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nos ancêtres les gaulois

lundi 8 février 2016, par la rédaction

Après la Révolution, il a fallu créer un « mythe national » dans lequel le peuple français puiserait ses racines. Et, pour ce faire, tordre ou distordre certaines vérités historiques.

L’historienne Suzanne Citron s’est longuement penchée sur la fabrication du roman national. Elle revient aujourd’hui sur ce thème, dans un article publié dans Témoignage chrétien du 2 février 2016, article repris avec son aimable autorisation.

Nos ancêtres, les Gaulois

par Christine Pedotti, Témoignage chrétien le 2 février 2016


Suzanne Citron est jeune depuis très très longtemps ; elle avait 20 ans quand elle distribuait, dans la clandestinité, Les cahiers du Témoignage chrétien. Juive, elle a été arrêtée à Lyon en juin 1944 et a connu les dernières semaines du camp de Drancy d’où, heureusement, elle n’a pas été déportée en Allemagne.

Pourtant, ce n’est ni sa mémoire ni son héroïsme qui nous valent de la solliciter mais le travail d’historienne qu’elle a fourni sur Le mythe national (éd. de l’Atelier, 2008), ou comment l’histoire de France a été « inventée » au XIXe siècle afin de donner à la France républicaine un récit fondateur.

La nation issue de la Révolution ne pouvait ni se réclamer des généalogies royales ni d’un droit divin, il lui fallait donc se trouver d’autres racines. C’est ainsi que nous sommes devenus Gaulois. Tout commence au XVIIIe siècle, dès avant la fin de la royauté, avec l’affrontement des Francs et des Gaulois. Le comte de Boulainvilliers soutient que la France commence avec les Francs : « La conquête des Gaules par les Francs est le fondement de l’État français dans lequel nous vivons ; c’est à elle qu’il faut rapporter l’ordre politique suivi depuis par la nation ; c’est de là que nous avons reçu notre droit primordial. »

Cette théorie s’affronte à celle de l’abbé Dubos qui publie une Histoire critique de l’établissement de la monarchie française dans les Gaules où il fait remonter les origines jusqu’à Rome et aux Gaulois. Avec la Révolution, l’abbé Sieyès tranche. À la noblesse défaite, les Francs ; au tiers état triomphant, le peuple gaulois. Nos ancêtres seront donc Gaulois. « Mais, souligne Suzanne Citron, cette Gaule, nous la devons surtout à Jules César qui définit la Gallia de l’Atlantique au Rhin. C’est la vision littéraire de La guerre des Gaules. Du point de vue administratif, il y a des provinces, l’Aquitaine, la Narbonnaise, la Lyonnaise (Bretagne, Normandie, Île-de-France, Bourgogne) et la Belgique, au nord et à l’est de la Seine et de la Saône. »

Mais qu’importe à nos bâtisseurs de mythe : à l’origine était la Gaule, ce que le petit manuel d’histoire de la IIIe République composé par Ernest Lavisse fit apprendre à tous les petits enfants de la France métropolitaine comme des colonies : «  Autrefois, notre pays s’appelait la Gaule et ses habitants les Gaulois. » Cette première leçon sera celle de tous les enfants des écoles jusqu’aux années 1960.

« Cette Gaule, explique l’historienne, est plaquée sur l’Hexagone, comme si la France, dans ses frontières du XIXe siècle, était préexistante. C’est une véritable essentialisation de la France. La France devient une sorte d’être, de personne : la Francia. C’est ce qu’a très bien montré Colette Beaune dans son travail sur la Naissance de la nation France. »

Une réécriture, des omissions

Cette histoire mythique, avec les fiers Gaulois, saint Louis sous son chêne, Jeanne la bonne Lorraine et autres héros et héroïnes… a été racontée aux enfants de France dans l’école de la République. Elle avait pour but de donner une mémoire et une culture communes, de faire l’unité que le roi, « père du peuple », ne faisait plus. « Le problème, souligne Suzanne Citron, c’est qu’on a occulté le récit véridique de notre histoire, beaucoup plus multiculturel et multi-ethnique. Ainsi, les grandes migrations venues de l’est ont été nommées “grandes invasions” alors que la population est composée de cette mixité, de tous ces peuples qui se sont mêlés. On a supposé une uniformité religieuse, chrétienne, alors que, par exemple, des communautés juives existent en Narbonaise à l’époque romaine. Dans ce mythe national, Charles Martel, qui “arrête les arabes à Poitiers” devient le sauveur d’une France qui n’existe pas encore. Et on n’hésite pas à faire de Charlemagne, son petit-fils, un roi de France, alors qu’il est un souverain européen. »

Ces belles histoires, illustrées par de délicates petites gravures dans les livres d’histoire du cours élémentaire donneraient à sourire si elles ne constituaient pas aujourd’hui un véritable obstacle pour porter un regard lucide sur la France d’aujourd’hui et de demain. L’historienne médite sur ce que pourrait être aujourd’hui un récit national. Elle a d’ailleurs proposé une Histoire de France autrement (éd. de l’Atelier, 1992). Elle s’étonne que les choses aient tant changé depuis les années 1970 et 1980. Elle a bien cru que l’on pourrait libérer l’histoire de cette mythologie, devenue aujourd’hui excluante.« 

On assiste d’ailleurs à une sorte de reviviscence de cette histoire révisée, voire révisionniste dans les publications historiques du Figaro, et ce n’est pas par hasard, s’agace-t-elle. C’est une histoire qui ne fait pas de place à l’autre, aux apports, aux mélanges… Faire un récit national aujourd’hui, mais sur quelle base territoriale ? Comment s’enraciner dans une histoire globale, même sur le socle hexagonal ? Comment alors prendre en compte au moins une dimension européenne ? Comment élargir notre histoire à celle de tous ceux et celles qui constituent la France aujourd’hui ? »

À l’écouter, on comprend combien la construction mythique de la IIIe République, supposée alors faire l’unité du peuple, est devenue de nos jours un handicap. Et que dirait Ernest Lavisse s’il entendait aujourd’hui certains collégiens traiter leurs copains de classe de « Gaulois » ?

[Cet article fait partie du dossier spécial TC sur le peuple, que vous pouvez retrouver dans le dernier supplément de TC.]