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“tu vas voir la France”, par Maïssa Bey

dimanche 9 octobre 2011, par la rédaction

Mardi 17 octobre 1961, des milliers d’Algériens et d’Algériennes
défilèrent dans Paris pour protester contre le couvre-feu qui leur était imposé par le préfet de police Maurice Papon. Cette manifestation organisée par le FNL était pacifique. Les hommes et les femmes s’étaient endimanchés, certains vinrent avec leurs enfants. Ils ne portaient aucune arme et avaient consigne de ne répondre à aucune violence. Mais sur les ponts, au sortir des métros... les forces de l’ordre les attendaient. La répression fut féroce : des milliers de blessés, des centaines de morts – de nombreux cadavres furent retrouvés dans la Seine. Mais, officiellement, il n’y eut que deux morts. Aujourd’hui encore, l’Etat nie les faits historiquement établis et, sous couvert de raison d’Etat, empêche de faire toute la lumière sur cette répression féroce.

Jusqu’au 17 octobre 2011, jour du cinquantenaire de ce mardi macabre, Mediapart publie, en association avec Au Nom de la Mémoire, collectif animé par Mehdi Lallaoui et Samia Messaoudi, les textes de 17 écrivains, hommes et femmes, français et algériens, rappelant le souvenir de cet épisode sombre et honteux de notre histoire – ces textes seront publiés en librairie. Ci-dessous le texte de Maïssa Bey [1].

© Roger-Viollet

Tu vas voir la France !

Aïcha hésite. Elle se regarde dans le miroir piqué fixé à la porte de l’armoire. Elle ne se sent pas à l’aise. Ce manteau ! trop lourd, trop sombre, trop court. Et cette jupe plissée, trop légère ! Et puis ces chaussures ! Jamais elle n’a porté pareilles chaussures. On dirait des chaussures d’hommes ! Celles-là, c’est Taous qui les lui a prêtées. Tu ne peux pas y aller avec tes vieilles mules ! Elle, elle n’est à l’aise que dans ses vieilles mules, justement. Pour sortir, elle a une paire de souliers achetés à la ville quelques jours avant le grand voyage sur le bateau, et suffisamment souples maintenant pour ne pas lui faire mal aux pieds. Elle sort si rarement de chez elle ! Chez elle ! Non, ici, ce n’est pas chez elle ! Pleine de nostalgie qui ne la quitte pas depuis toutes ces années, elle parcourt des yeux la pièce qui lui sert de maison : le sol de ciment, les deux ouvertures taillées dans les planches qui servent de murs. Le toit de tôle déformé par la pluie. Le froid. Les meubles dépareillés, branlants. Elle s’interdit de penser à la petite maison sur la colline, là-bas. A la chaleur, au soleil, aux arbres et... En soupirant, elle invoque le Très-Haut : Fasse qu’il nous accompagne et nous protège. Elle noue son foulard bleu autour de sa tête. Elle se regarde une dernière fois et va s’asseoir sur le rebord du lit. Elle regarde le réveil posé sur le buffet en formica. Il est six heures et demie. Taous est prête. Depuis le début de l’après-midi elle ne pense plus qu’à cette soirée qui s’annonce si... si différente des autres. Mohand n’est pas encore rentré de l’usine. Elle a préparé le dîner ce matin déjà. Elle a attendu ce jour avec une impatience qui l’a rendu fébrile. Et pour tromper l’attente, elle a nettoyé la baraque, dans ses moindres recoins. Avec toute cette boue dehors, elle sait que cela ne sert à rien. Son pire ennemi, cette boue qui sèche et s’incruste partout ! C’est qu’il pleut tout le temps ici ! Mais cela lui donne l’impression d’être utile et fait passer le temps plus vite. Comme elle est heureuse de cette diversion dans sa vie ! Depuis le soir où les frères sont venus chez eux, et qu’elle a compris qu’il se passait quelque chose qui l’a concernait, elle aussi, elle ne tient plus en place. Après leur départ, Mohand n’a pas voulu répondre à ses questions. Tu verras, s’est-il contenté de dire. C’est Fatima et Aldjila qui lui ont appris la grande nouvelle le lendemain. En lui faisant jurer de n’en rien dire à personne. Mais elle était tellement excitée qu’elle est allée chez Aicha directement en sortant de chez elles. Elle n’a pas compris la réaction de celle-ci. La seule idée de sortir de chez elle la terrorise ! Mais enfin, te rends-tu compte ? Nous allons marcher dans la rue. Dans les rues de Paris. Tu vas voir la France ! Les magasins, les vitrines, les boulevards, les lumières, les Français, les autres... Toutes ces descriptions, bien fantaisistes il est vrai, parce qu’elle même n’avait vu cette France-là que de très loin, n’avaient pas réussi à vaincre les appréhensions de la jeune femme. Mais cela n’avait pas entamé son enthousiasme. Sept heures. La nuit tombe très vite. Nora et Hassen jouent à présent devant la porte. Ils viennent de finir le dîner. Zoubida s’est contentée d’un morceau de pain trempé dans de l’huile d’olive et d’une tomate. Elle a le cœur serré. Elle n’attend plus que son mari pour enfiler sa veste et le suivre. Elle n’est jamais sortie la nuit. Depuis son arrivée ici, elle n’a jamais franchi les limites de Nanterre, sauf pour aller à l’hôpital, le jour de son deuxième accouchement. Et puis, ah ! oui, le jour où ils sont allés chez son cousin, Kader, à Barbès pour lui présenter leurs condoléances suite à la mort de sa mère, la tante paternelle de Zoubida. Quel malheur tout de même, pour une mère ! Mourir sans pouvoir revoir ses fils ! C’est aussi ça la guerre ! et l’exil.... C’était la première fois que Zoubida prenait le métro. Ce soir, ils vont de nouveau prendre le métro pour aller à Paris, en famille. Hier soir, Mohamed et Ahmed discutaient de l’itinéraire à suivre. Elle a saisi au passage des noms qu’elle n’avait jamais entendus : Pont de Neuilly, Châtelet, La Bonne Nouvelle, République. La Seine. Ils ne semblaient pas très rassurés eux non plus. Mais les frères ont insisté. Tous ! Toute la famille ! Grands et petits. Elle n’a encore rien dit à ses enfants. Saléha sait que c’est la guerre. Ici aussi, les Algériens sont en guerre. Mais c’est tout autre chose que ce qu’elle connaît, ce qu’elle a vécu là-bas. Dans son village, la guerre c’est le ronronnement quotidien des hélicoptères au-dessus de leurs têtes. Le grondement des chars labourant les routes menant au village. Les hommes en uniforme qui crient des ordres et braquent sur les villageois leur mitrailleuse ou leur fusil. Qui les obligent presque chaque jour à sortir sur la place du village et à y rester agenouillés, les mains sur la tête pendant des heures. Des hommes qui hurlent dans les sous sols des casernes. Des hommes qui meurent. Ici, les policiers qui viennent jusqu’ici de temps en temps ne lui font pas peur. Ils fouillent toutes les baraques, mettant tout sens dessus dessous, mais ne trouvent jamais rien de ce qu’ils cherchent. Et ils s’en vont, suivis par les enfants que leur présence distrait. Le petit est déjà dans la poussette. Il s’est endormi. Elle le regarde avec tendresse. Comme il ressemble à son père ! Il va grandir ici. Il ira à l’école. Il sera instruit. Qu’adviendra-t-il de lui plus tard ? Dans sa veste un peu trop mince, elle frissonne.

Yamina fait le tour du baraquement pour vérifier que tout se passe bien. Ce matin, après le départ des hommes à l’usine, toutes les femmes se sont retrouvées près de la fontaine. Et pendant qu’elles remplissaient leurs bidons, Yamina leur a expliqué pourquoi ce jour ne devait pas ressembler aux autres. Pourquoi tous les occupants du bidonville devaient sortir malgré le couvre-feu. Le couvre-feu ? Elles ont plaisanté, entre elles. Elles savent ce que c’est puisqu’elles ne sortent jamais... et puis de quels feux parle-t-on ? Il n’y a même pas de lumière dans les rues. Il n’y a pas de rues d’ailleurs, du moins pas de rues comme celles du village voisin, des rues bordées de vraies maisons. Là, ce sont tout juste des voies de passage entre les baraquements. De la lumière, vous allez en voir ce soir ! a ironisé Yamina. De quoi faire mal à vos pauvres yeux qui n’en n’ont pas l’habitude ! Eux, ils ont droit à la lumière ! ils ont le droit de se promener, où ils veulent ! pas nous ! Le couvre-feu, c’est quand on interdit à des hommes de sortir à partir d’une certaine heure de la nuit, a-t-elle ajouté. Pas à tous les hommes ! Aux nôtres ! A nous tous ! Un jour important, a-t-elle insisté, parce que nous devons montrer que nous sommes tous et toutes aux côtés des frères qui se battent pour l’indépendance de notre pays. Zoubida a demandé pourquoi il fallait emmener les enfants. Et aussi, s’il n’y avait pas de risques pour eux... Yamina lui a alors expliqué que c’était une sortie, une promenade, et seulement cela. La guerre, a-t-elle martelé, ce sont aussi des hommes qui marchent. Sans armes et sans violence. On appelle ça une manifestation. Des hommes et des femmes qu’on veut empêcher de marcher, de se réunir, de se promener, décident de sortir. Ils vont marcher ensemble. C’est ça le mot : ensemble.

Une heure du matin. Dans la pièce plongée dans la pénombre, seule la lueur vacillante de la lampe à pétrole éclaire les visages. Assises sur un matelas posé à même le sol, elles sont là, ensemble. Yamina serre dans ses bras Taous secouée de sanglots. Zoubida se tient la tête entre les mains et, les yeux fermés, berce machinalement Nora et Hassen endormis tous deux sur ses genoux. Elles ne savent pas comment elles se sont retrouvées là. Elles sont chez Aicha qui, hébétée, regarde sa cheville droite qui ne cesse d’enfler. Elles ne parlent pas. Parce qu’elles n’ont pas de mots. Juste des images dans la tête. D’abord le reflet des lumières sur l’eau. Et la foule qui les entourait. De plus en plus compacte. De plus en plus déterminée. Jamais elles n’avaient vu autant de monde à la fois ! Ils avançaient, oui, tous, ils avançaient. Face à eux, les policiers. Casqués. Armés. Et puis... les cris. Ces ordres criés par les policiers. Le bruit des matraques s’abattant sur les hommes à terre. Les hurlements des hommes jetés par-dessus le pont. Et la course. Les bousculades. Les enfants piétinés. Les hommes embarqués sans ménagements dans les bus. Par quel miracle ne se sont-elles pas séparées ? Yamina a pris la petite Nora dans ses bras. Courir, fuir... Qui les a guidées ? Elles ne s’en souviennent pas. Cette femme, peut-être, qui leur a ouvert sa porte et les a attirées à l’intérieur. Dans un couloir. Chez elle. Et puis... la fuite, de nouveau. Le visage ensanglanté de cet homme dans le métro. Et les hommes ? Leurs hommes ? Où sont-ils ? Mohand, tombé là, et qui sous les coups, leur demandait de courir, de partir, de...

Taous relève enfin la tête. Les yeux gonflés de larmes, elle jette un regard autour d’elle, comme si elle venait de découvrir ces lieux pourtant familiers. Elle pose la main sur le bras de Aicha assise près d’elle. Elle réprime un sanglot et lui dit : « Je te l’avais promis ce matin, et voilà tu peux dire maintenant que tu as vu la France ! ».

Maïssa Bey


© Roger-Viollet

[1Maïssa Bey est conseillère pédagogique, à Sidi Bel-Abbès, en Algérie où elle réside. Elle est co-fondatrice d’une association culturelle de femmes Paroles et écriture, qui a ouvert une bibliothèque dans sa ville pour faciliter le droit à la lecture pour tous. Auteure d’ouvrages en Algérie et en France, elle a reçu de nombreux Prix Littéraires. Quelques titres : Au commencement était l’aube, Surtout ne te retourne pas, Sous le jasmin la nuit, Cette fille-là, Entendez vous dans les montagnes, Bleu-blanc-vert, Pierre Sang Papier ou Cendre, L’une et l’autre, (Éditions de L’Aube/Barzakh) L’ombre d’un homme qui marche au soleil, réflexion sur Albert Camus (Ed. Chèvre-feuille étoilée), son dernier roman, Puisque mon cœur est mort, a reçu en 2011, le prix Maghreb Méditerranée de l’ADELF.