Histoire coloniale et postcoloniale

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lettre ouverte d’André Nouschi à Christian Estrosi

lundi 20 février 2012

André Nouschi, « Juif, Pied noir » et professeur d’histoire, a été scandalisé par le communiqué de Christian Estrosi manifestant son opposition au colloque organisé par la Ligue des droits de l’Homme les 10 et 11 février derniers. Il a adressé le texte ci-dessous au Patriote Côte d’Azur qui l’a publié dans le courrier des lecteurs de son édition du 17 février 2012.

Après ce texte qu’André Nouschi nous autorise à reprendre comme une lettre ouverte au maire de Nice, vous pourrez prendre connaissance du compte-rendu du colloque de la LDH publié dans le même numéro de cet hebdomadaire, puis de la lettre de soutien qu’André Nouschi avait adressée fin janvier au collectif Non à un hommage officiel à Bigeard.

Lettre ouverte à Christian Estrosi, maire de Nice

« Je vous laisse avec l’OAS, un ramassis d’assassins »

Le Patriote Côte d’Azur, le 17 février 2012


Monsieur le Maire,

Je devais vous écrire d’abord au sujet des impôts locaux, du tramway n° 2 et de la démolition de l’ex-gare d’autobus, ensuite au sujet de votre communiqué relatif au colloque organisé par la LDH à Nice sur la fin de la guerre d’Algérie.

Comme Pied noir, né en Algérie où ma famille était installée bien avant l’occupation d’Alger en 1830, puisque les Nouschi sont arrivés d’Italie, comme vous à Nice, en 1736. J’ai donc vécu d’abord dans des villages dits de colonisation, ensuite à Oran, Alger et Constantine. J’ai fait la guerre après avoir souffert des lois de Vichy comme juif algérien (j’ai été déchu de la citoyenneté française, aux applaudissements des Pieds noirs non juifs). J’ai travaillé sur la colonisation française en Algérie ; ma thèse a été soutenue en 1959 et a démonté les mécanismes de la dépossession des terres des paysans arabes. La colonisation française a été la cause de la guerre d’Algérie parce que les Pieds noirs ont refusé toute réforme (si vous le souhaitez je peux vous raconter tout cela en détail). J’ai vécu la guerre d’Algérie quotidiennement ; avec les tortures des paras de Massu, Bigeard (je ne sais quel ministre imbécile de vos amis a voulu faire transférer les cendres de Bigeard aux Invalides ; et je m’y suis opposé avec d’autres Français parce qu’on n’honore pas un bourreau qui a du sang sur les mains). [...]

De Gaulle a mis fin à la guerre d’Algérie, malgré l’OAS qui a tout fait pour l’assassiner. J’ai donc voté pour la fin de la guerre et je m’en félicite. Cette guerre a tué de 25 à 30 000 soldats du contingent. N’était-ce pas trop ? Elle a coûté aux Français 10 000 milliards de frs (celle d’Indochine avait déjà coûté 3 000 milliards). Vous n’avez pas le droit de refuser qu’on parle de la fin de la guerre. C’est indigne d’un citoyen et d’un parlementaire qui se prétend gaulliste. Mais vous ne savez pas ce que c’est d’être gaulliste. Vous voulez faire plaisir à l’OAS qui a tenté plus d’une fois d’assassiner de Gaulle. Monsieur le Maire, en publiant votre communiqué, vous vous êtes déshonoré en vous associant à des assassins. Je refuse, comme gaulliste de fondation (je le suis depuis 1940) et j’ai combattu les armes à la main aux côtés de de Gaulle dans la 1ère Division Française Libre (j’ai été condamné à mort par contumace par le tribunal militaire de Constantine en 1943). Et ni vous, ni Lionnel Luca n’avez le droit de vous exprimer ou de regretter la fin de la guerre d’Algérie.

Si vous avez le droit de parler LIBREMENT aujourd’hui c’est grâce aux
« bougnouls » et à de Gaulle qui ont libéré la France en 1944, après lui avoir rendu son honneur. Je vous laisse avec l’OAS, un ramassis d’assassins.

Professeur André NOUSCHI
Juif et Pied noir, Niçois depuis 1965,
démocrate depuis toujours


Compte-rendu du colloque du 11 février 2012

Dépasser une mémoire clivée

Le Patriote Côte d’Azur, le 17 février 2012


Vendredi et samedi, à l’initiative de la Ligue des droits de l’Homme un colloque nécessaire s’est tenu sur le cinquantième anniversaire de la fin de la guerre d’Algérie. Il a exploré cette histoire commune à la France et à l’Algérie.

« Nous allons organiser un voyage en Algérie avec des anciens militaires appelés en Algérie et des Pieds-noirs qui ont tous analysé leurs erreurs et pensent aujourd’hui que la guerre de libération était juste. » Cette initiative que présente Jacques Pradel de l’Association des pieds-noirs progressistes lors de la dernière conférence du colloque organisé par la Ligue des droits de l’Homme autour des 50 ans de la fin de la guerre d’Algérie est un symbole fort.
Cette table ronde finale s’interrogeait d’ailleurs sur l’avenir qui se construit entre la France et l’Algérie. Auparavant, historiens, sociologues et journalistes étaient venus parler de cette guerre vue par les Algériens, de la violence des ultras, de ces Européens restés en Algérie en 1962 ... Un devoir de mémoire nécessaire comme l’a rappelé Denise Vanel de la LDH-Nice.

Estrosi défenseur de l’OAS. Ainsi, malgré menaces et pressions, le colloque Algérie-France s’est déroulé sans aucun incident et dans un véritable esprit de progrès et de réconciliation. Pourtant le maire de Nice, Christian Estrosi, avait ouvert la polémique et mis de l’huile sur le feu en publiant, deux jours avant, un communiqué où il marquait sa « désapprobation quant à cette démarche qui ne s’inscrit en aucune manière dans le cadre ou l’esprit, de la commémoration du cinquantenaire à Nice », sous-entendant que, s’il en avait les moyens juridiques, il l’aurait fait interdire ! Stratégie politicienne malsaine qui brossait dans le sens du poil ses électeurs « nostalgéristes », il ne voulait sans doute pas que d’autres personnes se réapproprient cette mémoire. Se voulait-il le garant d’une vision clivée de l’histoire ? C’est en tout cas en ces mots, rejoignant ceux de Robert Injey, conseiller municipal de Nice et ceux de l’ADECR, que Jean-François Mignard, membre du bureau national de la LDH clôturait les échanges le samedi : « Par ses enjeux politiques et sociaux, il était important que ce colloque puisse se tenir. C’était un principe de liberté de paroles. Ce n’était pas négociable d’autant qu’un certain ministre a expliqué qu’il ne fallait pas de zone de non-droit sur notre territoire, non ? La société française doit dépasser l’histoire et la mémoire clivées. »

Jean-François Gavoury, président de l’association des victimes de l’OAS s’est lui aussi montré indigné par le communiqué de Christian Estrosi. « Une monstruosité. ll aurait dû honorer de sa présence le spectacle à la mémoire de Mouloud Feraoun. Il se fait l’héritier de l’OAS en attaquant la culture ainsi. »

Dépasser le traumatisme. Ils furent donc nombreux à s’être déplacés au CLAJ de Cimiez dès le vendredi soir pour la très belle pièce de Mouloud Feraoun. Le samedi, entièrement consacré à des débats et des tables rondes, la salle ne désemplissait pas.

Et si quelques anciens de l’OAS et nostalgéristes essayèrent de perturber les débats dans la salle, les échanges furent pertinents et le regard porté sur le passé permit de mettre à jour les blessures, les drames humains, et cette colonisation contraire aux principes des droits de l’homme, et aux droits fondamentaux de la République française. Fatima Besnaci-Lancou, présidente de l’association Harkis et Droits de l’homme rappelait d’ailleurs que ceux qui crient aujourd’hui « Les Harkis nos frères ! » n’ont jamais montré de la solidarité envers eux en 1962. Elle en sait quelque chose. Elle passa 15 ans dans un camp en France à partir de 1965. Ce traumatisme, il faut le dépasser car « à force, nous avions intériorisé que nous étions inférieurs » et elle regrette que le terme « harkis » soit très souvent associé à « traître ».

Algérie en reconstruction. Le pays est en quête de sens et exprime tous ces déchirements passés, explique l’historien Madjid Merdaci. Des déchirements qu’il ne faut pas juste résumer à la guerre d’Algérie pour l’historien Yann Scioldo-Zürcher. « On ne peut penser cette histoire de manière monocausale. La guerre d’Algérie a débuté en 1830. Il faut s’intéresser au processus et cesser la culpabilisation. C’est ainsi que l’on arrivera alors à faire l’histoire de l’Algérie coloniale et postcoloniale. »

Une des principales interrogations interpellait la situation actuelle très ambiguë entre la France et l’Algérie sur te terrain de la réconciliation. Tout le monde s’accordait pour dire que l’écueil était principalement politique. En France, il n’y a jamais eu autant de déferlements et d’actions pour réhabiliter la colonisation et les tueurs de l’OAS, tout cela sur fond de racisme et de xénophobie tandis que du côte algérien, le pouvoir réagit à ces agressions par des agressions. « L’exigence de la repentance n’est pas recevable comme cela. C’est beaucoup plus complexe », témoigne Madjid Merdaci. « Le gouvernement algérien est le meilleur acteur de cette nostalgie coloniale. Il n’y a pas une thèse universitaire qui a été faite en Algérie sur la torture, sur les camps... C’est une stratégie politicienne. » Dans le public, une Algérienne va encore plus loin « Il n’y a pas de haine entre les peuples ou entre les nations, peut-être juste des incompréhensions. Le vrai problème vient surtout des politiques.

On regrette cependant qu’il n’y ait pas eu dans la salle plus de jeunes de la deuxième ou troisième génération d’immigrés qui sont en quelque sorte les symboles de cette histoire et culture communes à nos deux pays.

Pieds Noirs d’Algérie. Ceux qui sont restés

Ni valise ni cercueil, le livre du journaliste Pierre Daum, intervenant samedi après-midi au colloque de la LDH a jeté un pavé dans la mare [1]. Ainsi donc, ils n’étaient pas tous partis. 200 000 « Pieds Noirs » de toutes conditions, de toutes opinions, sont restés dans leur pays, l’Algérie. Certes, ils en sont partis progressivement, mais il en est qui y sont encore aujourd’hui.

Comme en écho aux émotions que ce thème a ranimées, l’on apprenait au même moment la disparition de l’un d’entre eux, Georgeot Acampora. Enfant de Bab el Oued, il y est né il y a 86 ans de parents d’origine italienne, il y est mort ce 11 février 2012. Tourneur à l’usine Job/Bastos de Bab el Oued, il entre à la CGT puis au PCA et dans sa branche armée les CDL (Combattants de la Libération). Condamné à mort, puis aux travaux forcés à perpétuité, pour sa participation à un attentat contre un commissariat, libéré à l’indépendance, il rejoint les volontaires de la réforme agraire et du reboisement des zones napalmées, puis il entre à la protection civile comme sapeur pompier, jusqu’à la retraite passée « au pays », fidèle à son quartier d’Alger et à ses idéaux.
Quelques mois avant son décès, une clinique de Hammamet (périphérie algéroise) avait été baptisée de son nom Georges Acampora. Trop fatigué alors pour prononcer une allocution, il s’était contenté de murmurer, « tahya el djezaïr ».
(Merci à Fernand Gallinari et à Alger républicain de nous avoir permis d’évoquer ce témoignage).

Julien CAMY


Soutien au collectif Non à un hommage officiel à Bigeard

Comme habitant Alger de 1955 à 1958, Bigeard, Massu et leurs paras ont fait régner un climat de peur engendrée par l’illégalité consentie à Massu par Guy Mollet, Max Lejeune, Lacoste, soutenus par une majorité parlementaire dans laquelle on trouve les Socialistes, le PCF qui a voté les pleins pouvoirs, les Radicaux de Bourgès, bref un quasi “front populaire”. Les démocrates dont je faisais partie à Alger devaient se tenir dans une grande prudence pour ne pas être embarqués par les paras à 5 heures du matin et disparaître pour toujours. Quand un journaliste suisse est venu m’interviewer à Alger, je lui ai demandé de ne pas donner mon véritable nom. Par ailleurs, tout au long de mes recherches qui mettaient à mal les thèses de Mollet et des siens, j’ai dû garder le silence pour aller jusqu’au bout. Le monde colonial a tout fait pour empêcher les documents gênants de sortir. Mandouze, professeur à la Fac d’Alger a été expulsé par Lacoste pour avoir tenté de diffuser des informations différentes de celles du ministre.

Qui peut éclaircir aujourd’hui l’affaire Audin, sans doute assassiné par les paras de Massu ? Qui peut dire comment est mort Boumendjel pris par Bigeard, sans doute torturé et exécuté sommairement, après que les paras devant lesquels il passait lui aient rendu les honneurs (Bigeard dixit) avant de l’assassiner. Et les autres jetés d’un avion au dessus de la baie d’Alger ? Comment Longuet, ex EUROPE OCCIDENT, serait il révulsé par les méfaits de Bigeard et de ses paras ? Non, 100 fois Non !

André NOUSCHI
Professeur d’histoire au Lycée E.F. Gautier
à Alger de 1955 à 1956



[1Ni valise ni cercueil, de Pierre Daum, Ed. Actes Sud 2012