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« prisonniers du FLN », par Raphaëlle Branche

jeudi 30 janvier 2014, par la rédaction

Au cours de sa guerre de libération, le FLN fit des prisonniers, autour de 400 militaires, et plus de 500 civils français. Plus de la moitié ne revinrent pas de leur détention. Historienne, spécialiste de la guerre d’Algérie, Raphaëlle Branche publie le premier ouvrage consacré à ces hommes et ces femmes, dont on connaît mal les conditions de vie au sein du maquis algérien.

Raphaëlle Branche, historienne, spécialiste de la guerre d’Algérie, est maîtresse de conférences à l’université Paris-1. Elle est notamment l’auteure de La Torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962 (Gallimard), L’Embuscade de Palestro : Algérie, 1956 (Armand Colin), et Viols en temps de guerre (avec Fabrice Virgili, Payot).

Raphaëlle Branche, Prisonniers du FLN
éd. Payot, 286 pages, janvier 2014, 21 euros


Bonne Feuille : Introduction (extrait) © Payot

Marcel Vannière est mort le 5 août 1956. Il avait vingt et un ans. La mention manuscrite portée
dans la marge du registre d’état civil précise le lieu de sa mort : « Khémis (Tlemcen, Algérie). » Son nom est inscrit sur le mémorial national de la guerre d’Algérie : Marcel Vannière est « mort pour la France [1] ». Pourtant, ni le lieu ni la date ne sont justes. Le jeune homme était encore vivant mi-septembre. Il écrivait même à sa famille : « Chers parents, ma petite Françoise et ma petite Gisèle chérie, [...] je suis toujours prisonnier mais surtout ne vous cassez pas la tête. » Il prenait le temps de souhaiter une bonne rentrée des classes à sa petite sœur et une bonne production de cidre à son père avant de signer : « Votre fils qui vous aime et qui pense beaucoup à vous [2]. » À l’automne, un journaliste égyptien qui avait assisté à sa capture publia un reportage où il apparaissait ; sa voix fut peut-être enregistrée pour une diffusion radiophonique [3]. En janvier 1957, une interview de lui parut dans la presse espagnole ; l’armée française estima qu’il avait l’air bien portant [4]. Une lettre arriva encore. Puis, plus aucun signe : le silence s’installa et avec lui l’incertitude sur le sort du soldat. Le corps de Marcel Vannière ne fut jamais retrouvé.

Après la guerre, un tribunal régularisa la situation administrative créée par cette absence : le jeune homme fut déclaré mort le 5 août 1956. Ce jugement était doublement performatif. Il affirmait non seulement que Marcel Vannière était mort, mais aussi, très officiellement, qu’il était mort le 5 août 1956. Comme lors des conflits passés
 [5], en l’absence de preuves, et en particulier en l’absence de corps, l’État fixait au jour de la disparition la date de la mort. Mais, pour ce militaire comme pour des centaines de disparus, cette décision ne permettait pas de lever les doutes des familles et de répondre aux questions lancinantes que le silence avait fait naître : que s’était-il passé au moment de la capture ? Et après ? Étaient-ils vraiment morts ? Et dans quelles conditions ? L’espoir userait les vivants, hantés par le souvenir et l’incertitude. Car la parole officielle aux vertus apaisantes, chargée de permettre au temps de couler de nouveau et aux familles de continuer à vivre, reposait aussi sur un déni. Ce que l’État n’avait pas su (et il avait su très peu de choses sur les prisonniers) était annulé, nié, oublié. Du sort des prisonniers après leur capture, de leur vie en détention et des circonstances précises de leur mort, rien n’avait été connu. Rien ne serait reconnu.

Entre le 5 août 1956 et ce 5 août 1956 affirmé fin 1963, du temps avait pourtant coulé. Ces deux dates ne se superposent pas plus pour l’historien que cette superposition n’a eu de réalité pour Marcel Vannière. Après le 5 août 1956, il a vécu et probablement souffert. Il a pensé à son passé, imaginé l’avenir, redouté le présent. Comme lui, des centaines d’autres prisonniers ne sont pas morts le jour de leur capture et ont eu une vie après la date portée sur le monument aux morts qui leur rend parfois hommage. Ces vies eurent peu de témoins. Ceux et celles qui ont croisé les prisonniers n’ont le plus souvent pas connu leurs noms et il est très rarement possible, aujourd’hui, de les identifier avec assurance.

Table

INTRODUCTION

CHAPITRE PREMIER. – Pas d’ennemis, pas de prisonniers

  • Prisonniers d’une rébellion : l’impensable
  • L’album des disparus
  • Tous prisonniers ?

CHAPITRE II. – Faire ou ne pas faire de prisonniers : les enjeux d’une guérilla révolutionnaire

  • Faire des prisonniers, c’est être puissant sur le terrain
  • Faire des prisonniers, c’est compenser une faiblesse numérique par une force symbolique .
  • Faire des prisonniers, c’est être un belligérant légitime

CHAPITRE III. – Des maquis aux cellules : les incertitudes de la captivité

  • Avec les maquisards de l’ALN
  • Gardés au secret dans les pays frères
  • Disparus sans laisser de trace

CHAPITRE IV. – Des armes psychologiques de choix

  • Les prisonniers, des objets de discours
  • Le pouvoir des exécutions
  • Libérer : un droit régalien

CHAPITRE V. – La fin de la guerre et le devenir des prisonniers

  • L’échange impossible
  • La fin de la guerre et la détresse des familles
  • Des prisonniers oubliés ?

CONCLUSION


[1Le registre d’état civil ne porte pas la mention « mort pour la France », mais Marcel Vannière est bien « mort pour la France » d’après sa fiche au BAVCC.

[2Lettre de Marcel Vannière datée du 19 septembre 1956, transmise au CICR le 4 décembre 1956 et adressée par le CICR à ses parents. BAG 210008/1 (CICR). Orthographe respectée.

[3Le dossier du CICR sur cette affaire ne permet pas d’affirmer avec une complète assurance que la voix de Marcel Vannière fut enregistrée, mais les probabilités sont très fortes. BAG 200008/2 (CICR).

[4Lettre du général Salan au cabinet militaire du ministre-résidant, février 1957, à propos du journal España (Tanger) du 4 janvier 1957. R349 (ANOM).

[5Sur la question des prisonniers pendant les deux guerres mondiales, on peut renvoyer à la bibliographie présente dans Anne-Marie Pathé et Fabien Théofilakis (dir.), La Captivité de guerre au xxe siècle. Des archives, des histoires, des mémoires, Paris, Armand Colin/DMPA, 2012.