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communiqué de la LDH

pour la LDH, ce n’est pas le rôle de la justice d’écrire l’histoire

vendredi 4 mars 2011, par la rédaction

A la suite de la condamnation du Centre de la Mémoire d’Oradour-sur-Glane par la cour d’appel de Limoges pour avoir injustement associé le constructeur Louis Renault aux crimes perpétrés par les nazis, la Ligue des droits de l’Homme rappelle dans un communiqué que la justice n’a pas à imposer des choix aux responsables d’une exposition historique.

Nous reprenons ci-dessous l’article publié sur ce sujet le 15 janvier 2011 dans Le Populaire. Le site Mediapart comporte une importante étude d’Annie Lacroix-Riz, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris VII-Denis Diderot, consacrée à « Louis Renault et “la fabrication de chars pour la Wehrmacht” » [1].

Communiqué LDH

Censure d’une exposition au Centre de la mémoire d’Oradour

La cour d’appel de Limoges, saisie par deux des huit petits-enfants de l’industriel Louis Renault, a condamné, le 13 juillet 2010, le « Centre de la mémoire » d’Oradour-sur-Glane, en Haute-Vienne, à retirer de son exposition permanente une photo (présente depuis 1999) de cet industriel entouré d’Hitler et Goering.

La Ligue des droits de l’Homme considère que ce n’est pas le rôle de la justice d’imposer des choix aux responsables d’une exposition historique qui en avaient la charge et dont ils assument la responsabilité. S’il est toujours légitime de contester certains d’entre eux (notamment, en l’occurrence, eu égard à la date de la photo, prise au salon de l’auto de Berlin de février 1939, ou à sa légende), cela ne peut déboucher que sur des critiques publiques ou des demandes de débats ou d’autres explications et non sur des décisions judiciaires de censure. Il ne revient pas à la justice d’écrire l’histoire.

Cette décision est d’autant plus choquante qu’elle est révélatrice d’une tendance actuelle à chercher à passer sous silence ou à minimiser les responsabilités des collaborateurs français des nazis durant l’Occupation.

Les efforts des deux descendants de Louis Renault auxquels cette décision a malencontreusement fait écho visent manifestement à masquer ou à justifier son comportement. Ils sont symptomatiques de tentatives de s’opposer au libre débat des historiens sur la question de la collaboration des milieux patronaux français avec l’occupant nazi, et à la diffusion de travaux de ceux d’entre eux qui mettent en lumière ses étapes et leurs conséquences.

Paris le 3 mars 2011

Le Centre de la Mémoire d’Oradour-sur-Glane condamné

Le Populaire, le 15 janvier 2011



Parmi les nombreux documents de l’exposition permanente du Centre de la Mémoire d’Oradour-sur-Glane figurait une photo représentant l’industriel Louis Renault aux côtés d’Adolf Hitler et Hermann Göring. Elle était censée illustrer la « collaboration policière et industrielle », selon les panneaux du Centre.

Elle était légendée ainsi : « Louis Renault présente un prototype à Hitler et Göring à Berlin en 1938 [...] Louis Renault fabriqua des chars pour la Wehrmacht ».

Les héritiers de Louis Renault, qui se battent pour réhabiliter la mémoire du fondateur de la marque, apprennent tardivement que le centre radounaud expose cette photo (elle est présente dès l’ouverture du musée, en 1999). Ils demandent à ce qu’elle soit retirée.

« Jamais, disent-ils, Louis Renault n’a collaboré. Des chars allemands ont bien été réparés dans les ateliers Renault, mais ceux-ci avaient été réquisitionnés par l’occupant. »
Ils estiment également qu’une photo d’avant-guerre ne peut illustrer la période de l’Occupation (rappelons que la légende précisait qu’elle datait de 1938 alors qu’elle datait en fait de 1939), puisqu’à l’époque la France et l’Allemagne étaient en paix.

Pour autant, le Centre s’estime dans son bon droit et rejette la demande des Renault. Quand ces derniers assignent le Centre en référé au TGI de Limoges, ils perdent. « La vérité historique contemporaine considère que les usines Louis Renault collaborèrent à l’effort de guerre du Reich », souligne le jugement.

Mais les Renault persistent et la cour d’appel de Limoges leur donne raison. Celle-ci estime qu’il existe un débat parmi les historiens au sujet de Louis Renault collaborateur, que « le Centre de la Mémoire a dénaturé des faits et commis une négligence grave dans la vérification des informations [...], a manqué à son devoir de prudence et d’objectivité exigé de tout historien [...] ».
L’arrêt stipule également qu’aucun travail historique n’infirme une décision judiciaire du 30 avril 1949 [2] disant que les usines Renault n’avaient pas fabriqué de chars ou de chenillettes mais avaient été obligées d’effectuer des réparations durant la guerre.

Le Centre a été condamné à retirer la photo et payer 2.000 euros aux plaignants. Ce qu’il a fait.
C’est Le Monde Magazine qui a révélé l’affaire.

Le sénateur haut-viennois Jean-Claude Peyronnet, président du Centre, reconnaît l’erreur de date sur la légende (« elle a échappé à tout le monde »), estime toutefois « qu’il n’y avait aucune raison de retirer la photo quand les héritiers de Renault nous l’ont demandé à l’amiable », et s’interroge : « est-ce aux juges de faire l’histoire ? Je pense que c’est plutôt aux historiens ».

Reste une question : en gardant la plus grande discrétion sur cette affaire, le Centre n’a-t-il pas perdu une occasion de faire vivre le débat historique que son président appelle de ses voeux ?

Laurent Bonilla



[2Louis Renault, accusé de collaboration, est décédé en prison le 24 octobre 1944 à l’âge de 67 ans, un mois après son incarcération.