ce livre-là faisait partie d’une pétition qui avait été signée par plus de 561 généraux, et qui avait une vision très partiale de l’histoire, aux antipodes d’une histoire scientifique. Donc, le fait que cette association participe amène beaucoup de réticences, parce que c’est une vision particulière, On sait évidemment que la personne qui finance imprime une vision donnée et un sens du travail, automatiquement les historiens qui vont participer à cette fondation là vont avoir une démarche à suivre par rapport aux sens de la mémoire qui devra être traitée, collectée dans le cadre de cette fondation.

Le problème, c’est toujours le même, c’est le problème du financement. Quel serait le poids réel de ces historiens dans la fondation ? On peut imaginer effectivement que des historiens désirent s’associer, participer à cette fondation, pour l’instant les garanties sont loin d’être satisfaisantes, ce qui fait qu’il y a des réticences des historiens à y participer, d’où la position de retrait qui a été choisie par de nombreux historiens : Benjamin Stora, Jean-Charles Jauffret, notamment. Cette position de retrait est due à la question du financement, au poids réel qu’auraient les historiens dans la fondation. Si une association décide de retirer l’argent de la fondation à cause de la participation de tel ou tel historien, ça peut poser des problèmes. Tout cela fait que les choses sont loin d’être garanties.

[Ce qui suit est la réponse de Tramor Quemeneur à la question suivante de Grégoire Lecalot : Vous avez eu déjà des signaux comme ça de refus ou de réticence justement de ces associations par rapport à certains historiens ?]
À vrai dire, je devrais dire oui, notamment l’association précitée, qui finance le tiers de la fondation. La pétition qu’ils avaient signée était due notamment à tout le débat qu’il y avait eu autour de la torture au début des années 2000. Dans le débat sur la torture au début des années 2000, il y avait aussi le travail d’une historienne, Raphaëlle Branche, qui avait soutenu sa thèse sur « L’armée et la torture pendant la Guerre d’Algérie ». La pétition disait qu’au contraire l’armée avait lutté contre la torture et fait en sorte que la torture n’existe pas pendant la Guerre d’Algérie, ce qui est une énormité. [...] D’autres historiens ont été pris à partie régulièrement soi-disant pour leur manque d’objectivité mais on voit que derrière se dessine une volonté d’écrire une histoire qui serait dans le sens donné par les détracteurs, par des personnes qui vont porter plainte aussi par exemple, ces associations-là, notamment l’Association de soutien à l’armée française, vont porter plainte contre des manuels scolaires, contre des historiens éventuellement. Effectivement, la menace est présente. Tout cela dessine une volonté d’écrire une histoire qui serait propre à leur volonté. Donc, c’est un risque important et évident, sans compter les prises à partie régulières des historiens dans des colloques, des réunions, etc. Les menaces et prises à partie existent.

Les résonances de la Guerre d’Algérie dans la société actuelle sont encore très présentes en terme de racisme, par exemple, notamment, en terme de personnes encore en vie, beaucoup de personnes, d’anciens d’Algérie, d’anciens de la Guerre d’Algérie, d’anciens Algériens de cette période-là vivent toujours, ont des pensées, des vues idéologiques, personnelles sur les choses qui font qu’effectivement il y a toujours une perception antagoniste en quelque part de cette guerre. Pour la Seconde Guerre mondiale, l’ennemi était clairement désigné, ce qui fait qu’il n’y avait aucun doute possible, excepté chez une très, très petite minorité, qui a rapidement été balayée, qui perdure, qui est toujours présente, qui fait toujours partie de l’extrême droite, mais autrement, dans la société, il était acquis que le régime nazi et le régime de Vichy ont été des énormités que personne ne remettait en cause. En ce qui concerne la Guerre d’Algérie, tous les camps, tous les groupes, toutes les familles, ont été traversés d’antagonismes et du coup, il est beaucoup plus difficile d’obtenir quelque chose qui est neutre, dépassionné en quelque sorte. On peut constater à certains moments néanmoins que les choses se calment un peu et sont moins violentes, me semble-t-il, qu’au début des années 2000, par exemple, qu’à d’autres moments historiques. Progressivement les choses se calment mais on a toujours des résistances et des réticences assez nettes dans certains groupes de population, ce qui est plutôt dommageable pour l’écriture de l’histoire. On peut se poser la question justement de savoir si finalement on parviendra un jour à avoir une histoire dépassionnée de la guerre d’Algérie, totalement dépassionnée. Je pense que Bon an, mal an les clivages perdureront.


L’édition de Marignane du quotidien La Provence datée du 2 novembre 2010 nous apprend que l’Association de soutien à l’armée française (ASAF) a fait déposer une gerbe de fleurs à l’ancien emplacement de la stèle de l’Adimad dans le cimetière Saint-Laurent Imbert lors de la cérémonie que l’association y a organisée le 1er novembre (voir cette page).



[1Né à Vienne (Autriche) en 1930, Arthur Paecht a été médecin. Il a été député UDF du Var (de 1978 à 1981 puis de 1986 à 2002) et maire La Seyne-sur-mer (2001-2008), ville voisine de Toulon (dont Hubert Falco, ex-secrétaire d’État aux A.C., est le maire.

[2Ces interventions sont reprises de la page http://www.fabriquedesens.net/Une-fondation-controversee-sur-la où Taos Aït Si Slimane a retranscrit l’ensemble de la séquence d’information intitulée « Une fondation controversée sur la Guerre d’Algérie » qui a été diffusée sur les ondes de France Info, le jeudi 21 octobre 2010. Référence : http://www.france-info.com/france-societe-2010-10-21-une-fondation-controversee-sur-la-guerre-d-algerie-92395-9-12.html