Histoire coloniale et postcoloniale

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quand des Algériens libéraient la France...

samedi 25 septembre 2004, par la rédaction

par Georges Morin, universitaire français natif de Constantine,
militant inlassable de la coopération entre ses "deux patries".

Article paru le 12 août 2004 dans El Watan.

Une soixantaine de députés à l’Assemblée nationale, appartenant au groupe UMP, ont écrit au ministre français des Affaires étrangères, Michel Barnier pour lui dire leur mécontentement que le président de la République algérienne, Abdelaziz Bouteflika ait été invité aux cérémonies du 60e anniversaire du débarquement de Provence.

Ces parlementaires (ou leurs prédécesseurs) avaient déjà manifesté le même type de réprobation lorsque Abdelaziz Bouteflika, en juin 2000, s’était exprimé à Paris devant l’Assemblée nationale : ils avaient alors déserté en masse les bancs de l’hémicycle.

Pourquoi donc ce deuxième affront ? Comme toujours, ces braves gens prétendent s’exprimer au nom des populations d’Algérie, pieds-noirs et harkis, qui ont quitté leur pays natal en 1962, dans les circonstances dramatiques que l’on sait. Faut-il rappeler à ces députés, qu’à l’époque aucune des formations politiques qu’ils représentent aujourd’hui n’avait exprimé la moindre compassion à l’égard des rapatriés ? Il en avait été de même pour les formations de gauche. Les « rapatriés » d’Algérie durent affronter l’incompréhension et le mépris, quand ce n’était pas une franche hostilité. La classe politique française, dans son ensemble, n’avait pas fière allure, à l’époque, devant ce déferlement sur le sol de France de plus d’un million de Français, déferlement qu’elle n’avait pas su prévoir et qu’elle ne sut pas gérer avec l’efficacité et la dignité requises, à l’exception de quelques élus locaux de tout bord, qui parviennent à sauver l’honneur. Depuis lors, chaque fois que la France et l’Algérie manifestent avec quelque éclat leur volonté de réconciliation, c’est le même type d’élus, s’appuyant sur le même type d’associations minoritaires de pieds-noirs ou de harkis, qui donnent de la voix !

Lorsque Valéry Giscard d’Estaing va rencontrer Houari Boumediène en 1975, lorsque Claude Cheysson va s’incliner au cimetière d’El Alia en 1981, lorsque Chadli Bendjedid, à l’invitation de François Mitterrand, va se recueillir sur la tombe du soldat inconnu en 1983, lorsque Abdelaziz Bouteflika s’exprime en 2000 devant l’Assemblée nationale, ce sont toujours les mêmes rengaines qui ressortent, donnant de la France et des rapatriés d’Algérie une image grimaçante de rancœur. Je conjure donc nos amis algériens de ne pas accorder d’importance à ces chœurs de pleureuses. Ces gens ne représentent qu’eux-mêmes, ils ont fait leur fonds de commerce des souffrances endurées par les rapatriés et ne cessent d’exploiter ce filon. Ils répondent, comme en écho, aux bouffées de rancœur antifrançaise qui s’expriment dans des secteurs minoritaires de la société algérienne, exploitant, de façon tout aussi éhontée, de vieilles douleurs qui ont marqué la chair de tant de familles algériennes.

Ces « vérités qui fâchent »

Alors, halte là ! De part et d’autre, cela suffit ! Va-t-on continuer à empoisonner ainsi, pendant des générations, l’esprit de nos enfants ? Que tous ceux, en France et en Algérie, qui ont une parcelle d’autorité morale : politiques, journalistes, universitaires, etc. emploient plutôt leur influence et leur talent à une œuvre commune de salubrité publique en mettant honnêtement sur la table ce que furent la conquête de l’Algérie, la colonisation, la guerre d’indépendance. Et surtout en incitant les Algériens et les Français à regarder ensemble ces réalités complexes, qu’elles flattent ou qu’elles desservent les légendes dorées construites de part et d’autre.

Le « problème des harkis », que les auteurs de la lettre à Michel Barnier mettent en avant, fait justement partie de ces « vérités qui fâchent ». Et là, précisément, ni la France ni l’Algérie n’ont lieu d’être fières de ce pan de notre histoire commune. La France ? Elle a incité des supplétifs algériens à s’engager à ses côtés, puis les a abandonnés à leur sort, traitant ensuite les rescapés de la façon indigne que l’on sait après leur exil.

Mais le problème relève aussi de l’Algérie : continuer à prétendre, comme l’a fait Abdelaziz Bouteflika en 2000, que le sort des harkis s’apparente à celui des « collabos » de la France occupée, c’est simplifier abusivement l’histoire. On peut comprendre que ceux qui, comme Bouteflika, ont pris les armes, en 1954, contre le système colonial n’aient pas de tendresse particulière envers ceux qui les ont combattus. Mais comment assimiler ces derniers aux « collabos » de 1940-45 ? En France, ceux qui pactisèrent à l’époque avec l’occupant furent, pour l’essentiel, des voyous qui vendaient leur talent particulier, des intellectuels qui adhéraient profondément à l’idéologie hitlérienne ou des hommes d’affaires appâtés par le gain. Comment les comparer à ce que furent les harkis, c’est-à-dire pour la plupart des paysans miséreux, dont certains voyaient dans leur engagement un moyen de nourrir leur famille ou d’autres l’occasion de se venger d’exactions commises par le FLN contre leurs proches ? Combien de combattants algériens ne passèrent-ils pas du maquis à la harka, ou vice-versa, au gré des événements ? Combien de familles ne virent-elles pas certains de leurs fils s’engager d’un côté, alors que d’autres s’enrôlaient dans le camp adverse ? Peut-on honnêtement dénoncer la vigueur de certaines harkas contre des Algériens sans dénoncer celle de certains maquis contre d’autres Algériens ?

L’assassinat de Abane Ramdane, les purges sanglantes de Amirouche, va-t-on les mettre sur le dos des harkis ? Et comment ne pas évoquer les scènes atroces qui ensanglantèrent le sol de l’Algérie après le cessez-le-feu de 1962, lorsque s’engagea la « chasse aux harkis » ? Ce simple rappel de quelques faits suffit à montrer la complexité d’une situation algérienne qui ne peut se réduire à des comparaisons fallacieuses avec la France de Vichy. Personne ne demande à l’Algérie d’oublier son douloureux combat de libération. Simplement, le pays se grandirait à regarder son histoire en face, à éviter les simplifications abusives et, en tout cas, à ne pas continuer à faire payer, plus de quarante ans après, le prix le plus lourd à ces hommes égarés dans la tempête et qui ont alors tout perdu. Des hommes qui restent profondément attachés à l’Algérie et dont les enfants et petits-enfants ne supportent plus cette étiquette de « traître » si injustement accolée à leur peau.

Hommage

Quant aux éminents signataires de la lettre à Michel Barnier, on ne peut, eux aussi, que les inciter à apprendre un peu mieux l’histoire de France. A se rappeler que, après 1914-1918 et le sacrifice de tant d’Algériens pour la victoire, c’est une armée d’Afrique, composée de deux tiers de Maghrébins et d’un tiers de pieds-noirs, qui combattit les armées allemandes, d’Alger à Berlin, apportant une contribution décisive à la victoire des Alliés.

Des milliers d’Algériens y laissèrent leur vie, d’autres combattirent avec un courage exemplaire - à l’instar de Ahmed Ben Bella, à Monte Cassino - pour libérer la France. Une France dont ils attendaient qu’elle se comporte ensuite, en Algérie, en champion de la justice et de la liberté et qui leur répondit, le 8 mai 1945, par les massacres de Sétif et de Guelma !

Comment s’étonner alors que tant d’Algériens combattant à nos côtés en 1944 aient pu se retrouver, dix ans après, dans les premiers maquis du FLN ! C’est à tous ces Algériens qui contribuèrent à sa libération que la France rendra hommage le 15 août 2004, sur les plages de Provence. Le président de la République algérienne y est donc particulièrement le bienvenu !