Histoire coloniale et postcoloniale

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torture : et les politiques ?

juillet 2001

Un entretien avec Madeleine Rebérioux, historienne et présidente d’honneur de la LDH, réalisé par Lucien Degoy, paru dans l’Humanité, le 3 juillet 2001

Etes-vous étonnée par l’évolution judiciaire du débat sur la guerre d’Algérie ?

Madeleine Rebérioux : Pas vraiment, car cette judiciarisation est un processus général de la société française. Il ne concerne pas uniquement la guerre d’Algérie. Nous sommes entrés dans une époque où les problèmes sérieux sont confiés à la justice, où le retrait du politique accompagne, précède ? escorte la volonté de faire trancher par les tribunaux des problèmes, voire des crimes de nature politique. C’est un contexte général. Ce n’est pas ce que souhaitaient les Douze qui, dès le départ, n’ont réclamé ni vengeance ni punition, mais l’établissement de la vérité. La seule campagne qu’ils aient menée et qu’ils assument ensemble vise à établir la vérité.

Les événements judiciaires se sont-ils précipités avec la publication du livre d’Aussaresses ?

C’est probablement parce qu’avec ce personnage on semble tenir une sorte de monstre parfait, un provocateur né, qu’il dise ou non la vérité dans son livre -ce qui reste à démontrer. Ses multiples apparitions à la télévision, ses interviews successives ont focalisé l’attention sur lui, au point que la publication concomitante des Mémoires de Bigeard, principal responsable militaire à Alger encore en vie avec Massu et Aussaresses, est passée complètement inaperçue. Avec Aussaresses et quelques autres personnages vus à la télé, on a des noms, des visages pour évoquer cette période, et cela pèse lourd. C’est la guerre des généraux.

Ces nombreux recours judiciaires ne seraient-ils pas aussi la rançon contemporaine d’une amnistie décidée certes au nom de la raison d’Etat, mais de manière inéquitable. La justice a poursuivi et condamné des Algériens tout au long du conflit, mais elle ne l’a pas fait pour des Français...

Ce n’est pas tout à fait exact. Même si Charbonnier, considéré comme l’assassin de Maurice Audin, n’a jamais pu être inculpé, des Français eux ont été jugés pour soutien aux Algériens en lutte, comme les militantes du réseau Jeanson. De même, certains activistes de l’OAS sont passés devant les tribunaux, avant la loi d’amnistie. Mais il est vrai que ce sont surtout des Algériens qui ont eu affaire aux tribunaux, ceux qui du moins avaient eu la chance d’échapper aux méthodes sans appel des militaires... Il était dans la logique de l’Etat colonial de considérer qu’on n’était pas en guerre puisque " l’Algérie c’était la France ". Il n’était donc question pour la République que de maintenir l’ordre. Ceux qu’on accusait de terrorisme comme ceux qui défendaient la suprématie française relevaient donc naturellement d’une même " justice ". Le refus de reconnaître l’état de guerre constitue une responsabilité politique majeure, avant même le fait d’avoir remis les pouvoirs de police dans les mains de l’armée. Ici, le mensonge des mots acquiert une résonance terrible : il exprime, il symbolise la prégnance de la volonté coloniale, et son refus de reconnaître que les Algériens se battaient pour leur indépendance.

Des militaires se retrouvent donc aujourd’hui sur le devant de la scène médiatique. Ils admettent plus ou moins l’existence de la torture, d’aucuns la regrettent. Mais, ce faisant, les responsabilités politiques des gouvernants de l’époque, que les Douze souhaitent mettre en lumière, ne sont-elles pas estompées ?

Ce qui empêche ces militaires de nier l’existence de la torture, outre la masse des témoignages recueillis, c’est que Massu - celui qui détenait les pouvoirs spéciaux durant toute la bataille d’Alger et qui donnait les ordres - l’a finalement reconnue, au terme d’un certain nombre d’épisodes à rebondissements. Pendant des années il l’a longtemps niée, puis il l’a admise en affirmant qu’elle était nécessaire, puis il a déclaré qu’elle n’était pas nécessaire. Ce faisant, la mise en accusation de l’armée risque d’apparaître comme la seule possible, ce qui n’est pas l’objectif des Douze puisque dès notre premier appel nous nous adressions aux autorités civiles, nous rappelions que toute l’armée n’avait pas torturé, que nombre de militaires n’avaient pas eu à le faire.

Cette façon insistante de donner la parole sans cesse aux militaires est malsaine : elle revient à accréditer l’idée que toute l’armée est en position d’accusée, qu’elle a totalement failli. Du coup, les défenseurs sans distinction de l’armée ont beau jeu de dire qu’on exagère, qu’il y a toujours des bavures, que la guerre n’est jamais propre, et de nous accuser de vouloir discréditer, démoraliser l’institution. Cette mise en accusation est dangereuse et ne correspond pas à la réalité. Combien de lettres avons nous reçues nous disant " dans mon régiment on n’a pas torturé " ou " moi j’ai refusé de participer à la corvée de bois ". Ces témoignages montrent qu’on pouvait s’opposer à ces ordres même s’il fallait beaucoup de conscience et de courage pour dire non : c’est le cas de Bollardière, de Liechti, de Favrelière, et de beaucoup d’autres, appelés ou militaires de carrière. La torture n’a pas été universelle, ni même, au sens propre du mot, générale. Ce fut, en revanche un phénomène institutionnalisé, intégré dans un ensemble. La torture était couverte, implicitement ordonnée à travers le recours à des formules du type " mettez fin au terrorisme par tous les moyens " qu’utilise le ministre résident à Alger, Robert Lacoste.

On a aussi le sentiment que cette mise en accusation des militaires arrange les affaires des responsables politiques. Ces derniers sont peu bavards...

C’est tout de même dans l’armée que des gens ont pratiqué la torture. C’est un fait. D’autre part beaucoup des principaux responsables de l’époque, Mollet, Lacoste, Bourgès-Maunoury, sont morts. Cela ne saurait dispenser les plus hautes autorités d’aujourd’hui de reconnaître une responsabilité politique, même si ce n’est pas la leur. Je ne me hasarderais pas à conduire des procès d’intention contre des politiques, mais je considère avec beaucoup de Français, semble-t-il, qu’il faut examiner des comportements et des faits précis. Et la faute politique principale en l’occurrence est d’avoir remis à l’armée les pouvoirs de police et de justice jusque là détenus par l’autorité civile en Algérie. C’est d’ailleurs ce que nous redisons au nom des Douze dans la lettre que nous venons d’adresser au premier ministre. La condamnation de la torture aujourd’hui est à peu près admise. En revanche, l’erreur, la démission, le crime politique qui a consisté à donner des pouvoirs spéciaux à l’armée, avec l’aval des partis de gauche et l’écrasante majorité de la Chambre des députés de l’époque restent encore à reconnaître officiellement et de la part d’un certain nombre des partis qui assument l’héritage politique de cette période. Je note à ce propos que Roland Leroy, dans un entretien à l’Humanité, se livre à une approche plus critique du vote des pouvoirs spéciaux par les communistes. C’était ma position dès 1956 et celle d’une grande partie de ma cellule du lycée Marcellin-Berthelot. A la racine de cet enchaînement dramatique, je le répète, il y a le refus d’admettre l’état de guerre, de reconnaître le droit du peuple algérien à constituer un Etat indépendant. Je relève une vraie continuité entre la démission du politique devant le militaire, le refus d’admettre l’état de guerre et le recours à la torture et aux exactions. Il s’agit d’un choix, d’une orientation politique : c’est pourquoi, à mon avis, il n’appartient pas seulement à la justice de se prononcer, mais aux plus hautes autorités de l’Etat.

Le débat juridique actuel se cristallise sur la définition des crimes commis durant cette période. Cette discussion ne témoigne-t-elle pas d’un besoin de donner plus de crédibilité, d’efficacité à la défense des droits de l’individu ? Qu’en dit la militante des droits de l’homme que vous êtes ?

Les plaintes déposées ont pour objectif de faire bouger la jurisprudence, le droit. Je comprends le point de vue des victimes, je comprends que des survivants ou des familles veuillent essayer d’obtenir une décision de justice, mais pour moi la bataille reste avant tout politique. La notion de crime contre l’humanité me semble être devenue le paradigme de tout ce qui heurte l’attachement aux droits de l’homme. Pour sa part, la Ligue des droits de l’homme qui a une certaine expérience de la question considère qu’on ne peut pas étendre à tout et n’importe quoi les concepts de génocide, de crime contre l’humanité : ce sont des catégories très complexes créées pour analyser le nazisme qui fut un phénomène incomparable à tout autre. Le droit français dit qu’il ne faut pas les utiliser exagérément. De même, la notion de droits de l’homme n’est pas seulement juridique : c’est une vision, un guide pour l’action, une espérance. Dans ces conditions, je crains - je l’ai dit depuis le début, que ces discussions sur la qualification juridique, parce qu’elles mobilisent des techniques ultra-spécialisées du droit, finissent par jeter un brouillard sur l’ampleur des crimes et sur les responsabilités.

Les débats en cours ne pointent-ils pas aussi un besoin de l’opinion française de revisiter le passé de la France et notamment son passé colonial ?

Je ne sais pas si les jeunes générations en sont là, je l’espère. Je sais en tout cas que dans les grandes classes des lycées, dans les classes préparatoires aux grandes écoles beaucoup de jeunes ont assailli leurs professeurs de questions sur ces thèmes - et pas seulement les professeurs d’histoire ou de philosophie. Il existe dans cette tranche d’âge là un fort désir de connaître, auquel nous devons répondre. La Ligue des droits de l’homme, pense quant à elle, et les Douze sont d’accord, que l’enseignement doit éclairer les adolescents sur ce qu’a été le système colonial, sur la manière dont il fonctionnait, associé à l’histoire de la République : c’est une bataille de longue durée, sérieuse, difficile, à laquelle les élèves ont droit même s’ils ne le réclament pas tous. Ce sont des choses qui doivent être dites, connues, comprises au même titre que la Shoah. Il y a eu de l’antisémitisme. Il y a eu un système colonial en France doublement articulé, pendant la guerre, sur la démission du politique devant l’armée et le refus d’admettre l’état de guerre.

Le retour sur la guerre d’Algérie, n’a-t-il pas quelque correspondance avec le retour qu’effectue en son temps Jaurès sur l’affaire Dreyfus ?

Les deux volumes de l’oeuvre très incomplète de Jaurès qui viennent d’être publiés et auxquels j’ai très largement collaboré, concernent justement l’époque de l’affaire Dreyfus [1]. Le rapprochement se justifie à plusieurs titres. D’abord parce que l’objectif de Jaurès est la recherche la vérité, ce que nous cherchons aussi. Une vérité qui n’est pas seulement juridique - Jaurès se demande comme Clemenceau, si le procès de Dreyfus s’est tenu conformément à la légalité et démontre que non - mais une vérité politique. Sa hantise est en effet que la société française de son époque se militarise, que la hiérarchie militaire impose son modèle à une société dans laquelle le désir de revanche n’a pas complètement disparu. Il s’efforce donc d’étudier, de décortiquer cette société militaire, en montrant que pour résister à la militarisation, la société a besoin de se démocratiser pour avancer vers le socialisme, ce qui au début du XXe siècle passe par lutte contre les congrégations religieuses et finalement par la lutte pour la séparation de l’Eglise et de l’Etat : tant que l’Eglise est aussi puissante, il estime que la démocratie n’est pas possible. Naturellement, la question de la démocratisation de la société ne se pose pas aujourd’hui en ces termes, mais l’objectif reste le même : nous avons toujours besoin de démocratiser la société française.

Jaurès pointe aussi des contradictions au sein même de l’armée...

Ce que montrent des travaux sur l’affaire Dreyfus comme nombre d’études récentes sur la guerre d’Algérie - je pense en particulier à ceux de Claire Mauss-Copeaux, de Hartmut Elsenhaus ou de Charles-Robert Ageron ou aux thèses de Sylvie Thénault et Raphaëlle Branche [2] - c’est que l’armée n’est pas monolithique.

Comme il y a eu Picard au temps de l’affaire Dreyfus, il y a eu Bollardière, il y a eu des lieutenants, des capitaines et des soldats pour refuser de torturer, ce qui a peut-être amené l’état-major à créer des corps spéciaux, les DOP, pour prendre en charge" l’interrogatoire " des suspects. Aucun corps, aucune institution n’est totalement monocolore.


[1Les tomes VI et VII des Oeuvres de Jean Jaurès, l’Affaire Dreyfus, Fayard, 2001.

[2Appelés en Algérie, la parole confisquée, Claire Mauss-Copeaux, Hachette Littérature ;
La guerre d’Algérie 1954-1962 - la transition d’une France à une autre, Harmut Enselhan, Publisud ;
La guerre d’Algérie au miroir des décolonisations françaises, hommage à Charles-Robert Ageron, Société française d’Outre-mer, 2000 ;
Une drôle de justice, Sylvie Thénault, éd. la Découverte, 2000 ;
La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, Raphaëlle Branche, 2000.