Histoire coloniale et postcoloniale

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pardon Henri, par Serge Portelli

vendredi 24 janvier 2014

En 2014, un pays sur deux pratique toujours la torture. Et les régimes autoritaires ne sont pas seuls en cause. Certains États démocratiques aussi.

Tous les jours, des milliers d’hommes, de femmes, d’enfants parfois, sont livrés à l’omnipotence de bourreaux si souvent impunis. Tous les jours, les tortionnaires et ceux qui les dirigent s’efforcent de réduire au silence opposants, syndicalistes, journalistes ou avocats. Tous les jours, ils terrorisent les membres de minorités ethniques, religieuses ou sexuelles. Ils font avouer sous les coups des prisonniers de droit commun. Avant d’envoyer souffrir en détention ceux qui ne sont pas morts bastonnés, électrocutés ou asphyxiés.

Le rapport 2014 Un monde tortionnaire de l’ACAT – Action des chrétiens pour l’abolition de la torture – complète les rapports publiés les trois années précédentes : il illustre la réalité des pratiques tortionnaires dans 19 nouveaux pays, tout en poursuivant l’éclairage historique, politique, psychologique et culturel de ce phénomène. [1].

Nous reprenons ci-dessous la préface de ce rapport par Serge Portelli, magistrat et auteur de l’ouvrage Pourquoi la torture ?.

Pardon, Henri !

Henri Alleg

Quelques temps avant sa mort je rencontrais, dans un débat public, Henri Alleg, l’auteur de La Question, livre clandestin écrit pendant la guerre d’Algérie en détention, sur des morceaux de papier toilette qu’il faisait passer, feuille après feuille, à son avocat. Il y racontait la torture que lui avait fait subir l’armée française et dont certains de ses compagnons étaient morts : un livre fondateur à l’époque et exemplaire aujourd’hui encore. Je venais de publier un ouvrage sur la torture. Continuez, m’avait-il dit, avec son beau sourire, plein de confiance, comme il encourageait tous ceux qui voulaient bien se battre contre le plus fidèle allié de la torture, le silence. Ne pas baisser les bras, ne pas détourner le regard, ne pas oublier, comme nous savons si bien le faire pour tout ce qui fait honte à l’humanité et à chacun de nous.

La torture et le droit

Si la torture nous concerne tous, elle implique certains hommes plus que d’autres. Certains métiers aussi. Celui de juge notamment. Pendant des siècles elle a été l’une des armes favorites du pouvoir et les magistrats en ont été, sans beaucoup d’état d’âme, parmi les plus fidèles utilisateurs. Elle était une pratique officielle, reconnue par la loi, réglementée avec une diabolique précision par les codes et les coutumes. Après avoir été cette procédure légale, elle est devenue aujourd’hui une pratique illicite. La différence théorique et juridique est de taille. La torture est passée du code de procédure pénale au code pénal : de méthode officielle d’interrogatoire elle est devenue délit, réprimé par les lois et dénoncé par le droit international. Le tortionnaire n’est plus un officier appointé au budget de l’Etat mais un bourreau clandestin risquant de lourdes peines.

La frilosité des juges

La réalité est moins évidente. On pourrait croire, le droit étant aussi clair qu’impératif, que l’Etat emploie tous ses moyens et son énergie pour le faire appliquer et que la justice en fait de même pour le faire respecter. Nous en sommes loin, très loin. Il a fallu 40 ans à la cour suprême chilienne pour, sans aller jusqu’à demander pardon, avouer publiquement, en 2013, que son attitude pendant la dictature de Pinochet avait constitué un “grave manquement” et “une abdication de son rôle judiciaire”. Elle serait bien longue, aujourd’hui, la cohorte mondiale des juges, dans tant de pays, qui devrait passer aux aveux et dire le détail de cette corruption de leur mission et de la longue trahison de leur serment. Il faudrait dire toutes les méthodes, les astuces pour ne rien voir, ne rien entendre. On imagine difficilement la somme de lâchetés nécessaires pour être lent, inutile, maladroit, pour ne pas enquêter, ne pas oser, pour biaiser les faits, tordre le droit, fausser l’enquête. Il faut une sérieuse débauche d’énergie et d’intelligence pour pousser les victimes au désespoir et gérer l’impunité des tortionnaires. Des “manquements”, évidemment, dira-t-on quelques décennies plus tard, quand le mal sera fait, irrémédiablement, mais des “manquements” intéressés qui auront conduit, en leurs temps, aux honneurs et aux plaisirs de la carrière. Il faut bien s’y résoudre : face à la torture, le courage judiciaire est rare. Il émerge le plus souvent avec le même retard que le remords, quand le danger a disparu, que les dictatures se sont évanouies et que la paix est revenue. Et encore, les plus entreprenants sont-ils les juges étrangers. Le général Pinochet quitte le pouvoir en 1990 ; c’est un juge espagnol, le juge Garzon, qui, huit ans plus tard, lance contre lui un mandat d’arrêt.

La lourde responsabilité des juges

De la justice, on attend qu’elle fasse son devoir et assume son rôle et pas seulement en période de crise politique. Des règles précises existent, posées notamment par la Convention internationale du 10 décembre 1984, auxquelles ils doivent veiller en permanence. Ainsi l’interdiction d’extrader une personne vers un Etat où elle risque d’être soumise à la torture ou bien celle d’utiliser comme preuve une déclaration obtenue sous la torture. Mais la responsabilité principale des juges découle aujourd’hui, dans tous les pays, démocratiques ou pas (ou peu), de ce constat encore insuffisamment connu : les tortures les plus fréquentes sont celles dont sont victimes les personnes retenues par la police ou détenues dans des prisons et des centres de rétention, c’est à dire sous le contrôle direct ou indirect de la justice.
La religion de l’aveu est une des plus répandues au monde. Ses corollaires, la violence et la torture n’ont rien d’exceptionnel et ne sont pas réservées aux pays de dictature. C’est pourquoi il appartient aux services de justice d’exercer une surveillance sans faille sur les méthodes d’interrogatoire policier et de traiter, sans faiblesse ni complaisance, toutes les plaintes déposées contre la police ou les nombreux services d’enquête gravitant autour de l’Etat.
Les juges sont par ailleurs dans le monde entier les principaux pourvoyeurs de prison. Ils failliraient à leur mission en ignorant la réalité du monde carcéral où sont souvent constatées des conditions de vie cruelles, inhumaines, dégradantes et indignes.

Les autres protections

La justice ordinaire peine à remplir ces tâches et la justice internationale, encore balbutiante, plus encore. Face à cette carence qui n’est pas irrémédiable et que peut pallier une meilleure formation, il est nécessaire que d’autres acteurs se lèvent, révèlent la réalité de la torture et aiguillonnent les pouvoirs publics. Les avocats, les organismes d’inspection internationaux, régionaux ou mondiaux jouent un rôle essentiel de surveillance et d’alerte. Mais les organisations non gouvernementales, dont l’ACAT, sont devenues des veilleurs irremplaçables.

Une parole indispensable

Face à l’ampleur du mal et aux liens qui ont toujours existé entre les bourreaux à travers le monde (on connaît “l’école française”, l’enseignement de certaines écoles de guerre inter-américaines, mais aussi les manuels de la CIA et d’autres services ainsi que le système de sous-traitance de la torture pratiquée par les Etats-Unis), une mobilisation permanente d’envergure est nécessaire. Le droit et la justice sont des armes indispensables. Mais la parole, dont ce livre est la meilleure illustration, est un instrument privilégié. Elle ne porte pas seulement la plainte des victimes et la dénonciation d’ignominies. Elle permet d’approcher une réalité de douleurs et de souffrances tellement inimaginable que l’accès aux mots en semblait interdit. Chacun des textes qui suivent est le fruit d’un long combat dont nous devons nous souvenir. Toutes ces paroles interdisent l’oubli et l’indifférence. Elles sont un miroir qui nous est tendu : ce monde tortionnaire est le nôtre. Une image accablante et pleine d’espoir, celui de voir dans le monde entier chaque année, chaque jour se lever inlassablement des hommes qui résistent au pire de l’humanité.
Lorsque La Question d’Henri Alleg est publié en 1958, le livre a été très rapidement censuré par le gouvernement. Ses exemplaires ont été saisis sur ordre d’un juge d’instruction français pour qui enquêter sur les tortures militaires était une “participation à une entreprise de démoralisation de l’armée ayant pour objet de nuire à la Défense Nationale”.
Pardon Henri Alleg.

Serge Portelli



[1Pour télécharger le rapport 2014 de l’ACAT : http://www.unmondetortionnaire.com/....