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rafle du Vel d’Hiv : de Mitterrand à Chirac et Hollande, la lente reconnaissance de la responsabilité de la France

mardi 24 juillet 2012, par la rédaction

En 1992, comme il était de tradition depuis la Libération, François Mitterrand attribuait la responsabilité de la déportation des juifs au « gouvernement de l’Etat français », précisant : « en 1940, l’État français c’était le régime de Vichy ce n’était pas la République. »

C’est à Jacques Chirac, déclarant en 1995, dans un discours de rupture et de vérité [1], que « la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable », que l’on doit la reconnaissance de la responsabilité de la France dans la rafle du Vélodrome d’Hiver. Et c’est dans cette ligne que François Hollande s’est inscrit le 22 juillet 2012 en dénonçant « un crime commis en France par la France ».

Retour ci-dessous sur quelques étapes de cette évolution.

L’Etat français a arrêté ou facilité l’arrestation par les Allemands, et livré pendant la Seconde guerre mondiale 75 000 juifs de France (24 000 Français et 51 000 étrangers ou dénaturalisés), hommes, femmes et enfants de tous âges, qui ont été ensuite déportés et assassinés dans les camps d’extermination nazis – seuls 2 500 en revinrent.

Lors de la Rafle du Vel d’Hiv, les 16 et 17 juillet 1942, 13 152 juifs dont plus de 4 000 enfants ont été arrêtés par la police française. Une partie d’entre eux ont été envoyés à Drancy. Les autres, bien souvent des familles, ont été conduits au Vélodrome d’Hiver dans le XVe arrondissement.

Pendant plusieurs jours, 8 000 juifs vont ainsi vivre entassés sans eau et sans nourriture dans des conditions sanitaires déplorables. Plusieurs d’entre eux se suicident, les fugitifs sont abattus. Tous seront ensuite transférés dans les camps de Drancy, Beaune-la-Rolande, ou Pithiviers, puis déportés vers Auschwitz.


La Rafle du Vel d’Hiv, au JT de 20H, le 16 juillet 1972 (7min 42s)


Se reconstruisant sur une amnésie de la France vichyste, l’État français se satisfera du silence sur le sort des juifs de France pendant les années 1940-1944 [2]. Ce n’est qu’à partir de la décennie 1970-1980, sous l’impulsion notamment de la génération d’après-guerre, dont la principale figure fut Serge Klarsfeld, d’historiens tel Robert Paxton ou de cinéastes comme Alain Resnais (Nuit et Brouillard), Claude Lanzmann (Shoah) ou Marcel Ophuls (Le Chagrin et la Pitié), que cette page noire de la collaboration dans l’histoire de France, et plus particulièrement du rôle de l’Etat français dans la déportation des juifs de France, sera dévoilée publiquement [2].

François Mitterrand : Vichy ce n’était pas la République

Une initiative citoyenne de la société civile sera déterminante : onze personnes se constitueront en association Loi 1901 sous la dénomination de "Comité Vel d’Hiv 42", et adresseront le 15 juin 1992, à la veille du 50e anniversaire de la Rafle du Vel d’Hiv, un appel au président de la République François Mitterrand pour qu’il reconnaisse que "l’Etat français de Vichy est responsable des persécutions et crimes commis contre les juifs de France", bousculant ainsi l’histoire officielle. Plusieurs milliers de personnes signeront cet appel. François Mitterrand, le 14 juillet suivant, lors d’un entretien télévisé, réagira ainsi à la demande d’intervention : "Ne demandez pas des comptes à la République, elle a fait ce qu’elle devait... L’Etat français, ce n’était pas la République" [3] :


Interview télévisée du 14 juillet 1992, MIDI 2 (4min 9s)


François Mitterrand au Vel d’Hiv

Deux jours plus tard, le 16 juillet 1992, François Mitterrand participera à la commémoration du 50e anniversaire de la Rafle du Vel d’Hiv – c’était la première fois qu’un président de la République assistait à cette cérémonie. Mais son refus de s’exprimer, laissant le soin de le faire à Robert Badinter, alors président du Conseil Constitutionnel, engendrera une grande confusion pendant la cérémonie. La polémique était nourrie par la révélation du dépôt d’une gerbe présidentielle sur la tombe du Maréchal Pétain, à l’île d’Yeu, chaque 11 novembre depuis 1987.


JA2, 20H - 16 juillet 1992 (2min 23s)


Devant l’ampleur des protestations déclenchées par le dépôt d’une nouvelle gerbe à l’île d’Yeu, le 11 novembre 1992, François Mitterrand annonça un geste commémoratif à la mémoire des Juifs persécutés. En février 1993, un décret a instauré le 16 juillet, date anniversaire de la rafle du Vélodrome d’Hiver à Paris en 1942, « Journée nationale commémorative des persécutions racistes et antisémites », mais en précisant toutefois, qu’elles avaient été commises « sous l’autorité de fait dite “gouvernement de l’État français (1940-1944)” ».
À partir de novembre 1993, François Mitterrand a renoncé à faire déposer une gerbe sur la tombe de Pétain [4].

Jacques Chirac : “La France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable”

C’est Jacques Chirac, qui, le 16 juillet 1995, à l’occasion des cérémonies commémorant le 53e anniversaire de la Rafle du Vel d’Hiv, a reconnu la responsabilité de la France dans la déportation et l’extermination de juifs durant la seconde guerre mondiale. Quelques extraits de son discours devant les représentants de la communauté juive :

« Il est, dans la vie d’une nation, des moments qui blessent la mémoire, et l’idée que l’on se fait de son pays.
« Ces moments, il est difficile de les évoquer, parce que l’on ne sait pas toujours trouver les mots justes pour rappeler l’horreur, pour dire le chagrin de celles et ceux qui ont vécu la tragédie. Celles et ceux qui sont marqués à jamais dans leur âme et dans leur chair par le souvenir de ces journées de larmes et de honte.
« Il est difficile de les évoquer, aussi, parce que ces heures noires souillent à jamais notre histoire, et sont une injure à notre passé et à nos traditions. »

« La France, patrie des lumières et des droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux. »


Midi 2, le 16 juillet 1995 (2 min 3s)


Nicolas Sarkozy

Au cours de son mandat, Nicolas Sarkozy s’est évertué à passer sous silence, lors de ses nombreux discours publics, toute complicité de Français avec l’occupant [5].
Il n’a participé à aucune commémoration de la Rafle du Vel d’Hiv, se contentant, à l’occasion du 65e anniversaire, de se rendre au mémorial de la Shoah, le 20 juillet 2007, et de déclarer : « Jacques Chirac a dit ce qu’il fallait dire et je pense qu’il n’y a rien à retrancher et rien à rajouter au très bon discours qu’il avait fait à l’époque. »

Avait-il alors présente à l’esprit la tonalité de certains des discours qu’il avait prononcés au cours de sa campagne électorale ?



« Je suis de ceux qui pensent que la France n’a pas à rougir de son histoire. Elle n’a pas commis de génocide. Elle n’a pas inventé la solution finale. Elle a inventé les droits de l’homme, et elle est le pays du monde qui s’est le plus battu pour la liberté. »

Nicolas Sarkozy, Nice, le 30 mars 2007


François Hollande : “un crime commis en France par la France”

Lors de la cérémonie organisée à Paris dimanche 22 juillet 2012 pour le 70e anniversaire de la rafle, François Hollande a reconnu à nouveau la responsabilité de la France dans la rafle du Vél d’Hiv, déclarant :

« La vérité, c’est que la police française, sur la base des listes qu’elle avait elle-même établies, s’est chargée d’arrêter les milliers d’innocents pris au piège le 16 juillet 1942. C’est que la gendarmerie française les a escortés jusqu’aux camps d’internement.
« La vérité, c’est que pas un soldat allemand, pas un seul, ne fut mobilisé pour l’ensemble de l’opération.
« La vérité, c’est que ce crime fut commis en France, par la France.

« Le grand mérite du Président Jacques Chirac est d’avoir reconnu ici-même, le 16 juillet 1995, cette vérité.
« “La France”, dit-il, “la France, patrie des Lumières et des droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable” ».


« C’est en étant lucides sur notre propre histoire que la France, grâce à l’esprit de concorde et d’union, portera le mieux ses valeurs, ici et partout dans le monde. »

François Hollande, le 22 juillet 2012



[Note ajoutée le 26 juillet 2012]

Le quotiden L’Humanité du 16 juillet 2012 [6] publie un long entretien avec Annette Wieviorka. Voici la réponse que l’historienne a faite à la question qui lui était posée « Quelle est la responsabilité de 
la France dans ces arrestations ? » :

« La politique de déportation et de Solution finale est une politique allemande. Ce sont les nazis qui décident. Mais l’administration française collabore. C’est donc la police française qui a la charge des ­arrestations. Il ne faut pas croire qu’elle souhaite se débarrasser des juifs, ce n’est pas du tout ça. L’obsession de Vichy est de garder la souveraineté administrative sur la France alors que l’obsession de ­Bousquet, le secrétaire général de la police française, est de maintenir l’ordre par l’action de la police française. On assiste donc à une sorte de logique perverse de lutte pour la souveraineté qui fait que la participation de la France à la rafle est une tâche indélébile. »



[1Thomas Wieder, Le Monde daté du 24 juillet 2012.

[2Claude Katz, « 70e anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv : la parole attendue de François Hollande », publié sur Le Monde.fr le 16 juillet 2012 : http://www.lemonde.fr/idees/article....

[3Extraits de l’interview donnée le 14 juillet 1992, par François Mitterrand, dans les jardins de l’Elysée à trois journalistes des chaînes de télévision : François Henri de Virieu pour A2, Paul Amar pour FR3 et Gérard Carreyrou pour TF1.

[4« La reconnaissance progressive
de la responsabilité de l’État français » : http://www.cndp.fr/crdp-reims/memoi....

[5« La mémoire partisane du président », par Catherine Coquery-Vidrovitch, Gilles Manceron et Benjamin Stora.